CHAPITRE II. L’OBSESSION DU COLOSSAL
nous donnent qu’un schéma de l’érection des monolithes. Tout le monde était censé connaître, pour l’avoir vu, le travail qui s’effectuait alors.
De même, quand un papyrus pose, pour un scribe inexpérimenté, et presque en manière de moquerie, ce problème de l’érection, nous sommes malhabiles à saisir la signification des termes techniques employés. Cependant, en étudiant tous les indices, M. Engelbach a réussi à établir un modèle réduit du dispositif qui, d’après lui, permettait de dresser fort simplement un obélisque sur sa base. On se servait d’un plan incliné fait de briques et de fascines, par lequel on amenait l’obélisque couché à un point suffisamment élevé au-dessus de sa base pour pouvoir, à un moment donné, le faire basculer en équilibre sur sa partie médiane. Ce mouvement se produisait en laissant s’écouler le sable qui remplissait une sorte de gigantesque entonnoir au fond duquel était la base de l’obélisque. L’arête vive de celui-ci était reçue dans la longue rainure que nous avons observée à Louxor. Dans cette position, il suffisait d’une légère poussée pour mettre l’obélisque droit. L’opération n’allait pas toujours sans embarras, et lorsqu'elle n’avait pas parfaitement réussi il n’y avait aucune correction possible. Le grand obélisque d’Hatshepsout en est une preuve : son côté n’est pas exactement au-dessus de la cavité latérale du socle. IPpRaREsE suggérée par le mo-
ment séduisante mais elle ne s’impose pas, et 1l n’est
croire que les Egyptiens se sont servis de divers procédés.
La question n’est
serait dangereuse.
Detoute manière,
tel travail dût être de longue durée, et cependantHatshep- MS Colosses du TT PT de Ramsès II. re) sout nous a dit que
ses obélisques étaient ‘achevés sept mois après qu’on les avait détachés de la montagne. Le professeur Petrie a fait à ce sujet des calculs ingénieux ; il écrit : « Le très court espace de temps de sept mois pour finir cet
obélisque de près de cent pieds de haut, en granit rouge, déconcerte et étonne tous ceux qui réfléchissent à ce sujet. Laissons de côté les travaux préliminaires ; ne commençons à compter que depuis le moment où l’obélisque a été détaché du banc de pierre. Il paraît difficile d’accorder moins de deux mois pour l’enlèvement du bloc et son transport à Thèbes. Peut-être l’a-t-on dressé encore brut ; en ce cas, les ouvriers ont dû travailler sur un échafaudage construit à l’entour, de manière à mettre à l’ouvrage le plus grand nombre de travailleurs en même temps. On peut compter au moins un mois pour la construction et l’érection de l’échafaudage. Il reste alors quatre mois pendant lesquels des hommes, travaillant par équipes, devaient aplanir, polir et graver une surface d’environ 3 mètres carrés pour chaque ouvrier. C’est au moins un calcul probable, et rien n’est de nature à nous impressionner davantage que cette magnifique organisation des Egyptiens qui réussissaient à faire travailler d’une façon parfaitement coordonnée, à une seule tâche, des centaines d’ouvriers habiles et compétents. La tyrannie de la force brutale, l’abondance de la main-d’œuvre ne sont pas une explication suffisante. Il faut au contraire une organisation remarquable, de la prévoyance, afin d’utiliser de la sorte une équipe méticuleusement mise au point (3). » Et, qu’on le remarque, un texte nous parle même d’un obélisque de 5670.
S’il avait des proportions semblables à celles des obélisques existant encore, on est forcé d’admettre qu’il pesait 2 millions de kilogrammes!
Si les Egyptiens ne reculaient devant aucune difficulté pour ériger à la façade des temples ces masses gigantesques, c’est qu'ils ne les considéraient pas seulement comme un élément de décoration architecturale. Quel sens y attachaient-ils ?
L'âme de la divinité solaire s’incorporait à leur masse de pierre. Nous le voyons clairement, grâce aux inscriptions de Thoutmès III qui règlent les sacrifices aux obélisques :
on leur consacrait tous les jours des Frc. 17. PRE Ce Karwax, Pains et de la bière, on leur présen- Dans la salle hypostyle. tait des offrandes d’or et d’encens.
PrG. 18. | (Phot. Gaddis.) LOUXOR. COLOSSE ASSIS DE LA COUR DE RAMSEÈS II.
À côté des obélisques se dressaient les grandes statues royales. Malgré les destructions, Karnak peut nous en montrer d’imposantes séries. Devant le vire pylône de Thoutmès III, on voit encore la partie inférieure de deux statues qui devaient avoir 11 mètres de hauteur (longueur du pied : 1"M50; du socle à la rotule : 2M60). Meneptah et Ramsès III y ont mis leur cartouche en surcharge. Au virI® pylône ce sont les statues de plusieurs souverains de la xvirI* dynastie : Aménophis It", Thoutmès II, etc. (fig. 14). Au x° pylône, sur la face Nord, deux grandes statues d’Aménophis III ont été usurpées par Ramsès II. A la face Sud s’élévaient des statues d’Aménophis III de taille réellement fantastique, dont les bases sont décorées de fins reliefs. Il ne reste plus que le pied du colosse de l’Est. Si l’on veut se faire une idée exacte de ses dimensions, le mieux est d’y comparer sa propre taille (fig.15). Ecoutons ce qu’en dit Amenhotep, fils de Hapi, l’architecte même d’Aménophis III : « J’ai dirigé les travaux de sa statue, immense en largeur, plus grande que son obélisque et dont la splendeur éclipsait le pylône. Le bloc dans la carrière avait 40 coudées de long. Je fis construire un bateau de huit, afin de lui faire remonter la rivière. J’établis la statue dans ce grand temple afin qu’elle ait la durée du ciel. Vous serez mes témoins vous qui viendrez plus tard. » Et vraiment il n’était pas exagéré de dire qu’il éclipsait le pylône, ce colosse qui s’élevait à une Le de mètres en hauteur. |
Lorsqu'on a vu ces statues royales des pylônes du Sud, on passe presque avec indifférence à côté du roi qui semble monter la garde à la porte de la salle hypostyle et qui n’a que 1: mètres de haut. C’est avec ce même sentiment que l’on considérera la rangée de « petits colosses » de 3 ou 4 mètres, disposés à la face Nord du vrr® pylône:
À Louxor, devant le pylône de Ramsès II, se dressaient six colo Ceux qui flanquent la porte d’entrée et qui montrent le roi assis, mesurent 12M70 de haut. Dans la cour, les treize statues placées entre les colonnes du portique mesurent environ 7 mètres de haut (fig. 16 et 18). Les petites feu représentant la reine ont déjà 2 mètres de hauteur.
Mais c’est dans la plaine, sur la rive gauche du Nüil, que nous devons Ai contempler les colosses les plus fameux de toute l’Egypte. Au milieu des champs fertiles, deux statues isolées marquent l’emplacement d’un temple funéraire complètement disparu. Les colosses dans lesquels l’antiquité classique reconnaissait les statues de Memnon mesuraient, en comprenant le socle et la couronne, 21 mètres de hauteur (fig. 19). Ils précédaient un temple érigé par Aménophis III et dont une stèle conservée au musée du Caire donne la description : « Le cœur de Sa Majesté se plut à faire de très grands monuments, sans égaux depuis la création du monde. Le roi a fait à son père Amon un temple splendide à l’ouest de Thèbes, forteresse éternelle en beau calcaire blanc, solide, complètement rehaussé d’or, au sol orné d’argent, aux