ACTE J, SCÈNE IV. j
Et vous , qui vous chargez des volontés d'un traître., Ne rougissez-vous point de servir un tel maître ? Ne l'avez-vous pas vu , sans honneur et sans biens , Ramper au dernier rang des derniers citoyens ? Qu'alors il était loin de tant de renommée I
OMAR
\ tes viles grandeurs ton âme accoutumée
Juge ainsi du mérite, et pèse les humains
Au poids que la fortune avait mis dans tes mains.
Ne sais-tu pas encore, homme faible et superbe ,
Que l'insecte insensible enseveli sous l'herbe.
Et l'aigle impérieux qui plane au haut du ciel,
Rentrent dans le néant , aux yenx de l'Éternel?
Les mortels sont égaux ; ce n'est point la naissance ,
C'est la seule vertu qui fait leur différence.
11 est de ces esprits favorisés des cieux ,
Qui sont tout pareux-même , et rien par leurs aïeux.
Tel est l'homme , en un mot , que j'ai choisi pour maître;
Lui seul dans l'univers a mérité de l'être;
Tout mortel à sa loi doit un jour obéir,
Et j'ai donné l'exemple aux siècles à venir.
ZOPIRE
Je te connais , Omar : en vain ta politique Vient m'étaler ici ce tableau fanatique ; En vain tu peux ailleurs éblouir les esprits : Ce ([ue ton peuple adore excite mes mépris. Bannis toute imposture , et d'un coup d'œil plus sage Regarde ce prophète à qui tu rends hommage ; Vois l'homme en Mahomet ; conçois par quel degré Tu fais monter aux cieux ton fantôme adoré. Enthousiaste ou fourbe, il faut cesser de l'être ; Sers-toi de ta raison, juge avec moi ton maître :
Tu verras de chameaux un grossier conducteur
Chez sa première épouse insolent imposteur.
Qui , sous le vain appât d'un songe ridicule ,
Des plus vils des humains tente la foi crédule;
Comme un séditieux à mes pieds amené.
Par (piarante vieillards à l'exil condamné :
Trop léger châtiment qui l'enhardit au crime.
De caverne en caverne il fuit avec Fatime.
Ses discii>les errants de cités en déserts ,
30 j LE FANATISME.
Proscrits , persécutés , bannis , chargés de fers , Promènent leur fureur, qu'ils appellent divine ; De leurs venins bientôt ils infectent Médine. Toi-même alors , toi-même , écoutant la raison , Tu voulus dans sa source arrêter le poison. Je te vis plus heureux , et plus juste , et plus brave, Attaquer le tyran dont je te vois l'esclave. S'il est un vrai prophète , osas-tu le punir ? S'il est un imposteur, oses-ta le servir?
OMAR
Je voulus le punir, quand mon peu de lumière
Méconnut ce grand homme entré dans la carrière :
Mais enfin , quand j'ai vu que Mahomet est né
Pour changer l'univers à ses pieds consterné ;
Quand mes yeux , éclairés du feu de son génie,
Le virent s'élever dans sa course infinie;
Éloquent , intrépide , admirable en tout lieu ,
Agir, parler, punir, ou pardonner en dieu ;
J'associai ma vie à ses travaux immenses :
Des trônes , des autels en sont les récompenses .
Je fus, je te l'avoue, aveugle comme toi.
Ouvre les yeux , Zopire , et change ainsi que moij
Et , sans plus me vanter les fureurs de ton zèle ,
Ta persécution si vaine et si cruelle ,
Nos frères gémissants , notre dieu blasphémé,
Tombe aux pieds d'un héros par toi-même opprimé.
Viens baiser cette main qui porte le tonnerre.
Tu me vois après lui le premier de la terre;
Le poste qui te reste est encore assez beau
Pour fléchir noblement sous ce maître nouveau.
Vois ce que nous étions , et vois ce que nous sommes.
Le peuple , aveugle et faible, est né pour les grands hommes.
Pour admirer, pour croire , et pour nous obéir.
Viens régner avec nous, si tu crains de servir ;
Partage nos grandeurs, au lien de t'y soustraire;
Et, las de l'imiter , fais trembler le vulgaire.
ZOPIRE
Ce n'est qu'à Mahomet, à ses pareils , à toi.
Que je prétends, Omar, inspirer quelque effroi.
Tu veux que du sénat le shérif infidèle Bfc
ncense un imposteur, et couronne un rebelle ! M^\