‹ ThéatreChapitre 103 sur 520 · ACTE II, SCLXE J. m · texte numérisé non relu

ACTE II, SCLXE J. m

s Dieu me voit et m'entend ; il sait si dans mon cœur ■ J'avais d'autres projets que ceux de sa grandeur.

Je faisais tout pour lui : j'espérais de lui rendre

Une jeune beauté , qu'à l'âge le plus tendre

Le cruel Noradin fit esclave avec moi ,

Lorsque les ennemis de notre auguste foi,

Baignant de notre sang la Syrie enivrée,

Surprirent Lusignan vaincu dans Césarée.

Du sérail des sultans sauvé par des chrétiens,

Remis depuis trois ans dans mes premiers liens ,

Renvoyé dans Paris sur ma seule parole,

Seigneur, je me flattais ( espérance frivole ! )

De ramener Zaïre à cette heureuse cour

Oii Louis des vertus a fixé le séjour.

Déjà même la reine , à mon zèle propice ,

Lui tendait de son trône une main protectrice. ! Enfin , lorsqu'elle touche au moment souhaité ! Qui la tirait du sein de la captivité.

On la retient... Que dis-je?... Ah! Zaïre elle-même ^

Oubliant les chrétiens pour ce Soudan qui l'aime...

N'y pensons plus... Seigneur, un refus plus cruel

Vient m'accabler encor d'un déplaisir mortel ;

Des chrétiens malheureux l'espérance est trahie.

CHATILLON

Je VOUS offre pour eux ma Uberté, ma vie; Disposez-en , seigneur, elle vous appartient-.

KÉRF.STAN.

Seigneur, ce Lusignan qu'à Solyme on retient, Ce dernier d'une race en héros si féconde , Ce guerrier dont la gloire avait rempli le monde, Ce héros malheureux , de Bouillon descendu , Aux soupirs des chrétiens ne sera point rendu.

CHATII.LON.

Seigneur, s'il est ainsi , votre faveur est vaine : ,

Quel indigne soldat voudrait briser sa chaîne , Alors que dans les fers son chef est retenu.' Lusignan , comme à moi , ne vous est pas connu. Seigneur, remerciez le ciel , dont la clémence A pour votre bonheur placé votre naissance Longtemps après ces jours à jamais détesté.*, Après ces jours de sang et de calamités.

1^48 ZAÏRE

Où je vis sons le joug de nos barbares maîtres Tomber ces murs sacrés conquis par nos ancêtres. Ciel ! si vous aviez vu ce temple abandonné , Du Dieu que nous servons le tombeau profané; Nos pères, nos enfants, nos filles et nos femmes-, Au pied de nos autels expirant dans les tlammes. Et notre dernier roi, courbé du faix des ans, Massacré sans pitié sur ses fils expirants ! Lusignan j le dernier de cette auguste race , Dans ces moments affreux ranimant notre audace , Au milieu des débris des temples renversés , Des vainqueurs , des vaincus , et dés morts entassés , Terrible, et d'une main reprenant son épée Dans le sang infidèle à tout moment trempée, Et de l'autre à nos yeux montrant avec fierté De notre sainte foi le signe redouté, Criant à baute voix : « Français, soyez fidèles... * Sans doute en ce moment , le couvrant de ses ailes , La vertu du Très-Haut, qui nous sauve aujourd'hui. Aplanissait sa route, et marchait devant lui; Et des tristes chrétiens la foule délivrée Vint porter avec nous ses pas dans Césarée. Là, par nos chevahers , d'une commune voix, Lusignan fut choisi pour nous donner des lois. O mon cher Nérestan , Dieu , qui nous humilie, N'a pas voulu sans doute, en cette courte vie. Nous accorder le prix qu'il doit à la vertu ; Vainement pour son nom nous avons combattu. Ressouvenir affreux, dont l'horreur me dévore! Jérusalem en cendre, hélas! fumait encore. Lorsque dans notre asile attaqués et trahis, Et livrés par un Grec à nos fiers ennemis , La flamme dont brûla Sion désespérée jS'étendit en fureur aux murs de Césarée : Ce fut là le dernier de trente ans de revers ; Là , je vis Lusignan chargé d'indignes fers : .Insensible à sa chute et grand dans ses misères , Il n'était attendri que des maux de ses frères. Seigneur, depuis ce temps ce père des chrétiens, Resserré loin de nous , blanchi dans ses liens, Gémit dans un cachot, privé de la lumière.

ACTIi II, SCÈNE I. 149

Oublié de l'Asie et de l'Europe entière.

Tel est son sort affreux : qui pourrait aujourd'hui,

Quand il souffre pour nous , se voir heureux sans luî.'

NÉRESTAN

Ce bonheur, il est vrai , serait d'un cœur barbare Que je hais le destin qui de lui nous sépare ! Que vers lui vos discours m'ont sans peine entraîné! Je connais ses malheurs , avec eux je suis né : Sans un trouble nouveau je n'ai pu les entendre ; Votre prison, la sienne, et Césarée en cendre, Sont les premiers objets, sont les premiers revers Qui frappèrent mes yeux à peine encore ouverts. Je sortais du berceau ; ces images sanglantes Dans vos tristes récits me sont encor présentes. Au milieu des chrétiens dans un temple immolés, Quelques enfants, seigneur, avec moi rassemblés, Arrachés par des mains de carnage fumantes Aux bras ensanglantés de nos mères tremblantes, Nous fûmes transî'ntés dans ce palais des rois , Dans ce même sérail, seigneur, où je vous vois. Xoradin m'éleva près de cette Zaïre , Qui depuis... (pardonnez si mon cœur en soupire), Qui depuis égarée en ce funeste lieu , £pur un maître barbare abandonna son Dieu.

CHATILI.OX.

Telle est (les musulmans la funeste prudence.

De leurs chrétiens captifs ils séduisent l'enfance;

Et je bénis le ciel , propice à nos desseins.

Qui dans vos premiers ans vous sauva de leurs mains.

Mais, seigneur, après tout, cette Zaïre même.

Qui renonce aux chrétiens pour le Soudan ([Ai l'aime,

De son crédit au moins nous pourrait secourir :

Qu'importe de quel bras Dieu daigne se servir?

.M'en croirez-vous ? Le juste, aussi bien (lue le sage,

Du crime et du malheur sait tirer avantage.

Vous pourriez de Zaïre employer la faveur

A fléchir Orosmane, à loucher son grand cœur,

A nous rendre un héros que lui-même a dû plaindre,

Que sans doute il adniire, et qui n'est plus à craindre.

/ ÎSi;i\ESTAiN.

Mais ce même iiéros, pour hii.ser ses liens,

I y) ZAÏRE.

Voudra-t-il qu'on s'abaisse à ces honteux moyens?

Kt quand il le voudrait , est-il en ma puissance

D'obtenir de Zaïre un moment d'audience ?

Croyez-vous qu'Orosmane y daigne consentir?

Le sérail à ma voix pourra-t-il se rouvrir?

Quand je pourrais enfin paraître devant elle.

Que faut-il espérer d'une femme infidèle ,

A qui mon seul aspect doit tenir lieu d'affront,

Et qui lira sa honte écrite sur mon front ?

Seigneur, il est bien dur, pour un cœur magnanime, •

D'attendre des secours de ceux qu'on mésestime :

Leurs refus sont affreux, leurs bienfaits font rougir.

CUATILLON.

Songez à Lusignan , songe/, à le servir.

NÉRESTAN

£h bien !... Mais quels chemins jusqu'à cette infidèle Pourront... On vient à nous. Que vois-je? O ciel! c'est elle.

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