CHAPITRE XII. LES GRANDS ARCHITECTES
s’ouvraient les tombes des grands personnages. Après leur mort, ils se groupaient autour de leur maître défunt et constituaient sa cour éternelle.
Lorsqu’au début de la xvirI° dynastie, la reine Hatshepsout dut choisir le site du temple funéraire consacré à la mémoire de Thoutmès Ier, son père, et dans lequel elle voulait assurer également la persistance de son propre culte, elle jeta son dévolu sur le même emplacement. L’intrusion d’un édifice nouveau bouleversa nécessairement l’économie générale de la nécropole plus ancienne. Peés architectes d’Hatshepsout se sont inspirés du émple de: la xI° dynastie en établissant une série de terrasses (fig. 122).
On monte de Pune à l’autre par une rampe ; de chaque côté de celle-ci, des portiques à piliers cachent les murs de soutènement.
C’est au portique inférieur Sud que nous avons vu la scène du transport des obélisques. À la terrasse intermédiaire, au portique Nord, est l’épisode de la naissance miraculeuse de la reine ; au Sud, l’expédition au pays de Pount. A la terrasse supérieure, le sanctuaire principal est creusé dans la montagne. Il en est de même à la terrasse intermédiaire pour le sanctuaire d’Hathor, maîtresse de la montagne d’Occident, au Sud, et celui d’Anubis, le guide des morts, au Nord.
Une des merveilles de l’architecture égyptienne, c’est le portique Nord et la petite salle hypostyle du sanctuaire d’Anubis (fig. 123). Leur aspect est tellement « classique » que de nombreux voyageurs s’y trompent et parlent du « temple grec » de Thèbes. Il suffit de jeter un regard à l’intérieur de la salle pour voir que les murs portent des bas-reliefs et des inscriptions dont la date est indiscutable. Ce chef-d'œuvre a été créé plus de mille ans avant que s’élèvent en Grèce des monuments comparables. D'ailleurs, les élégants piliers polygonaux que nous voyons ici ne font que copier les merveilleux supports protodoriques de Beni Hasan et de Sakkara qui remontent à des dizaines de siècles.
FIG Nr22 (Phot. J. Capart.) DEIR EL BAHARI.
Colonnade et portique d’Anubis.
Thèbes nous en fournit d’autres exemples encore. Vers le fond du temple de Karnak, au delà de la grande salle de Thoutmès III, 1l reste toute une série de ces beaux piliers à l’aspect si classique (fig. 125). L’impression est d’autant plus forte qu’on s’est fait généralement de l’architecture égyptienne une représentation inexacte. On croit que les proportions démesurées, donnant la sensation d’une solidité à toute épreuve, constituent l’essence même de l’architecture pharaonique, à tel point qu’on passe distraitement à côté d’éléments architecturaux remarquables de finesse et d’élégance.
Arrêtons-nous quelques instants auprès de ces merveilleux piliers en granit de Thoutmès III qui se dressent fièrement devant le sanctuaire des barques (fig. 121). Remarquons l’étonnante sûreté des motifs héraldiques qui décorent leurs faces latérales. Au pilier Sud, ce sont des lis stylisés qui symbolisent la Haute-Egypte ; au pilier Nord, ce sont les papyrus de la Basse-Egypte. Les archéologues discutent au sujet de la signification de ces piliers. Legrain aimait à y voir des socles au sommet desquels s’élevaient des statues divines.
Le monument de Thèbes qui nous donne peut-être le mieux l’impression d’une composition architecturale achevée, est le temple de Louxor (fig. 124). Nous avons vu le rôle qu’il jouait à l’occasion des grandes processions d’Amon. Lorsqu’Aménophis III décida de reconstruire sur cet emplacement un édifice plus ancien, vraisemblablement ruiné ou qui lui paraissait de dimensions trop modestes, 1] conçut le temple nouveau sur un plan d’ensemble. Ce n’est donc pas, comme le temple de Karnak, un de ces monuments dont les transformations incessantes ont oblitéré l’économie primitive. Louxor n’a pour ainsi dire aucune adjonction parasite. Pour en comprendre la disposition générale, partons de la dernière chambre, au fond : c’est le Saint des Saints, où l’idole reposait dans un petit tabernacle placé sur une sorte d’estrade en pierre. Ce réduit mystérieux est précédé d’une salle hypostyle. Devant celle-ci, toujours dans l’axe même, se trouve le sanctuaire des barques. C’est, actuellement, une reconstruction de l’époque d’Alexandre. Lorsque la barque sacrée sortait en procession sur les épaules des prêtres, elle traversait une salle à quatre colonnes, puis une autre à huit colonnes avant de pénétrer dans la grande salle hypostyle dont le plafond était supporté par trente-deux colonnes, sur quatre rangs de. profondeur. Devant l’hypostyle se développe une vaste cour entourée sur trois côtés d’une double colonnade (fig. 126). Tout cet ensemble de la grande salle et de la cour est une création vraiment merveilleuse. L’effet n’en est pas détruit par l’état de mutilation sous lequel elle se présente aujourd’hui. Et cependant, les murs extérieurs ont été enlevés bloc par bloc, de même que les grandes dalles qui servaient de plafond (fig. 127). La lumière éblouissante pénètre partout, détruisant les effets de pénombre qui donnaient, autrefois, plus de douceur aux lignes architecturales. Lorsqu’on venait de la cour où seuls les portiques abritaient quelque peu de l’éclat du soleil, la salle hypostyle
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devait paraître sombre. On souhaiterait que quelqu’un fût assez hardi pour rétablir les murs extérieurs et les dalles de couverture, et ressusciter, d’une manière qui s’imposerait à tous, le chef-d'œuvre d’Aménophis III. Les colonnes appartiennent au type papyriforme. Tous les éléments, dans lesquels on cherche parfois des intentions purement décoratives sont dérivés directement de l'étude attentive des particularités naturelles du papyrus. (fig. 128).
La colonne est conçue comme une botte formée des diverses tiges d’une plante : on lés”"a resserre attachées à la partie supérieure par des liens, ce qui détermine le mouvement bulbeux de la base.
Le décor de celleci copie les feuilles engainantes.
Chacune des ti- .
ges a l’arête saillante du Cyperus Papyrus dont la coupe est triangulaire. Le cha- piteau est formé des ombelles, ou mieux des panicules encore fermés. A l’endroit où la botte est nouée, on a intercalé entre les tiges, de petites fleurs groupées par trois, qui se dessinent à la partie inférieure du chapiteau et dont les queues descendent le long du fût. Les liens qui serrent les grandes tiges retiennent en même temps ces fleurs. Les lignes en diagonale qu’on aperçoit entre elles représentent les bractées. Ici à Louxor, les colonnes sont à huit tiges. On en trouve, mais exceptionnellement, à seize divisions. On peut voir des fragments de ce dernier type dans les constructions de Thoutmès III, devant la salle des Annales. Le modèle est fort ancien ; il remonte au moins à la v° dynastie, mais à aucune
FIG. 125. (Phot. Beato.) KarNAK. Piliers polygonaux.
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