‹ ThéatreChapitre 53 sur 520 · ACTE I , SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I , SCÈNE IV

Dans ce torrent fougueux restent seuls immobiles; Des mortels éprouvés , dont la tête et les bras Sont faits pour ébranler ou changer les États.

ARONS

De ces braves Romains que faut-il que j'espère? Serviront-ils leur prince ?

MESSALA

Ils sont prêts à tout faire; Tout leur sang est à vous : mais ne prétendez pas Qu'en aveugles sujets ils servent des ingrats; Ils ne se piquent point du devoir fanatique De servir de victime au pouvoir despotique , Ni du zèle insensé de courir au trépas Pour venger un tyran qui ne les connaît pas. Tarquin promet beaucoup; mais, devenu leur maître, 11 les oubliera tous , ou les craindia peut-être. Je connais trop les grands : dans le malheur amis. Ingrats dans la fortune , et bientôt ennemis : Nous sommes de leur gloire un instrument servile , Rejeté par dédain dès qu'il est inutile , Et brisé sans pitié s'il devient dangereux. A des conditions on peut compter sur eux : Ils demandent un chef digne de leur courage, Dont le nom seul impose à ce peuple volage; Un chef assez puissant pour obliger le roi, Même après le succès, à nous tenir sa foi; Ou , si de nos desseins la trame est découverte, Un chef assez hardi pour venger notre perte.

ARONS

Mais vous m'aviez écrit que l'orgueilleux Titus...

MESSALA

Il est l'appui de Rome, il est filsdeBrutus; Cependant...

ARONS

De quel œil voit-il les injustices Dont ce sénat superbe a payé ses services? Lui seul a sauvé Rome, et toute sa valeur En vain du consulat lui mérita l'honneur; Je sais qu'on le refuse.

MESSALA

Et je sais «lu'il murmure ;

Son cœur altier et prompt est plein de cette injure; Pour toute récompense, il n'obtient qu'un vain bruit. Qu'un triomphe frivole, un éclat qui s'enfuit. J'observe d'assez près son âme impérieuse, Et de son fier courroux la fougue impétueuse : Dans le champ de la gloire il ne fait que d'entrer; Jl y marche en aveugle , on l'y peut égarer. La bouillante jeunesse est facile à séduire : ftlais que de préjugés nous aurions à détruire ! Rome, un consul , un père, et la haine des rois. Et l'horreur de la honte, et surtout ses exploits. Connaissez donc Titus ; voyez toute son âme. Le courroux qui l'aigrit j le poison qui l'enflamme ; Il brûle pour Tullie.

ARONS

îll'aimerait?

MESSALA

Seigneur, A peine ai-je arraché ce secret de son cœur : 11 en rougit lui-même , et cette âme mflexible ?s'ose avouer qu'elle aime , et craint d'être sensible. Parmi les passions dont il est agité , Sa plus grande fureur est pour la liberté.

AROINS.

C'est donc des sentiments et du cœur d'un seul homme Qu'aujourd'hui , malgré moi , dépend le sort de Rome !

(à Albain.) Ne nous rebutons pas. Préparez- vous , Albin, A vous rendre sur l'heure aux tentes de Tarquin.

(à Messala.)

Entrons chez la princesse. Un peu d'expérience M'a pu du cœur humain donner quelque science ; Je lirai dans son âme, et peut-être ses mains Vont former l'heureux piège où j'attends les Romains.

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