CHAPITRE XVI. LES SIMPLES MORTELS
chez lui à la lampe. — Le tailleur de pierre qui cherche de la besogne en toute espèce de pierre durable, — quand il a fini par gagner quelque chose — et que ses deux bras sont usés, 1l s’arrête ; — mais, s’il demeure assis au lever du soleil, — on lui lie les jambes au dos. — Le barbier qui rase jusqu’au soir, — quand il se met à manger, c’est sur le pouce, — tout en courant de ruelle en ruelle pour chercher ses pratiques ; — s’il est brave à l’œuvre, ses deux bras remplissent son ventre — de même que l’abeille mange selon son labeur. — Te dirai-je le maçon — combien le mal le goûte? — Exposé à tous les vents, — tandis qu’il bâtit sans vêtement qu’une ceinture — et que le bouquet de lotus qu’on attache aux maisons terminées — est encore loin de sa portée, — ses deux bras s’usent au travail ; ses provisions sont pêle-mêle avec toutes ses ordures, — 1l se mange lui-même, car il n’a de pain que ses doigts, — et il se lasse tout à la fois. — Il s’épuise beaucoup et fort, — car il y a sans cesse un bloc à traîner dans cet édifice-ci1 ou dans celui-là, — un bloc de dix coudées sur six, — 1l y a sans cesse un bloc à traîner dans ce mois-ci ou dans celui-là jusqu’aux mâts où l’on attache ces lotus des maisons terminées. — Quand le travail est tout achevé, — s’il a du pain, il retourne à la maison, — et ses enfants ont été roués de coups pendant son absence. — Le tisserand dans les maisons, — il y est mal plus que femme ; — accroupi les genoux à l’estomac, — il ne respire pas. — Si, pendant le jour, il ralentit le tissage, — il est lié comme les lotus de l’étang — et c’est en donnant du pain au gardien des portes que celui-ci lui permet de voir la lumière. — Le teinturier, ses doigts puent — et leur odeur est celle
— ses deux yeux sont battus de fatigue, — sa main n'arrête pas, — et, comme il passe son temps à tailler des loques, — il a les vêtements en horreur.
— Le cordonnier est très malheureux, — il geint éternellement, — sa santé
ë FIG 210: (Phot. W. Wreszinski.) TOMBEAU D’ANTEFOKER. est la santé du pois- Travaux culinaires.
son qui fraie, — et il ronge les cuirs. — Le boulanger pétrit, — met les pains au feu ; — tandis que sa tête est dans l’intérieur du four, — son fils le tient par les jambes ; — s’il échappe aux mains de son fils, — il tombe là dans les flammes (31).»
et le dédain qu’ils ressentaient à l'égard des ouvriers manuels.
Mais aussi ces derniers n’étaient . pas maîtres ès écritures divines, capables non seulement de lire, mais aussi de tracer avec élégance ces belles inscriptions qui complètent les tableaux en encadrant les figures avec une régularité souvent parfaite. C’est avec raison qu’on ne distinguait pas, dans la langue, entre le scribe et le peintre. Ceux qui exécutaient les superbes hiéroglyphes coloriés, vrais modèles de dessin, étaient sans doute les mêmes qui établissaient les grandes figures et, lorsqu'ils visitaient les tombes anciennes, ce n’était pas seulement en curieux mais en connaisseurs. | Presque autant que les scènes, ils peuvent nous intéresser, ces signes qui foisonnent dans la nécropole, les uns tracés rapidement, simplement en noir, les autres rehaussés de couleurs et exécutés chacun avec la minutie d’un petit tableau (fig. 211). Les hiéroglyphes! Cela évoque à l'esprit des non-initiés toute une série de caractères à l’aspect étrange, figé, éveillant par leurs formes des mystères profonds. Arrêtons-nous sans crainte comme sans dédain devant ces signes soi-disant revêches. Observateurs discrets de tout ce petit monde, nous le verrons bientôt s’éveiller sous nos yeux. Les beaux hiéroglyphes sculptés et coloriés gardent toujours, si petits soient-ils, une grande majesté de ligne qui provoque l’admiration. Toute la poésie de la nature apparaît dans leurs formes : les personnages agissent, les oiseaux ouvrent leurs ailes, on entend le cri des animaux et l’on jouit des couleurs brillantes, du parfum exquis, de l’ombre fraîche des plantes. | Evidemment, les dieux assis sur leur trône, les défunts serrés dans leurs bandelettes restent bien solennels ; mais voyez l’enfant, le doigt dans la bouche, le prisonnier les bras liés derrière le dos, n'est-ce pas d’aujourd’hui ou plutôt de toujours ces attitudes ? Il y a parmi les signes deux jambes qui courent. Elles sont tellement suggestives, ces deux jambes, que vous pensez à celles de votre
FIG. 211. (Aquar.R.F.E.Paget.) Hiéroglyphes colorés.
Tel était l’orgueil des scribes