ACTE IV, SCÈNE I
C'est usurper les droits de la Divinité.
Nos prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense :
Notre crédulité fait toute leur science.
Ah dieux ! s'il était vrai , quel serait mon bonheur !
JOCASTE
Seigneur, il est trop vrai ; croyez-en ma douleur.
Comme vous autrefois pour eux préoccupée,
Hélas! pour mon malheur je suis bien détrompée,
Et le ciel me punit d'avoir trop écouté
D'un oracle imposteur la fausse obscurité.
Il m'en coûta mon fils- Oracles que j'abhorre!
Sans vos ordres , sans vous , mon fils vivrait encore.
OEDlPE.
Votre fils , par quel coup l'avez-vous donc perdu ? Quel oracle sur vous les dieux ont-ils rendu. ^
JOCASTE
Apprenez, apprenez, dans ce péril extrême. Ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même ; Et d'un oracle faux ne vous alarmez plus. Seigneur, vous le savez , j'eus un fils de Laïus. Sur le sort de mon fils ma tendresse inquiète Consulta de nos dieux la fameuse interprète. Quelle fureur, hélas ! de vouloir arracher Des secrets que le sort a voulu nous cacher 1 Mais enfin j'étais mère , et pleine de faiblesse ; Je me jetai craintive aux pieds de la prêtresse : Voici ses propres mots, j'ai dû les retenir ; Pardonnez si je tremble à ce seul souvenir : '( Ton fils tuera son père , et ce fils sacrilège, « Inceste et parricide... » Odieux! achèverai-je?
OEDlPE.
Eh bien! madame?
JOC.ASTE
Enfin, seigneur, on me prédit Que mon fils, que ce monstre entrerait dans mon lilj Que je le recevrais , moi , i-cigneur, moi sa mère , Dégouttant dans mes bras du meurtre de son père; Et que, tous deux unis par ces liens affreux , Je donnerais des fils à mon fils malheureux. Vous vous troublez, seigneur, à ce récit funeste;
Vous craignez de m'entend re et d'écouter le reslo.
Ah! madame, achevez : dites, que fites-vous De cet enfant, l'objet du céleste courroux?
JOCA.STE,
Je crus les dieux, seigneur; et, saintement cruelle,
J'étouffai pour mon fils mon amour maternelle.
En vain de cette amour l'impérieuse voix
S'opposait à nos dieux , et condamnait leurs lois ;
Il fallut dérober cette tendre victime
Au fatal ascendant qui l'entraînait au crime ;
Et, pensant triompher des horreurs de'son sort,
J'ordonnai par pitié qu'on lui donnât la mort.
O pitié criminelle autant que malheureuse !
O d'un oracle faux obscurité trompeuse !
Quel fruit me revient-il de mes barbares soins ?
Mon malheureux époux n'en expira pas moins ;
Dans le cours triomphant de ses destins prospères ,
11 fut assassiné par des mains étrangères :
Ce ne fut point son fils qui lui porta ces coups;
Et j'ai perdu mon fils sans sauver mon époux !
Que cet exemple affreux puisse au moins vous instruire :
Bannissez cet effroi qu'un prêtre vous inspire ;
Profitez de ma faute , et calmez vos esprits.
Après le grand secret que vous m'avez appris, Il est juste à mon tour que ma reconnaissance Fasse de mes destins l'horrible confidence. Lorsque vous aurez su , par ce triste entretien, Le rapport eftrayant de votre sort au mien , l^eut-être , ainsi que moi , frémirez-vous de crainte.
Le destin m'a fait naître au trône de Corinthe : Cependant, de Corinthe et du trône éloigné, Je vois avec horreur les lieux où je suis né. Un jour (ce jour affreux, présent à ma pensée. Jette encor la terreur dans mon âme glacée) , Pour la première fois, par un don solennel, Mes mains jeunes encore enrichissaient l'autel : Du temple tout à coup les combles s'entr'ouvrirent; De traits affreux de sang les marbres se couvrirent; De l'autel ébranlé par de longs tremblements