IT. L'OBSESSION DU COLOSSAL
HETOURNONS à Karnak. L’émotion qui nous a étreints aux heures crépusculaires, se retrouve toujours. Vainement, nous essayons de la raisonner, de la dominer, de faire monter l’idée plus haut que ces édifices gigantesques. Avant d'atteindre les grands mobiles humains qui poussaient les anciens à l'érection de tels monuments, nous avons l'esprit et les sens obsédés par l’élément essentiel de ces ruines : le colossal.
Au sortir de la salle hypostyle se dressaient, à l’époque de Thoutmès III, six obélisques élevés, en leur temps, par Thoutmès Ier, Hatshepsout et Thoutmès III. Deux sont encore debout; l’un, de Thoutmès Ier, a 20 mètres de hauteur, l’autre, d’'Hatshepsout, s’élève à 29"5s0 (fig. 13). Les autres sont détruits et n’ont laissé sur le sol que quelques fragments. L’obélisque d’Hatshepsout porte sur chacune de ses faces une inscription en grands hiéroglyphes. Sur le côté Ouest, la reine déclare avoir érigé « pour son père Amon, maître des Trônes des Deux Terres (Karnak), deux grands obélisques, près de la porte vénérable appelée « Amon grand de terreur », rehaussés d’or et dont les Deux Terres (l'Egypte) étaient illuminées comme par le disque solaire. Jamais chose pareille n’avait été faite depuis le commencement du monde. Au Nord, on peut lire que «son père Amon a établi le grand nom de la reine en l’inscrivant sur l’arbre sacré d’Héliopolis, ce qui lui assure les annales de millions d’années comme récompense pour ce monument, magnifique, durable et parfait, qu’elle lui a fait lors de la première célébration de la fête
Hebsed ». Une longue inscription en lignes horizontales gravées à la partie infé-
rieure du monolithe renferme quelques passages caractéristiques. On peut y lire tout d’abord l’éloge de la reine : «C’est la fille d’Amon-Ra, chère à son cœur, sa fille unique qui lui doit son existence, image brillante du Tout-Puissant. Les génies d’Héliopolis ont créé ses beautés. Elle domine sur les Deux Terres comme le dieu qui l’a créée et qui l’a fait naître afin qu’elle porte ses diadèmes. C’est Amon lui-même qui l’a fait monter sur son trône dans Hermonthis, elle qu’il a choisie pour qu’elle soit le pasteur de l'Egypte. Le dieu Ra l’a engendrée pour qu’elle soit son rejeton brillant sur la terre et qu’elle veille au bien-être des humains. » Suit une brève description des obélisques : « Ils sont de granit
dur des carrières du Sud, leur sommet est revêtu d’or fin choisi du meilleur de tous les pays étrangers. On les voit de bien loin sur le fleuve, l’éclat de leurs rayonnements remplit les Deux Terres et lorsque le disque solaire apparaît entre eux, c’est vraiment comme s’il s’élevait dans l’horizon du ciel.» La reine nous dit ensuite quel a été son but : « J’ai agi d’un cœur aimant pour mon père Amon. J'ai suivi ses impulsions, je puisais ma sagesse dans les inspirations de son esprit excellent. Jamais je n’oubliais de faire ce qu’il avait décidé, car ma Majesté savait qu’il est vraiment dieu. J’agissais sous lPimpulsion de ses décrets, c’est lui qui guidait mes démarches, je ne concevais de travaux sans son action ; c’est lui qui donnaïit les instructions. Je ne dormais pas, tant j'étais préoccupée de son temple et jamais je ne me suis détournée d’accomplir ses ordres. Sans m’éloigner de la ville du Tout- Puissant, je ne cessais de m’en occuper car je savais que Karnak c’est l’horizon céleste sur terre, la butte vénérable où, au commencement du monde, le dieu s’est posé pour soulever le ciel. » La reine interpelle ensuite les générations futures et leur explique dans quelles circonstances elle a décidé de commencer les obélisques :
: « F’étais assise dans mon palais et je pensais IG. I2. __ (Phot. J. Capart.) KARNAK. , 2 ES
Pointe de l’obélisque d’Hatshepsout. à mon créateur. Mon cœur conçut le désir. de lui faire deux obélisques en or dont la
pointe se mêlerait au ciel (fig. 12), piliers vénérables érigés entre les deux grands pylônes du roi Thoutmès Ier... et vous qui après de longues années verrez ces monuments, qui parlerez de ce que j’ai fait, vous direz : « Nous ne savons pas, nous ne savons pas comment on a fait pour façonner en or une montagne tout entière, comme si C'était affaire banale. » La reine affirme par des serments solennels que si elle a fait ces obélisques c’est afin « que son nom demeure toujours et à jamais dans ce temple. Ils sont en une seule pierre de granit dur sans qu’il y ait en eux ni pièces ni joints ; ma Majesté les a fait faire depuis le premier jour du sixième mois jusqu’au dernier jour du douzième mois, c’est-àdire en sept mois de temps depuis leur extraction de la montagne ». « Ecoutez, » continue la reine, «j’ai donné pour les dorer, de l’or mesuré au boisseau comme si c’étaient des sacs de grain. Et lorsque ma Majesté en a dit le compte c’était plus que les Deux Terres entières n’en avaient vu, et l’ignorant comme le savant l’a su. Lorsque vous entendrez cela, ne dites pas que c’est de la vantardise,