CHAPITRE X. LE MONDE EMBELLIT THÈBES
gauche de la porte d’entrée (elles sont malheureusement en mauvais état) fournissent un exemple du soin minutieux qui présidait à la composition de tels tableaux. On a tenu compte de l'orientation des murs pour disposer les figures en groupements géographiques à peu près exacts. En effet, à l’époque de Thoutmès IIL, il y avait deux vizirs. L’un exerçait ses fonctions dans une partie seulement de ce que nous appelons la Haute-Egypte. Il résidait dans la capitale et sa juridiction s’étendait au Sud, des cataractes jusqu’à Thèbes ; au Nord, de Thèbes jusqu’à la ville d’Assiout. Le mur Sud, dans le tombeau, est consacré à la contrée en amont de Thèbes, le mur Nord, à la région d’aval. Une série de personnages s’avance, portant des objets divers. Le commandant de la forteresse de Bigeh, à la première cataracte, fournissait 20 deben d’or (le deben pesait 80 à 90 grammes), cinq peaux d’animaux, des singes, dix arcs et vingt poutres de bois. Le commandant de la forteresse d’Eléphantine, qui le suit avec un scribe et les membres du tribunal local, apportait 40 deben d’or et un coffret contenant des étoffes. Les membres de son conseil fournissaient 2 deben d’or, un épieu et un coffre de lingerie, etc.
Si nous possédions plusieurs tableaux de ce genre, il serait aisé d’établir la
géographie commerciale de l’Egypte à l’époque de Thoutmès III, puisque les
fonctionnaires de chaque localité payaient l’impôt en marchandises fournies par la production locale.
On a pu deviner déjà le butin considérable que les armées égyptiennes pré-
levaient sur les villes étrangères. La fameuse inscription statistique de Thoutmès III, à Karnak,
peut nous en donner une idée précise.
Après le pillage de la région du Liban, Tripoli, Megiddo, lors de la première campagne, le texte cite, par exemple, trente-huit chefs, quatre - vingt - sept
cent quatre-vingtseize esclaves, hommes et femmes avec leurs enfants, cent trois hommes non-
sont rendus à cause F1G. 91. (Phot. J. Capart.) DEIR EL BAHARI. Les Nils.
de la famine ; puis on énumère les vases en or et pierres précieuses, un grand vase de travail syrien, d'énormes chaudrons, quatre-vingt-sept glaives faisant un total de 784 deben d’or. Enfin, ce sont des anneaux d’or et d’argent, une statue d’argent dont la tête était d’or, six chaises en ivoire et en ébène, en bois de caroubier, rehaussées d’or, leurs tabourets, et six grandes tables d’ivoire et de caroubier.
La conquête assurée, on imposait, aux vaincus, des tributs qui se répétaient d’année en année et faisaient affluer, dans la vallée du Nil, des quantités considérables de matières précieuses. Des princes de pays lointains. où les armées égyptiennes n’avaient jamais pénétré, envoyaient des présents à la cour d'Egypte. On les enregistrait comme s’il s’agissait des rançons de vaincus, même lorsque les pharaons envoyaient en échange d’autres présents dont la valeur faisait parfois l’objet d’amères discussions.
Empruntons encore aux annales de Thoutmès III quelques exemples de ces tributs. En l’an 24, Assour aurait payé un double tribut. On y relève du lapislazuli véritable en grands blocs de 20 deben, du beau lapis de Babylone, des vases d’Assour en pierre de couleur, des chars en bois d’espèces différentes. En l’an 33, on cite, dans le tribut de Babylone, à côté de lapis-lazuli véritable, une composition artificielle qui l’imitait. Le tribut de Retenou, en l’an 34, a été particulièrement important ; il comprenait : des chevaux, plus de trente chars ornés d’or et d’argent et décorés de peintures, des esclaves, de l’or, des vases d’argent, des pierres précieuses, quatre-vingts blocs de cuivre, onze de plomb, des couleurs pour un poids de 100 deben, de l’encens, du bétail, des ânes, du bois, de l’huile, du vin, etc. La même année, cent huit blocs de cuivre pur, pesant plus de 2,000 deben, sont apportés de l’île de Chypre, avec une quantité de plomb et de lapis-lazuli ; on mentionne également une défense d’éléphant.
Toutes les richesses de l’Asie viennent enrichir les trésors de Thèbes. L’or d'Egypte est devenu légendaire ; on le vante à l’étranger. On trouve que Pharaon n’est Jamais assez généreux dans ses envois : « Ne sois donc pas si parcimonieux, » écrit un prince d’Asie, « dans ton pays l’or est plus abondant que le sable au bord de la mer. »
Plusieurs tombes thébaines ont conservé des en de la présentation des tributs aux pharaons. Les étrangers viennent déposer ce qu’ils ont de plus précieux devant le trône du roi d'Egypte. À en croire les inscriptions, ils ne demandent en retour que « le don de vie », « le . de vie dont dispose Pharaon ».
Dans la première salle du tombeau de Rekhmara, sur le mur Ouest, à gauche, un grand tableau en cinq registres superposés représente tous les étrangers. L'inscription générale dit : « Réception des tributs des pays du Sud, de Pount, de Retenou, de Keftiou et de toutes les contrées soumises à la puissance de Sa Majesté. » Devant chaque série de tributaires, le texte emploie la formule : «Arrivée en paix des chefs de tel pays », ce qui paraît indiquer qu’ils n’obéissent
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pas à la contrainte directe. Il y a d’ailleurs parmi eux des gens qui viennent de pays restés en dehors de l’action militaire de l’Egypte, mais qui trouvent peutêtre qu’il est de bonne politique de s’assurer par des présents la bienveillance de Pharaon. Au registre supérieur, on voit des Pounites apportant des anneaux d’or, des gommes odoriférantes, de l’encens, des arbres à encens, du bois d’ébène, des peaux de panthère, des queues d’animaux, des défenses d’éléphant, des œufs et des plumes d’autruches, des animaux vivants, etc. «Ils se prosternent la tête baissée, » dit le texte, « ils sont chargés de leurs produits et se dirigent vers l'endroit où se trouve Sa Majesté. Toutes les bonnes choses de leurs régions qui n’ont jamais été foulées par personne, ils viennent les offrir pour la grandeur et la puissance de Pharaon. Car tous les pays sont les sujets de Sa Majesté. »
Au-dessous, c’est « l’arrivée en paix des chefs de Keftiou (la Crète) et des îles qui sont dans la Grande Verte (la Méditerranée) ». Ils apportent de l'or et de l’argent en lingots et en anneaux, du lapis-lazuli, des vases précieux. Le texte précise : «1ls ont entendu parler des victoires du roi dans tous les pays étrangers. Ils lui apportent leurs tributs, afin qu’il leur accorde le souffle de vie, car ils veulent agir suivant la volonté de Sa Majesté et se mettre sous la protection de sa puissance ».
Au registre du milieu (fig. 92) nous trouvons les habitants de Nubie et du Soudan qui apportent des produits analogues à ceux de Pount. Parmi les animaux vivants, on peut noter : une panthère, une girafe, des chiens et du bétail.
Plus bas, les habitants de Retenou, c’est-à-dire de Syrie « et de tous les pays jusqu'aux extrémités de l’Asie », viennent apporter leurs produits « pour qu’on leur accorde les souffles de vie, car ils désirent faire ce que veut Sa Majesté, dont ils ont vu les grandes victoires et dont la terreur s’est emparée de leur âme ». Dans leur tribut, se trouvent des vases décoratifs en or et en argent, des poutres et des planches en bois fins, de l’encens, des gommes et des résines, du plomb, de la couleur, des turquoises, du miel, etc. Parmi les animaux vivants qu’ils amènent se trouvent des chevaux, un ours, un éléphant.
Au registre inférieur, on a figuré la troupe des jeunes princes étrangers amenés en Egypte pour y être élevés. « Arrivée des enfants des princes des pays du Sud en même temps que des enfants des princes des pays du Nord, prémices des prisonniers de Sa Majesté dans tous les pays étrangers. » Ils sont consacrés au temple d’Amon « car c’est lui qui a réuni dans son poing tous les pays étrangers et a précipité leurs princes sous ses sandales ». Ces enfants, lorsqu'ils retourneront chez eux, seront des partisans de la cause égyptienne.
Dans la tombe (n° 40) de Houy, vice-roi des régions du Haut-Nil sous Toutankhamon, on voit également la représentation des tributs du Sud et du Nord. Au registre supérieur du tribut du Sud, une princesse est dans un char traîné par des bœufs, une négresse porte un enfant dans un sac qui pend sur son dos, et en tient d’autres par la main. Au-dessous, des bœufs ont reçu une
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décoration originale : entre les deux cornes est posée une tête postiche d’une manière telle que les cornes de l’animal peuvent jouer le rôle de bras ; à leurs extrémités, on a placé de petites mains.
Au tombeau (n° 39) de Pouymre, haut fonctionnaire de la reine Hatshepsout et de Thoutmès III, sur le panneau à droite de l’entrée du sanctuaire, 1l y a une curieuse représentation (fig. 93). Au-dessus, des Egyptiens assistent à la pesée des anneaux d’or, il y en a plus de 3,300 kilogrammes. La pesée est le procédé normal de vérification. Au-dessous, il y a deux Asiatiques, un Crétois et un Libyen qui, d’après l’inscription verticale gravée devant eux, représentent les chefs des pays étrangers venus en paix. On serait tenté de dire qu’on les a fait assister à une repré-.
sentation truquée ;
cette fois, c’est au FIG. 94. (Phot. W. Wreszinski.) TOMBEAU DE RAMSÈS II. Loisseau que l’on Vases égyptiens et étrangers.
mesure l’or et l’on constate qu’il y en a 87 mesures et demie. Rappelons-nous ce que disait la reine Hatshepsout vantant ses obélisques. Pour les dorer, on a donné de l’or mesuré au boisseau « comme si c’étaient des grains ». ,
On trouvera des scènes de tributaires, présentant quelques variantes instructives, aux tombeaux d’Amenemheb (n° 85), de Sebekhotep (n° 63) et de Horemheb (n° 87). |
Parfois on découvre dans les tombes des vases étrangers, par exemple, des poteries mycéniennes dans lesquelles, vraisemblablement, on importait des produits spéciaux, peut-être des huiles aromatisées. Au tombeau de Ramsès IT, la deuxième petite chambre qui s’ouvre à droite du deuxième corridor, possède, au milieu d’une série de vases, trois spécimens des produits céramiques mycéniens que les archéologues appellent « vases à étrier » (fig. 94). . 22
Ces rapports commerciaux qui amenaient en Egypte, à intervalles réguliers, des commerçants étrangers, étaient illustrés d’une manière remarquable par une tombe thébaine, publiée naguère par Daressy, mais qui, malheureusement, semble avoir été détruite. On y voyait l’arrivée, dans un port égyptien, de bateaux venus d’Asie. Les marchands, aux robes bariolées caractéristiques des régions syriennes, descendaient à terre, entamaient des négociations avec des Egyptiens dans leurs boutiques. Les femmes étrangères, leurs enfants à la
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main, visitaient le marché et l’on voyait, par leurs gestes, que les vendeurs cherchaient à faire valoir leur marchandise.
Par bonheur, le temple de Deir el Bahari nous a conservé le fameux portique de Pount qui tire son nom du pays mystérieux de l’encens et des essences précieuses. Malheureusement, une partie notable du mur Sud a été détruite ; c’est, dit-on, l’action imbécile d’un touriste ignorant.
À la suite des invasions des Hyksos, les rapports avec Pount restèrent longtemps interrompus et la qualité de l’encens s’en ressentit.
Amon, dit l’inscription, s’en plaint à la reine Hatshepsout, sa fille chérie.
Il lui demande d'organiser une expédition qui, non seulement ira chercher des gommes odoriférantes, mais aussi rapportera quelques-uns des arbres qui les produisent, afin de les planter à Thèbes et d’y créer un « autre Pount » pour Amon. A l’extrémité méridionale du mur Ouest, au registre inférieur, les bateaux ont quitté l'Egypte et se dirigent vers le Sud, les voiles gonflées par le vent (fig. 95). Dans l’eau nagent des poissons, des crustacés, des poulpes, caractéristiques de la faune de la mer Rouge. Arrivés à la côte de Pount, les Egyptiens carguent les voiles et chargent sur un canot les marchandises à débarquer. Les détails des bateaux sont si précis que ces reliefs permettent de se faire une idée exacte des constructions navales des Egyptiens. On remarquera particulièrement un gros câble, appuyé sur des poteaux disposés à espaces réguliers sur le pont ; il sert à consolider la proue et la poupe qui s'élèvent hardiment au-dessus de l’eau. Ce dispositif ingénieux, copié encore au xix° siècle dans certaines constructions navales destinées à la navigation sur les grands fleuves américains, remonte à une haute antiquité. Les flottes égyptiennes, qui à l’époque des pyramides entreprenaient des expéditions à la côte de Syrie, en étaient pourvues déjà. Ce sont des bateaux de ce type qui servaient, comme nous l’avons dit, à transporter les troupes de Thoutmès III, dans les ports phéniciens, au cours des grandes expéditions vers la Syrie du Nord.
FIG. 96. (Phot. J. Capart.) DEIR EL BAHARI. Le village de Pount.