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CHAPITRE III. THÈBES, CENTRE DU MONDE

F6. 28. (Phot. Beato.) KARNAK.

Relief triomphal inachevé de Sheshonk.

» VII. Te suis venu, je te donne d’écraser les Tihonou, si bien que les îles des Outanâtiou sont au pouvoir de tes âmes, je donne qu’ils voient Ta Majesté comme un lion fascinateur et que tu fasses d’eux des cadavres à travers leurs vallées.

» VIII. Je suis venu, je te donne d’écraser les extrémités de la terre, si bien que tout le cercle qu’entoure l’Océan est serré dans ton poing, je donne qu’ils voient Ta Majesté telle que l’épervier, maître de l’aile, qui aperçoit d’un coup d’œil ce qui lui plaît.

» IX. Je suis venu, je te donne d’écraser les peuples qui sont dans leurs douars, si bien que tu réduis en captivité les Hiroushâîtou, je donne qu'ils

voient Ta Majesté comme le chacal du midi, maître de vitesse, le coureur qui rôde par les Deux Terres.

» X. Je suis venu, je te donne dés les nomades, si bien que les Nubiens jusqu’au pays de Pidît sont dans ton poing, je donne qu’ils voient Ta Majesté semblable à tes deux frères Horus et Sît, dont j’ai réuni les bras pour assurer ta puissance (4). » |

Comme le dit fort exactement Maspero : « l’Egypte dominait réellement le monde par elle-même ou par ses vassaux, et des monts d’Abyssinie à ceux de Cilicie, ses armées courbaient tous les peuples sous les menaces de Pharaon. » Sans sortir de Karnak, nous pouvons voir encore plusieurs listes géographiques dont les indications permettraient de compléter le tableau des conquêtes des rois. Au mur Nord de la salle hypostyle, à côté de la porte, Sethi1 Ie" abat les ennemis devant Amon qui, assisté d’une déesse, lui amène tous les vaincus représentés par les cartouches crénelés. (fig. 27). Au mur Sud de là même salle se trouve une liste de l’époque de Ramsès II, et à quelques pas de là une autre de la xx1I° dynastie (fig. 28). Le relief n’a jamais été achevé : on voit clairement le dieu Amon présentant le glaive et le groupe des ennemis ; mais l’image du roi Sheshonk I°", vainqueur des Asiatiques n’a pas été gravée. Derrière Amon, accompagné cette fois de la déesse de Thèbes, se trouvent cent cinquante-cinq noms parmi lesquels ceux de nombreuses villes d’Israël. Ce tableau de Sheshonk est la contre-partie égyptienne de la campagne du Sisac biblique, la cinquième année de Jéroboam de Juda, racontée dans le Livre des Rois. Sur la rive gauche du Nïl, au premier pylône du Ramesseum, à la face Ouest du massif Nord, est gravée une autre liste de localités palestiniennes.

Il est bon de mettre le visiteur en garde contre la tentation qu'il pourrait avoir de donner à toutes ces listes la même valeur de documents historiques précis. Elles marquent évidemment les limites théoriques des conquêtes des pharaons ; certains d’entre ceux-ci, comme Thoutmès III, paraissent bien avoir exercé un contrôle effectif sur tous les peuples dont les noms sont. rapportés, mais d’autres ont seulement voulu faire illusion sur l’étendue de leur puissance. Au grand pylône de Ramsès III, à Medinet Habou, se trouvent gravés dans les listes, deux cent quarante-neuf noms (fig. 29). Il est facile de voir que beaucoup d’entre eux ont été empruntés aux listes antérieures, Car les copistes, peu versés en géographie des régions lointaines où les armes égyptiennes n’avaient plus pénétré depuis longtemps, ont commus de nombreuses erreurs, inscrivant des peuples du Sud dans la liste des vaincus du Nord et inversement. |

D'ailleurs rien ne prouve que toutes ces représentations doivent être regardées comme le simple résumé de l’histoire de tel ou tel souverain. N’est-il pas permis de les considérer aussi comme une promesse du dieu qui présente à son

(Phot. Beato) MEDINET HABOU. VICTOIRE DE RAMSES III ET LISTE GÉOGRAPHIQUE.

fils le glaive de la victoire et l’envoie combattre les vils ennemis qui refusent de reconnaître la suprématie d’Amon ?

Le thème artistique du roi vainqueur est un des plus anciens que nous connaissions sur les monuments égyptiens. Dès les premières dynasties, la composition est fixée ; c’est à peine si, au cours des âges, les détails subissent quelques modifications. Au relief du roi Semerkha de la 1'e dynastie, gravé sur les rochers du Sinaï et qui montre la victoire sur les Bédouins, le thème est à peu près identique à celle du vire pylône. Seule-.

ment, on s’est trouvé dans l’obligation, pour éviter de multiplier les scènes de victoire, de réunir dans la main de Thoutmès III un plus grand nombre d’ennemis. À Medinet Habou, au mur extérieur Sud, près de l’escalier conduisant au balcon royal, Ramsès III a saisi par les cheveux deux ennemis. À Karnak, dans un bas-relief Ress EE Kana de Meneptah, au mur

Bas-relief triomphal de Meneptah. Est de la cour entre le

vire pylône et la salle hypostyle, le fils de Ramsès II a réuni dans son poing les mèches de cheveux de dix-sept ennemis ; ceux-ci sont disposés en un groupe étagé et l’on a cherché à donner une certaine diversité d’attitude aux vaincus (fig. 30). Mais cela ne suffit pas : 1l faut augmenter encore le nombre des prisonniers. Dans le grand tableau de Thoutmès III, on a régularisé les attitudes, disposé les têtes sur trois étages ; les bras et les mains des victimes qui semblent demander grâce, sont

‘II SISNVH AQ SAHII SAT SNOS SINANNA SAT

H'IVAVN ATIIVLVA ‘NAOAVH LANIOAW

SIPPEO ‘I0Ud)

ordonnés suivant un rythme étrange. Il n’y a pas moins de quarante ennemis réunis en gerbe dans le poing du roi, et l’extrémité des mèches de leurs cheveux forme à la partie supérieure un véritable panache. Il est manifeste que le sculpteur a cherché à rendre, au moins d’une manière générale, les types étrangers.

Dans quelques cas exceptionnels, on s’est écarté de ce schéma et l’on a donné au roi une attitude qui rappelle, non plus son triomphe, mais son intervention personnelle dans la mêlée. Au mur extérieur Sud de Medinet Habou, Ramsès III est debout sur le corps de son adversaire qu’il vient de culbuter, ce qui rappelle le passage de Phymne de Thoutmès III montrant le roi « comme un vengeur sur le dos de sa victime ».

Les listes géographiques commencent souvent par l’énumération de neuf noms qui se répètent d’âge en âge ; parfois même les ennemis de l’Egypte sont symbolisés par ces neuf peuples que les textes appellent les « Neuf Arcs ». L'expression avait un sens s1 clair pour les Egyptiens que la représentation des arcs suffisait pour suggérer à l'esprit les ennemis vaincus. Dans la salle hypostyle de Karnak, en entrant par la porte principale, on trouve à droite, une grande plaque d’albâtre faisant partie du dallage ; elle est gravée de figures d’ennemis et de l’image des neuf. arcs. On peut supposer que le trône royal reposait, lors de certaines fêtes, sur cette dalle. Le colosse qui se dresse devant la porte de la salle, foule aux pieds les neuf arcs et 1l suffit d’examiner les autres statues du temple pour voir que ce détail est d’un usage fréquent. |

La promesse faite par les dieux au roi, de « réunir tous ses ennemis sous ses pieds ou sous ses sandales » est répétée à l’infini. Les artistes n’ont pas hésité à la traduire dans les représentations figurées : au mur extérieur Nord du grand temple de Medinet Habou, dans la scène de la bataille navale, le roi, qui tire de l’arc, a les pieds posés sur le corps de ses ennemis (fig. 31). De chaque côté du balcon royal, dans la première cour du même temple, les pieds du roi

FIG. 32. (Phot. J. Capart.) MEDINET HABOU.

Socles des statues royales.

III SISNVA AA HIAWAL NA HIVILNAWNNON AHILNAH NOAVH LANIOAW (sippeo 1ouq) CEMDIT

en train de sacrifier les prisonniers, reposent sur des consoles en ronde-bosse représentant des captifs dont le corps est censé former une des assises de la muraille. C’est le même motif qu’on entrevoit à la partie supérieure, dans le passage de la haute tour qui sert d’entrée monumentale à la grande enceinte du temple (fig. 32). Par une des fenêtres de l’étage supérieur on verra les détails de ces curieux socles, sur lesquels reposaient, croit-on, des statues royales (fig. 33).

On se figure également le trône royal posé sur les vaincus. Les colosses assis, de la première cour de Louxor, ont leurs socles décorés des cartouches crénelés surmontés du torse des ennemis. On a eu soin de représenter sur une face les peuples du Nord et sur l’autre les peuples du Sud. Au tombeau n° 57 de Cheikh abd el Kourna, chez Kaemhat, le trône d’Aménophis III repose sur une estrade ornée des cartouches des « Neuf Arcs ». De plus, le trône même est orné, à la partie inférieure, entre les pieds en forme de pattes de lion, d’un panneau symbolique montrant un Asiatique et un nègre attachés au signe hiéroglyphique signifiant réunion ; les liens se terminent par les plantes héraldiques du Nord et du Sud. On reverra ces détails au tombeau n° 48 de Cheïkh abd el Kourna, chez Sourer. C’est une variante d’un décor extrêmement ancien, puisqu'on en trouve des exemples dès l’empire memphite ; mais à cette époque, on s’est borné le plus souvent à la représentation de ces mêmes plantes, attachées au signe hiéroglyphique. Parfois des génies ou des dieux serrent les liens. On trouvera le thème des «Nils » nouant le Sud et le Nord aux côtés du trône royal, sur les sièges des colosses de la première cour de Louxor (fig. 34) ou sur les colosses dits de Memnon. A

Un des épisodes principaux de l’intronisation était la réunion des « Deux Terres ». Cette cérémonie est représentée sur un bas-relief au mur Sud-Est de la salle hypostyle de Karnak. Ramsès IT est agenouillé, le sceptre à la main, sur une plate-forme supportée par le signe de la réunion. Cette fois, ce ne sont pas les Nils qui attachent les plantes symboliques, mais deux divinités, Horus et Thot. Ce dernier, dans les scènes de ce genre, tient souvent la place du dieu Seth. |

Thèbes était véritablement le cœur du double royaume, et comme la puissance de celui-ci s’étendait jusqu'aux régions les plus lointaines, il n’est pas exagéré de dire que Thèbes constituait le centre du monde. Les représentations symboliques mettent en lumière la grande division Nord et Sud, mais les textes ne manquent pas, qui font la place à l’Est et à l’Ouest. Amon parle au roi Aménophis III dans les termes suivants : «O mon fils, né de mon flanc, mon bienaimé, mon image vivante, créé de ma chair et que la déesse Mout m’a donné, la maîtresse des « Neuf Arcs » t’a élevé pour que tu sois le maître unique des peuples, mon cœur se réjouit grandement à voir ta beauté ; je fais un miracle pour Ta Majesté et tu renouvelles ta jeunesse, car je t’ai placé comme le soleil pour les Deux Terres.

(Phot. Gaddis.)

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