LETTRE DE M. 'ALGAROTTI
gles. Je ne crois pas que personne trouve la Vénus de Médicis moins belle dans son genre que le Gladiateur , parce qu'elle n'a que quatre pieds de haut, et que le Gladiateur en a six.
Voltaire a peut-être voulu donner à son César moins d'étendue que l'on n'en donne communément aux pièces dramatiques, pour sonder le goût du public par un essai, si l'on peut appeler de ce nom une pièce aussi achevée. Il s'agit pour cela d'une révolution dans le théâtre français, et c'eût été peut-être trop hasarder que de commencer par parler de liberté et de politique trois heures de suite à une nation accoutumée à voir soupirer Mithridate , sur le point de marcher au Capitule. On doit tenir compte à Voltaire de ce ménagement, et ne lui point faire d'ailleurs un crime de n'avoir mis ni amour ni femmes dans sa pièce : née* pour inspirer la mollesse et les sentiments tendres , elles ne pourraient jouer qu'un rôle ridicule entre Brutus et Cassius, atwces anîmœ ^ . Elles en jouent de si brillants partout ailleurs , qu'elles ne doivent pas se plaindre de n'en avoir aucun dans .César.
Je ne vous parlerai point des beautés de détail, qui sont sans nombre dans cette pièce, ni de la force de la poésie, pleine d'images et de sentiments. Que ne doit-on pas attendre de l'auteur de Brutus et de la Henriade ? La scène de la conspiration me parait des plus belles et des plus fortes qu'on ait encore vues sur le théâtre ; elle fait voir en action ce qui jusqu'à présent ne s'était presque toujours passé qu'en récit.
Scgnius irritant animos demissa per aures » Quam qu;e sunt oculis subjeota fidelibus, et quae Ipse sibi tradit spectator....
La mort même de César se passe presque à la vue des spectateurs, ce qui nous épargne un récit qui, quelque beau qu'il fût, ne pourrait qu'être froid, les événements et les circonstances qui l'accompagnent étant trop connus de tout le monde.
Je ne puis assez admirer combien celte tragédie est pleine de choses, et combien les caractères sont grands et soutenus. iQuel prodigieux contraste entre César et Brutus! Ce qui d'ailleurs rend ce sujet extrêmement diflicile à traiter, c'est l'art qu'il faut pour peindre d'un côté Brutus avec une vertu féroce a la vérité, et presque ingrat, mais ayant en main la bonne cause, au moins selon les apparences, et par rapport au temps où l'an- ,teur nous transporte, et de l'autre, César rempli de clémence et «les vertus les plus aimables, mais voulant opprimer la liberté
Horace a dit , liyrc II , ode i , vers 21
Atrocem animum Calonis.
ilorace , Art. poétique , vers iso-sa.