CHAPITRE VII. QUAND L’EMPIRE CHANCELLE
» Vers 1200, l’infiltration lente tourna en invasion. Peut-être fut-elle repoussée un moment : les forteresses des Mycéniens durent rendre les services qu’on en attendait. Mais les Hèraclides revinrent victorieusement avec leurs armées à trois tribus. Les uns suivirent les chemins de l'Ouest et occupèrent l’Epire, 'Etolie, l’Acarnanie et l’Elide ; les autres, s’avançant par l’Est, dominèrent la Phocide, la Corinthie, l’Argolide, la Laconie et la Messénie. Dans le Péloponèse, les Achéens durent se soumettre ou se réfugier sur les plateaux d’Arcadie. Après le continent, ce fut le tour des îles méridionales : Mélos et Thèra, la Crète, puis Carpathos, Cos et Rhodes devinrent la proie des conquérants.
» La sauvagerie de cette irruption fit fuir de toutes parts les nations épouvantées. Ce fut une bousculade éperdue. Les vaincus se cherchaient de nouvelles patries coûte que coûte et devenaient terribles à leur tour. La commotion fut générale. « Les îles étaient sans repos,» dit un document de Ramsès III; les continents aussi. Beaucoup d’Achéens demandèrent asile à leurs frères d’Attique. Un fort courant d’émigration se porta sur toute l’Asie Mineure et y transforma la civilisation. L’Ionie reçut des Achéens de toute provenance, y compris sans doute des gens de Pylos. Délos devint le centre religieux de cette Achaïe attico-ionienne. Vers le même moment, les Mouschki, des Phrygiens, se jetèrent sur les Hittites et enlevèrent leur capitale, Ptéria : c’en était fait d’une puissance qui avait contrebalancé celle des pharaons et contenu celle des Assyriens. Une dynastie d’'Hèraclides devint maîtresse de la Lydie. Et voilà qu’une masse d’Egéens, entre autres des Pélésati ou Kherétim (Crétois) et des Zakkara (Teucriens ou gens de Zacro), se présente aux frontières de l’Egypte. Ils étaient venus par terre et par mer, les femmes et les enfants entassés dans des chariots à bœufs. « Aucun peuple n’avait tenu devant eux. » |
« Ramsès III réussit à les arrêter à Magadil, mais ne put pas les empêcher de s'établir dans le pays qui reçut des Pélésati le nom de Palestine (1193). Ce qu’il advint du monde mycénien après l’invasion de 1200, n’est nullement compa-
FIG. 82. (Phot. J. Capart.) MEDINET HABOU. Estrade royale.
rable à ce qu’il était advenu de la Crète deux cents ans auparavant. Les Achéens, façonnnés à la civilisation crétoise, en avaient conservé l’héritage, tout en le laissant s’amoindrir. Les Doriens, sortis brusquement de la rude Albanie, démolirent tout ce qui en subsistait. Leur passage, de Corinthe à Sparte, est marqué par une traînée de ruines. En Crète, les ports sont abandonnés pour les hauteurs de l’intérieur ; les misérables restes de Cnosse sont livrés aux flammes. Cette fois tout est bien fini pour la ville qui était jadis la maîtresse de la Méditérranée :" sure décombres noircis que recouvrent les siècles, trois mille ans vont passer dans un silence de mort.
Toute cette dévastation n’est pas l’indice d’une tourmente locale et momentanée, mais le symbole d’un cataclysme universel et définitif. La belle civilisation du bronze succombe quand apparaît le fer. La soumission FIG. 83. (Phot. Gaddis.) MeniNer HABOU. Façade du Palais. de la Crète aux Achéens, c'était
conquête de la Grèce par Rome, capta ferum victorem cepit ; l’arrivée des Doriens, c’est l'invasion des barbares, c’est le moyen âge, en attendant la Renaissance (22). » Ainsi, Glotz nous montre clairement d’où part ce grand mouvement de peuples qui anéantit plusieurs civilisations et qui se brisa devant la résistance des armées égyptiennes. Après cette tentative avortée, les Européens sont rejetés vers l'Ouest. Maspero résume leurs migrations ultérieures comme suit : « On ne vit plus les Shardanes, les T'yrsênes, les Lyciens, les Achéens, débarquer en masse sur les côtes d’Afrique. Le courant de l’émigration asiatique, tourné contre la vallée du Nil pendant cent cinquante ans au moins, reflua vers l’Ouest et inonda l’Italie au même temps que les colons phéniciens y arrivaient. Les Tyrsênes prirent terre au Nord de l’embouchure du Tibre ; les Shardanes se jetèrent sur la grande île qui fut plus tard appelée Sardaigne. Il ne resta bientôt plus en Asie et en Egypte que le souvenir de leurs déprédations, et le récit légendaire des migrations qui les avaient conduits des parages de l’Archipel à ceux de la