XVI. LES SIMPLES MORTELS
USQU’A présent nous avons étudié surtout les dieux, les rois et les grands personnages de l’empire et nous les avons vus revivre en quelque sorte sous nos yeux. Pour compléter le tableau de la civilisation et de la société égyptiennes, tournons nos regards vers les simples mortels, vers la foule.
Les bas-reliefs des temples ne fourniront qu’exceptionnellement des documents pour cette étude, car les dieux et les rois y sont au premier plan. De temps à autre, un haut fonctionnaire, un prêtre de rang supérieur s’était suffisamment élevé en puissance pour qu’on songe à lui dans les représentations ; mais son rôle n’était jamais qu’accessoire. |
On ne voit donc pas où le peuple pourrait trouver place. Nous ne parlons, bien entendu, que des Egyptiens car, dans les tableaux de bataille, il y a parfois des figures épisodiques qui montrent les habitants des villes vaincues ; ce sont des guerriers ou même des femmes et des enfants qui expriment par leur attitude la consternation et l’effroi, parfois même la curiosité au sujet des événements qui se déroulent. Faut-il rappeler cette représentation de Sethi Ier, à Karnak, où l’on voit le pharaon accueilli à la frontière d'Egypte par un groupe de fonctionnaires qui l’acclament et par des prêtres qui lui offrent des bouquets? À Louxor, dans les reliefs de la grande colonnade, nous avons eu l’occasion de signaler déjà les hommes qui tirent la barque d’Amon, les bandes de musiciens et d’acrobates, les nègres qui se livrent à des gesticulations et à des gambades désordonnées, les bouchers qui s’empressent autour des animaux destinés aux offrandes. Dans la cour de Ramsès II, parmi les reliefs de la dédicace du temple, on peut voir un détail caractéristique de la fantaisie populaire : le bétail gras, conduit au sacrifice, a reçu une décoration étrange. Entre les cornes d’un bœuf, d’un merveilleux embonpoint, on a placé un bouquet de plumes ressemblant à une corbeille; un autre animal présente sur le sommet du crâne la tête postiche d’un nègre, tandis que les extrémités des deux cornes ont été agrémentées de mains humaines (fig. 193), comme nous l’avions vu déjà au tombeau de Houy. Un second bœuf est orné de la même façon, mais c’est une tête d’Asiatique qui est fichée entre ses cornes. Fantaisie populaire, disons-nous ; cependant, ces
animaux symbolisent de la sorte les ennemis. traditionnels du Nord et du Sud.
N'oublions pas les remarquables bas-reliefs de cor- ‘Fi tège du temple de ah: Deir el Bahari, avec le défilé de troupes portant des rameaux en signe de joie, ni les nègres qui dansent au cours de la procession de Min, à Medinet Habou.
Es ; 47 On le voit, notre
ASE DORE récolte est assez FIG. 193. (Phot. Gaddis.) Louxor. Scène de procession. Maigre et ce n’est
jamais que d’une façon très accessoire que la foule apparaît dans les reliefs des temples. On peut dire que les représentations des tombes nous permettent au contraire de connaître la vie du peuple dans tous ses détails.
Dans les excursions à travers la Thèbes moderne, on a forcément l’attention attirée sur toutes les manifestations de la vie présente. Au marché, on admire le pittoresque mélange des gens et des bêtes, on s’arrête à observer les petits métiers qui s’exercent au milieu de la foule ; par les portes entre’ouvertes des ateliers on surprend les menuisiers, les charpentiers, les forgerons, les orfèvres, les tisserands appliqués à leur tâche. Dans la traversée du Nil, on s’étonne de l’agilité des mariniers au milieu de la confusion joyeuse qui règne sur les barques, où bêtes, gens, attelages, marchandises sont entassés pêle-mêle. Le long des routes se déroulent sous nos yeux les éternels tableaux de la campagne thébaine : c’est le chevrier avec son troupeau en train de paître l’herbe qui pousse rapidement sur les terres que l’inondation vient d’abandonner. Plus loin les ouvriers piochent le sol, d’autres manœuvrent les machines d'irrigation ; les fellahs soignent les récoltes, veillent à ce qu’elles ne soient pas abîmées par les rats, les oiseaux ou les bestiaux. Nous connaissons tout ce peuple de mendiants, enfants et infirmes, obstinés et tenaces. Ce sont là des spectacles journaliers de la ville, de la campagne et du désert. Nous pouvons les retrouver sur les murs des tombes car, malgré les siècles écoulés, malgré les transfor-
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