‹ Thébes; la gloire dún grand passéChapitre 6 sur 137 · CHAPITRE I. LE CHARME DE KARNAK · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. LE CHARME DE KARNAK

parties sont de la xrI° dynastie, du Moyen Empire. Le centre est l’œuvre des grands rois de la xviri® dynastie (vers 1500 avant notre ère). La salle hypostyle suffirait à elle seule pour commémorer le souvenir des pharaons de la xIx° dynastie. Le pylône d’entrée et la cour qui le suit évoquent la xxII° dynastie bubastide ; les grandes colonnes au centre de la cour, la xxv° dynastie éthiopienne. La porte de l’Est est marquée du nom de Nectanebo, roi de la xxx° dynastie. Les Ptolémées, les empereurs romains ont restauré plusieurs parties du temple.

On a quelque peine à s’imaginer comment un seul édifice a pu se développer à travers tant de périodes historiques. Le temple d’Amon pourrait être comparé à un arbre planté il y a bien longtemps et qui d’année en année s’est fortifié, s’est développé, a couvert de son ombre une surface toujours plus grande. Certainement, au début il y avait à Thèbes, bourgade de province sans grande importance, un temple fort petit mais comprenant déjà toutes les parties indispensables au culte. D’âge en âge il est consolidé, agrandi, embelli, et chacune de ses transformations reflète l’importance croissante que Thèbes reçoit du fait qu’elle est devenue capitale d’abord et centre du monde ensuite. C’est ainsi que des inscriptions racontent comment tel ou tel roi « a fait en pierre, bonne, solide ce qu’il avait trouvé en bois et en briques, allant à la ruine ». Les pharaons ajoutent à l’envi des organes apparemment inutiles mais qui concourent à la splendeur de l’édifice. Par exemple Thoutmès Ie", au commencement de la XVIIIe dynastie, construit deux pylônes (les 1v° et v° de la numérotation actuelle) ; un peu plus tard Thoutmès III en intercale un nouveau (le vi®) entre ceux de Thoutmès It' et le sanctuaire des barques, comme s’il voulait se rapprocher du dieu. Et c’est ainsi qu’Aménophis III, Ramsès I", les Bubastides, dans un axe, Hatshepsout et Horemheb dans l’autre, finissent par donner au temple, grâce à la construction de nouveaux pylônes, des proportions fantastiques.

La grandeur même de ces proportions fait supposer que, peut-être, le temple n’a jamais été tout entier en parfait état. Il est probable que certaines parties, mal entretenues, tombaient en ruines ; le culte les désertait alors et l’on venait y prendre les pierres nécessaires à d’autres constructions, moyen plus rapide et plus économique que l’extraction de nouveaux blocs de lointaines carrières.

On ne peut, sans une comparaison, avoir une idée de ce que représente dans la civilisation égyptienne l’histoire du temple de Karnak et de ses agrandissements successifs.

Supposons qu’au ve siècle de notre ère, Clovis, lors de son baptême, ait fondé une abbaye. Charlemagne y ajoute une chapelle, puis une grande salle dont la décoration rappelle par des peintures et des reliefs les principaux épisodes de ses guerres. Louis IX, au retour de la croisade fait de même et il a soin de figurer les choses curieuses, les plantes nouvelles, les animaux, les types ethnographiques particuliers rencontrés au cours de ses voyages. Charles VIT, après

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sa victoire sur les Anglais, commémore la libération du territoire par de nouvelles constructions. Louis XI, après avoir réalisé l’unité du royaume, se vante par des stèles pompeusement rédigées, d’avoir ramené à l’obédience les grands vassaux. Un édifice particulier construit par Henri IV à l’occasion de son abjuration solennelle a pour but de manifester son orthodoxie.

Louis XIV se glorifie, dans un décret, d’avoir révoqué l’édit de Nantes et fait inscrire sur les murailles la : FE dd . liste de ses victoires avec F1G. 8. (Phot. de S. M. la Reine Élisabeth.) KarNak. je dénombrement du butin Travaux au pylône d’Aménophis III. à pris à l'ennemi. La Révolution détruit le sanctuaire et le remplace par un temple de la déesse Raison. Bonaparte le renverse à l’occasion du Concordat et, devenu Napoléon, fait ériger des chapelles particulières dont chacune commémore une de ses éclatantes victoires. Enfin, à l’issue de la GLS Guerre, un arc triomphal s’élève devant l’entrée de l’abbaye.

Si un tel monument existait en once s’il était possible d’en lire toutes les inscriptions, on y trouverait le reflet de quinze siècles d’histoire : Karnak nous apporte ses lumières sur un espace de temps double de celui-ci. Ici également les grands noms dominent : ce sont les Sésostris, les Aménophis, les Thoutmès, les Ramsès, Alexandre, Tibère ; chacun d’eux nous permet d’évoquer des événements gigantesques ; certains mêmes ont, à leur époque, littéralement bouleversé la face de la terre. Thoutmès III, par exemple, le Napoléon de l’Antiquité, a mis le sceau à la puissance impériale de l'Egypte ; ; sous son règne Thèbes est devenue vraiment le centre du monde et a joué pour un temps un rôle comparable à celui que tinrent plus tard Athènes, Rome, Paris.

Lorsqu'on a saisi d’une manière en quelque sorte brutale et matérielle l’importance de Karnak, lorsqu'on croit avoir compris dans leur ensemble, les grandes ruines qui se trouvent à la surface du sol, on n’a pas encore une idée complète de leurs ressources historiques, car à côté du temple visible, il y a le temple enfoui. Revenons à la comparaison de l’arbre. Ses racines plongent

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dans un sol constitué pour une bonne part des feuilles qui se sont détachées de ses branches pendant des siècles. Ainsi, dans le temple d’Amon, sous le niveau du sol, il y a des dizaines de mille blocs couverts de lambeaux de textes et de fragments de reliefs. Lorsque Thèbes avait été pillée, saccagée par les conquérants étrangers : Hyksos, Ethiopiens, Assyriens, Perses, ou dévastée par les guerres civiles et les luttes religieuses, les rois qui voulaient rétablir le temple employaient, pour faire les fondations de l’édifice nouveau, les restes de l’édifice ruiné. Toute la salle hypostyle repose sur des pierres de monuments plus anciens. Les 1x° et x° pylônes ont leur noyau constitué de blocs sculptés provenant de constructions d’Aménophis IV. Les fondations du pylône d’Aménophis III recèlent de merveilleux blocs d’albâtre provenant des sanctuaires d’Aménophis It", de Thoutmès I" et d’'Hatshepsout (fig. 8 et 10). Et même dans certaines parties du temple dont la ruine est relativement récente, quel éparpillement des textes et des reliefs! Avant de pouvoir les utiliser, les archéologues doivent se livrer à un « puzzle » gigantesque : au pylône de Ramsès Ier qui s’est éboulé dans la cour des Bubastides, il faut déblayer les blocs un à un, les disposer sur un espace libre (fig. 11), les photographier à une même échelle. Les photographies sont alors collées sur des cubes de bois, et c’est un jeu extraordinaire que de chercher à rassembler les lambeaux d’une inscription, les lignes brisées d’un même relief. Entre le vrIe pylône et la salle hypostyle, on a pu remettre en place des morceaux de la grande inscription historique de Meneptah et plusieurs stèles de Ramsès III et de Ramsès IV. Près de cinquante mille blocs sont à la disposition des savants qui étudient Karnak. On a l’impression de se trouver en présence d’un grand livre d’histoire déchiré sans miséricorde, dont certaines pages ont été détruites pour toujours tandis que les autres, lacérées, ont été dispersées au grand vent. Jamais l’archéologie n’aura les forces ni les travailleurs nécessaires pour reconstituer entièrement la merveilleuse histoire qui s’y trouvait écrite.

Lorsqu’on a parcouru ainsi Karnak, il faut, vers

FiG. 10. (Phot. de S. M. la Reine Élisabeth.) KARNAK. ) ; Travaux au pylône d’Aménophis III. la fin de la JOUrTnéeE, EsCca-

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