PAR VOLTAIRE
J'ai différé jusqu'à présent, monsieur, de vous envoyer le Jules César que vous me demandez , pour vous faire part de celui de Voltaire. L'édition qu'on en a faite à Paris est très-informe; on y reconnaît assez la main de quelqu'un du genre de ceux que Pétrone appelle doclores umbratici ^ ; elle est défectueuse au point qu'on y trouve des vers qui n'ont pas le nombre de syllabes nécessaire: cependant la critique a jugé cette pièce avec la même sévérité que si M. de Voltaire l'eut donnée lui-même au
» Nondiim umbraticus doctor ingénia delcverat Petroiîe , chap. t.
LETTRE DE M. ALGAROTTI. l'JT
public. Ne serait-il pas injuste d'imputer au Titien le mauvais coloris d'un de ses tableaux, barbouillé par un peintre moderne? J'ai été assez heureux pour qu'il m'en soittomiié entre les mains un manuscrit digne de vous être envoyé : et voilà enlin le tableau tel qu'il est sorti des mains du maître; j'ose même l'accompagner des réflexions que vous m'avez demandées.
Il faudrait ignorer qu'il y a une langue française et un théâtre , pour ne pas savoir à quel degré de perfection Corneille et P^acine ont porté l'art dramatique; il semblait qu'après ces grands hommes il ne restait plus rien à souhaiter, et que tâcher de les imiter était tout ce que l'on pouvait faire de mieux. Désirait-on quelque chose dans la peinture , après la Galatée de Raphaël? Cependant la célèbre télé de Michel-Ange, dans le peiil Farnèse, donna l'idée d'un genre plus terrible et plus lier, auquel cet art pouvait èlre élevé.
Il semble que, dans les beaux-arts, on ne s'aperçoit qu'U y avait des vides qu'après qu'ils sont remplis. La plupart des tragédies de ces maîtres, soit que l'action se passe à Rome, à Athènes, ou àConstantiuople, ne contiennent qu'un mariage concerté, traversé, ou rompu. On ne peut s'altendre à rien de mieux dans ce genre, ou l'Amour donne avec un souris ou la paix ou la guerre. 11 me paraît qu'on pourrait donner au drame un ton supérieur à celui-ci. Le Jules César en est une preuve; l'auteur de la tendre Zaïre ne respire ici que des sentiments d'ambition , de vengeance , et de liberté.
La tragédie doit être l'imitation des grands hommes ; c'est ce qui la distingue de la comédie : mais si les actions qu'elle représente sont aussi des plus grandes, cette distinction n'en sera que plus marquée, et l'on peut atteindre par ce moyen à un genre supérieur. N'admire-t-on pas davantage Marc-Antoine à Philippes qu'à Actium? Je ne doute pourtant pas que ces raisons ne puissent essuyer de fortes contradictions. Il faudrait avoir bien peu de connaissance de l'homme, pour ne pas sa voit* que les préjugés l'emportent presque toujours sur la raison, et suri tout les préjugés autorisés par un sexe qui impose une loi qu'on ! ' suit toujours avec plaisir.
• i L'amour est depuis trop longtemps en possession du théâtre ? I français , pour souffrir que d'autres passions y prennent sa place.
• t C'est ce qui me fait croire que le Jules César pourrait bien avoir e lie même sort que les Thémistocle, les Alcibiade, et les autres c [grands hommes d'Athènes , admirés de toute la terre, pendant ij ) que l'ostracisme les bannissait de leur patrie.
Voltaire a imité, en quelques endroits , Shakspeare, poète aii-
, Iglais, qui a réuni dans la même pièce les puérilités les plus ri-
' dicules et les morceaux les plus sublimes ; il en a fait le menu;
I usage que Virgile faisait des ouvrages d'Ennius : il a imité de
)i>4 LETTRE DE M. ALGAROTTI.
l'auteur anglais les deux dernières scènes, qui sont les plus beaux modèles d'éloquence qu'il y ait au théâtre.
Quum flucret lutulentus, erat quod loUere velles '. N'est-ce point un reste de barbarie en Europe, de vouloir que les bornes que la politique et la fantaisie des hommes ont prescrites pour la séparation des États servent aussi de limites aux sciences et aux beaux-arts, dont les progrès pourraient s'étendre par un commerce mutuel des lumières de ses voisins? Cette réflexion convient même mieux à la nation française qu'à toute autre : elle est dans le cas de ces auteurs dont le public exige plus , à mesure qu'il en a plus reçu; elle est si généralement polie et cultivée, que cela met en droit d'exiger d'elle que nonseulement elle approuve, mais qu'elle cherche même à s'enrichir de ce qu'elle trouve de bon chez ses Toisins :
Tros , Rutulusve fuat , nulto discrimine habebo. Une objection dont je ne vous parlerais pas , si je ne l'eusse entendu faire, est sur ce que cette tragédie n'est qu'en trois actes. C'est, dit-on, pécher contre )e théâtre , qui veut que le nombre des actes soit fixé à cinq. Il est vrai qu'une des règles est qu'à toute rigueur la représentation ne dure pas plus de temps que n'aurait duré l'action, si véritablement elle fût arrivée. On a borné avec raison le temps à trois heures , parce qu'une plus longue durée lasserait l'attention, et empêcherait qu'on ne put réunir aisément dans le même point de vue les différentes circonstances de l'action qui les passe. Sur ce principe, on a divisé les pièces en cinq actes , pour la commodité des spectateurs et de Fauteur, qui peut faire arriver dans ces intervalles quelque événement nécessaire au dénoùment de la pièce : toute l'objection se réduit donc à n'avoir fait durer l'action da César que deux heures, au lieu de trois. Si ce n'est pas un défaut, le nombre des actes n'en doit pas être un non plus , puisque la même raison qui veut qu'une action de trois heures soit partagée en cinq actes demande aussi qu'une action de deux heures ne U soit qu'en trois. Il ne s'ensuit pas de ce que la plus grande étendue qui a été prescrite est de trois heures, qu'on ne puisse pas là rendre moindre ; et je ne vois pas pourquoi une tragédie assujettis aux trois unités , d'ailleurs pleine d'intérêt, excitant lalerreui et ta compassion, enfin produisant en deux heures le mêm< effet que les autres en trois , ne serait pas une excellente tragédie Une statue dans laquelle les belles proportions et les autre! règles de l'art sont observées ne laisse pas d'être une belle statue qi^o'qu'elle soit plus petite qu'une autre faite sur les mêmes rc
' Horace , livre I, satire iv, vers ii. (C).