CHAPITRE V. PHARAON, LE FILS D’AMON
du « roi » et de son double, sorte d’âme matérielle ou de génie intime qui accompagnait l’être pendant toute son existence. La déesse Heket assiste Khnoum dans son œuvre ; elle offre le signe de vie aux petits personnages, elle leur donne les souffles qui les animent. Ceci terminé, le dieu Thot se présente devant la reine Ahmès et lui fait part de la brillante destinée qui attend la fille d’Amon. Le moment de la naissance approche : un véritable cortège conduit la reine vers la chambre où se produira la délivrance. Amon marche en tête, il est suivi d’une neuvaine divine, puis d’Heket et de Khnoum, qui ont pris la reine par la main (fig. 51).
Nous voici dans la chambre d’accouchement. L’image est quelque peu confuse par suite des étranges procédés de décomposition des plans.
Pimmense lit, que Pon ferait peutêtre mieux d’appeler une estrade, et qui se termine à chaque extrémité par la partie antérieure d’un lion. On pourrait croire à première vue qu’il y a deux lits superposés, mais en réalité ce doivent être les deux côtés latéraux d’un même meuble. De nombreuses divinités, pour la plupart agenouillées, forment une garde autour de la reine. Les unes ont des têtes humaines, d’autres des têtes de crocodiles, une autre encore, une tête de bélier. À la rangée inférieure, il y a des génies de Pe et de Nekhen ; vers la droite, l’étrange dieu Bes et la monstrueuse Apet. La reine est assise sur un trône posé sur le lit; devant et derrière elle, se tiennent les déesses qui l’ont assistée. L’opération s’est heureusement terminée, et la mère porte déjà dans ses bras l’enfant nouveau-né. Une déesse qui préside particulièrement à la naissance semble donner ses instructions à tous ces dieux et
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FIG. 50. (Phot. P. Kofler.) DEIR EL BAHARI. Vue générale.
génies, témoins privilégiés de la naissance de la fille d’Amon. Le dieu dans les
scènes suivantes reconnaît, puis embrasse l’enfant que lui présente Hathor. Vient ensuite l’allaitement. La reine a confié ce soin à deux déesses nourrices à tête de vache, puisqu'il s’agit de nourrir l’enfant et son double. C’est pourquoi au bas du tableau il y a également deux vaches laitières ayant chacune leur nourrisson.
La représentation suivante est assez mystérieuse : des génies, alternativement mâles et femelles, désignés par les hiéroglyphes qu’ils ont sur la tête comme les doubles et les Hemset, tiennent douze enfants, déjà plus grands caractérisés par la boucle de cheveux du prince héritier.
Ensuite, le dieu du lait et un Nil présentent l’enfant et son double à trois divinités assises; un peu plus loin, Thot et Amon les tiennent entre les mains. Au mur Nord du portique, des scènes énigmatiques terminent la série de ces représentations : Anubis à tête de chacal roule devant lui une grosse boule ; à l’autre extrémité, Seshat, la déesse des annales, tient son pinceau, tandis qu'une déesse agenouillée lui présente un godet de couleur. IL est probable qu’elle est en train
d’écrire les destinées de la reine.
À Louxor, une salle qui se trouve à l’Est du sanctuaire des barques, porte sur un de ses murs une série de reliefs semblables. On peut deviner les raisons qui rendirent nécessaire cette représentation de la théo- | gamie. Le temple de Louxor est l’œuvre d’Aménophis III, dont
| le père, Thoutmès. IV;"avée FIG.,51. (Aquar. H. Carter.) DEIR EL BAHARI. £ G 6 RE Late De ‘ épousé une princesse du Mitani, royaume situé sur le cours supérieur de l’Euphrate. C'était donc une étrangère que le pharaon avait élevée au rang de reine d'Egypte. Pour affirmer la légitimité de la descendance divine dans la personne d’Aménophis IIL, il fallait montrer qu’il était véritablement le fils d’Amon. Les tableaux de dimensions plus petites qu’à Deir el Bahari sont superposés en trois registres. Bornons-nous aux épisodes principaux : à droite, au registre inférieur, Amon et Thot se dirigent vers le palais ; Amon et la reine sont assis sur le lit nuptial (fig. 52); Amon donne ses instructions à Khnoum, puis celui-ci, assisté peut-être par Isis, modèle les deux enfants qui ont déjà la boucle de cheveux. Nous continuons au registre moyen, mais en commençant par la gauche : Thot adresse un discours à la reine; Khnoum et une
HETG. 52. (Phot. Gaddis.) LOUXOR. AMON ET LA MÈRE D’AMÉNOPHIS III.
déesse la conduisent vers la chambre d’accouchement où la représentation de la naissance est encore plus abimée qu’à Deir el Bahari. Au registre supérieur, qu’il faut également lire de gauche à droite, il y a l’allaitement du jeune roi et de son double, leur présentation à Amon.
Lorsque des circonstances particulières n’imposaient pas la représentation de ce rituel compliqué, on se contentait d’exprimer d’une manière plus générale que les déesses considéraient le roi comme leur fils. À Karnak, au mur Sud du sanctuaire des barques, le souverain est conduit vers le Saint des Saints par des divinités. Dès qu’il y est entré, 1l s’agenouille, le dos tourné vers Amon; le dieu lui impose les mains sur la nuque : il reçoit ainsi des effluves magiques. Puis il passe sur les genoux de la déesse qui lui présente le sein comme à un petit enfant (fig. 53).
Mais, dira-t-on, ces scènes avaient-elles une réalité quelconque? On peut le croire. Sans doute des prêtres et des prêtresses jouaient le rôle des dieux et des déesses en mimant leurs actes supposés, ou bien ces représentations copiaient des groupes sculptés et peints, déposés à demeure dans le sanctuaire pour affirmer que véritablement le souverain avait été reconnu par le dieu comme son enfant et adopté par la déesse-mère.
Toute une série de devoirs découlent naturellement pour le roi de cette situation : il doit veiller au bien-être de son père divin, gérer le mieux possible son patrimoine ; lorsque la fortune le favorise, 1l est juste qu’il fasse à son père une part généreuse du butin prélevé sur les vaincus. C’est également en sa qualité de fils de dieu que le roi est le prêtre par excellence. Aussi trouvons-nous réunis, en Egypte, d’une manière parfaite, dans un même personnage, les trois caractères de roi, de dieu et de prêtre, sans qu'il soit possible de deviner quelle est l’idée prédominante. Si un usurpateur $ ’empare du trône, c’est parce qu’il est roi qu’il devient dieu et grand prêtre ; mais le prince de descendance légitime commence par être dieu avant d’être roi et grand prêtre. Tous les sacrifices, au moins en théorie, passent par les mains du roi (fig. 54); il n’y a pas de formules plus fréquentes dans les inscriptions égyptiennes que celle-ci : Le roi fait une offrande à tel dieu, au bénéfice d’un tel. La plus misérable stèle du plus petit village débute de cette façon. Le roi est l’intermédiaire nécessaire entre les vivants et la divinité qui n’agrée les sacrifices qu’avec sa médiation.
L’attitude filiale du roi à l’égard des dieux se manifeste particulièrement dans le rituel du sacrifice journalier. Il est possible qu’au début, chaque dieu ait eu Son rituel particulier, mais petit à petit la personnalité absorbante d’Amon finit par imposer à tous les sanctuaires le rituel amonien. |
Nous connaissons ce dernier par un papyrus important du Musée de Berlin, et d'innombrables bas-reliefs des temples. Parfois, comme chez Sethi Ier, à Abydos, plusieurs sanctuaires placés les uns à côté des autres sont consacrés chacun à une divinité différente, et cependant, c’est toujours le rituel d’Amon