AVANT-PROPOS
« Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m est étranger. »
UEL est le voyageur visitant la ville des Césars qui ne se soit arrêté à la tombée de la nuit sur la terrasse dominant le Forum ?
Les yeux se portent sur cet ensemble de monuments dont chacun rappelle un trait de l’histoire de Rome. Voici l’endroit où - Boni retrouva la pierre noire qui marque, dit-on, la tombe de Romulus. Là, se cache la prison Mamertine où vivent, confondus, les souvenirs de Vercingétorix et de saint Pierre. Un peu plus loin, ce sont les rostres de Caïus Duilius qui commémorent la première victoire navale de Rome sur Carthage. Du haut de cette tribune ruinée Cicéron dénonçait les intrigues d’Antoine : c’est là-même que le triumvir vainqueur fit exposer la tête et les mains de l’ennemi qu’il avait fait assassiner. Puis ce sont les ruines du temple élevé sur l’emplacement du bûcher de César; et voici la maison des Vestales et le Palatin avec les murs croulants du Palais des Empereurs. Dans le fond, se dresse l’Arc de Triomphe de Titus, dont les bas-reliefs commémorent la prise du temple de Jérusalem. Enfin, on entrevoit le Colisée où moururent les mar-
tyrs. Chaque pierre, chargée de sens, semble prête à raconter son histoire.
Le Forum romain est un de ces « hauts lieux » où l’humanité se rend en pèlerinage ; Rome, Athènes, Jérusalem, Thèbes marquent les grandes étapes de la civilisation. Notre éducation classique et notre hérédité religieuse nous permettent de lire presque à livre ouvert l’histoire des monuments de Rome, de Grèce et de Palestine. Au contraire, la plupart des touristes qui visitent Thèbes se trouvent dans la situation de celui qui, s’arrêtant devant le Forum, ne trouverait dans sa mémoire aucun souvenir de la civilisation classique, ignorerait tout de l’histoire, de la religion, des arts du monde romain. Beaucoup d’entre eux quittent Thèbes à peine intéressés par les monuments qu’on leur a montrés hâtivement; bien peu soupçonnent leur importance exceptionnelle. Parfois, cependant, quelques lignes d’une relation de voyage indiquent des idées plus justes, une compréhension plus large. Ainsi de ce passage sur Karnak : «Puis ce sont encore deux pylônes, avec leurs salles latérales, des cours, des portiques ; bref, un amas indescriptible de constructions gigantesques, titaniques, au milieu desquelles le voyageur circule timi-
dement, écrasé, dominé par la grandeur de ce qui l’entoure : pauvre petit point perdu dans l’immensité! et pourtant, c’est la puissance et le génie de cet être chétif qui ont mis en œuvre ces masses et réalisé ces merveilles! Que de questions on voudrait poser sur l’origine et la destination de ces constructions colossales, sur cette agglomération en un seul endroit des temples de Sethi, de Thoutmès III et d’Amenhotep! Mais notre guide n’a de notions de rien, et nous allons à l’aventure, voyant sans rien comprendre (1). »
Il faut donc essayer de comprendre. Ce livre a pour but de souligner la signification des ruines que rencontre à chaque pas le voyageur dans Thèbes et de chercher à en dégager le sens profond.
Ce n’est pas un guide, sorte de renouvellement du Baedeker ou du ÿoanne.
Nous avons voulu donner aux touristes qui déjà ont fait à Thèbes la tournée traditionnelle, la possibilité de retourner au milieu des ruines en y trouvant chaque fois, avec une nouvelle impression, de nouveaux motifs de les admirer. Nous ne doutons pas, d’autre part, que ceux qui liront ces pages avant de voir l'Egypte seront encouragés à réaliser le plus tôt possible ce grand «pèlerinage », qu’ils feront sans doute, mieux préparés, et prêts à entendre les grandes voix du passé qui s’élèvent toujours des pierres millénaires.