‹ ThéatreChapitre 143 sur 520 · DE L'ÉDITION DE · texte numérisé non relu

DE L'ÉDITION DE

Nous donnons cette édition de la tragédie de la Mort de César, de Voltaire , et nous pouvons dire qu'il est le premier qui ait fait connaitre les muses anglaises en France. Il traduisit en vers , 11 y a quelques années, plusieurs morceaux des meilleurs poètes d'Angleterre , pour l'instruction de ses amis , et par là il engagea beaucoup de personnes à apprendre l'anglais; en sorte que cette langue est devenue familière aux gens de lettres. C'est rendre service à l'esprit humain , de l'orner ainsi des richesses des pays étrangers.

Parmi les morceaux les plus singuliers des poètes anglais que notre ami nous traduisit, il nous donna la scène d'Antoine et du peuple romain, prise de la tragédie de Jules César, écrite il y a cent cinquante ans par le fameux Shakspeare , et jouée encore aujourd'hui avec un très-grand concours sur le théâtre de Londres. Nous le priâmes de nous donner le reste de la pièce ; mais il était impossible de la traduire,

Shakspeare était un grand génie, mais il vivait dans un siècle grossier; et Ton retrouve dans ses pièces la grossi«-eté de ce temps, beaucoup plus que le génie de l'auteur. Voltaire, au lieu de traduire l'ouvrage monstrueux de Shakspeare, composa, dans le goût anglais , ce Jules César que nous donnons au public.

Ce n'est pas ici une pièce telle que le Sir PoUtich de M. de Saint-Évremond, qui, n'ayant aucune connaissance du théâtre anglais, et n'en sachant pas même la langue, donna son Sir PoUtich pour faire connaitre la comédie de Londres aux Français. On peut dire que celte comédie du S/r PoUtich n'était ni dans le goût des Anglais, ni dans celui d'aucune autre nation. 11 est aisé d'apercevoir dans la tragédie de la Mort de César le génie et le caractère des écrivains anglais, aussi bien que celui du peuple romain. On y voit cet amour dominant de la liberté, et ces hardiesses que les auteurs français ont rarement.

Il y a encore eu Angleterre une autre tragédie de la Mort de César, composée par le duc de Buckingham. 11 y en a une eu italien, de l'abbé Conti, noble vénitien. Ces pièces ne se ressemblent qu'en un seul point, c'est qu'on n'y trouve point d'amour. Aucun

' Celte Préface est de Voltaire,

de ces auteurs u'a avili ce grand sujet par une intrigue de galanterie. Mais il y -a environ trente-cinq ans qu'un des plus beaux génies de France s'étant associé avec mademoiselle Barbier pour composer un Jules César, il ne manqua pas de représenter César et Brutus amoureux et jaloux. Cette petitesse ridicule est uB des plus grands exemples de la force de l'habitude : personne n'ose guérir le théâtre français de cette contagion. Il a fallu que, dans Racine, Mithridate, Alexandre, Porus, aient été galants. Corneille n'a jamais évité cette faiblesse : il n'a fait aucune pièce sans amour ; et il faut avouer que dans ses tragédies, si vous exceptez le Cidei PoUjeucte, celte passion estaussi mal peinte qu'elle y est étrangère.

Notre auteur a donné peut-être ici dans un autre excès. Bien des gens trouvent dans sa pièce trop de férocité : ils voient avec horreur que Brutus sacrifie à l'amour de sa patrie non-seulement son bienfaiteur, mais encore son père. On n'a autre chose à répondre, sinon que tel était le caractère de Brutus, et qu'il faut peindre les hommes tels qu'ils étaient. On a encore une lettre de ce fier Romain, dans laquelle il dit qu'il tuerait son père pour le salut de la république. On sait que César était son père; il n'en faut pas davantage pour justifier cette hardiesse.

On impriûae au-devant de cette tragédie une lettre du comte Algarotti, jeune homme déjà connu pour un bon poëte et pour un bon philosophe , ami de Voltaire.

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