CHAPITRE XIII. LE SOUFFLE DES RÉVOLUTIONS
Mais les destructions les plus lamentables sont celles qui se placent au cours du xix° siècle. Au mois de janvier 1840, Prisse écrivait à Wilkinson : « À son passage à Thèbes, M. Harris m’a communiqué une lettre dans laquelle vous le chargiez de prendre des renseignements sur les démolitions qui avaient eu lieu à Karnak depuis votre départ, et de copier, s’il en était temps encore, les légendes des anciens pharaons qu’on disait couvrir de vieilles pierres employées dans ces monuments. Comme j'avais été constamment témoin de cette destruction d’édifices, respectés tant de siècles par le temps et les barbares, M. Harris m’a prié de vouloir bien vous communiquer les légendes anciennes, recueillies sur les débris de ces vieux édifices, et je m’empresse, Monsieur, de répondre à ses désirs et aux vôtres. | Ces travaux de démolition paraissaient suspendus, quand j’appris deux mois après, à votre habitation de Gournah, où j'étais allé passer quelques Jours, que les démolisseurs avaient recommencé avec plus d’ardeur que jamais, et que le rx pylône était
f Ce.
Le RE
velle carrière. Je me rendis à Karnak et j’arrivai encore assez à temps, pour sauver de la barbarie quelques légendes hiéroglyphiques inconnues, faible dédommagement de cette majestueuse grandeur qui s’en allait à jamais. Les pierres employées dans cette partie
dimensions énormes, et pour abréger le travail, on les divisait au moyen
rivai sur les lieux, on allait poiue le feu a quelques FIG: 153. (Phot. J. Capart.) KARNAK. mèches : je fis suspendre Pastiche ptolémaïque au temple de Ptah.
l'opération quelques instants, pour dessiner sur un bloc d’environ 2 mètres de longueur, un sphinx submergé dans des rayons d’Aten-Re. À peine avais-Je terminé, que la pierre fut en éclats, mais heureusement la tête caractéristique de ce Pharaon, quoique toute fendillée, était encore assez bien conservée pour que jen puisse prendre une empreinte sur papier mâché, d’après laquelle je retouchai mon dessin à loisir (30). »
Parmi les mutilations les plus énigmatiques des monuments anciens, 1l faut citer les encoches, groupées parfois en séries nombreuses, qui défigurent les reliefs et rendent illisibles les inscriptions. Elles sont particulièrement odieuses dans la série des admirables tableaux de Sethi Ie. Le texte précieux du traité de Ramsès II et du roi des Khetas est mutilé de la même manière. Legrain croyait qu’on pouvait expliquer ces encoches par l’usage superstitieux qu’ont encore les Arabes d’aller gratter la pierre des monuments antiques afin de recueillir une poussière qui, mélangée au breuvage, est douée de la précieuse vertu de longévité. M. Pillet est porté à les justifier plutôt par l’aiguisage des outils métalliques des ouvriers qui démolissaient le temple. |
À côté de ces exemples de destruction, il est juste de faire une re aux tentatives de restauration archéologique dues aux anciens monarques. Nous avons vu que la reconstruction d’un temple ruiné équivalait le plus souvent à l'édification d’un monument entièrement nouveau. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Le petit temple de Ptah à Karnak, qui datait, pour une part notable de l’époque de Thoutmès III, a été restauré par les Ptolémées. Un certain nombre de bas-reliefs nous montrent des pastiches assez habiles du style de la xvirre dynastie (fig. 153). Il en est de même au vestibule qui précède la grande salle hypostyle de Karnak, ainsi qu’à Medinet Habou au sanctuaire des barques du temple de la xvirIe dynastie.
On voit comment, avec un peu An et en s’éclairant des faits de l’histoire, on arrive à établir des distinctions subtiles dans ces ruines qui, . à première vue, paraissent confondues dans une même désolation. De même qu’un géologue averti peut, dans un terrain bouleversé par un cataclysme, retrouver les éléments des couches régulières, ainsi les archéologues remettent, chacun à leur place, les documents troublés par le souffle des révolutions.
ZR à
Ces NO er NE IN XIV. LES CHEFS-D’ŒUVRE
ES temples de Thèbes, aujourd’hui silencieux et vides, visités seulement par quelques touristes et les oiseaux planeurs, où le soleil fait flamboyer l’anéantissement et la ruine, étaient autrefois parés et animés. L’art et sa splendeur immortelle mettaient dans ce
| cadre si admirablement conçu une vie particulière. Les édifices
étaient LES remplis d’ex-voto : statues divines, statues royales, statues de grands personnages. Rien ne peut donner une idée, même approximative, de l’encombrement que les siècles avaient produit. Fe papyrus Harris ne dit-il pas qu’à l’époque de Ramsès III il y avait dans la maison d’Amon- Ra, roi des dieux, cinq mille cent soixante-quatre images divines et que le nombre total des statues de ce seul temple s’élevait à quatre-vingt-six mille quatre cent quatre-vingt-six ? La première fois qu’on lit ces chiffres, on ne peut s'empêcher de croire qu’ils sont le fait d’une exagération. Cependant, lorsque Legrain découvrit la fameuse cachette de Karnak, au Nord du vire pylône, il y trouva des monuments en nombre considérable : du
26 décembre 1903 au 4 juillet 1904 1l tira de la cachette quatre cent cinquante-
six statues de pierre, sept sphinx, cinq statues d’animaux sacrés et environ huit mille petits bronzes. Du 19 novembre 1904 au 25 juillet 1905, son butin s'élevait à deux cents statues de pierre et huit mille bronzes, et cela sans parler de statues et de statuettes de bois qui n’ont pu être conservées et dont
Pamas se mesurait par mètres cubes.
Les statues ainsi découvertes peuvent se classer chronologiquement depuis l'Ancien Empire jusqu’à l’époque grecque. Certaines dynasties sont représentées par de nombreux spécimens, d’autres manquent complètement. Cela permet de soupçonner que le sous-sol de Karnak doit renfermer encore quelque cachette que le hasard des travaux fera peut-être découvrir. Il est probable que les prêtres se décidaient à enterrer ainsi des masses de statues lorsque les cours et les salles du temple en étaient par trop encombrées. Non seulement il fallait limiter l’espace accordé à chaque statue, mais Legrain a montré que, parfois, on mutilait des sculptures pour diminuer la surface du sol qui leur était nécessaire. À la longue, il y en avait tellement que la seule ressource était de les culbuter dans une fosse.
On ne pouvait songer à replacer dans les ruines les sculptures sorties de la cachette, et c’est au musée du Caire qu’il faut aller les voir. Il ne reste pour ainsi dire plus de statues à leur place antique. Au moment des fouilles de Mariette à Karnak, le temple de Mout présentait encore un exemple typique de cette accumulation de statues sur un petit espace : cinq cent soixante-douze statues de la déesse léontocéphale étaient serrées les unes contre les autres et sur plusieurs rangées. Elles étaient l’œuvre d’Aménophis III qui, dans la dédicace de chacune d’elles, se mettait sous la protection d’une des formes spécialisées de Mout. C'était une véritable litanie de pierre.
On pouvait à peine s attendre à retrouver dans le temple des images d’Amon ayant échappé aux destructions de l’époque chrétienne. On ne sait par suite de quelle circonstance le merveilleux Amon qu’on a redressé devant le sanctuaire des barques de Karnak est arrivé jusqu’à nous. Il nous donne une idée de la beauté des images divines, précisément à cette période de la xvirI* dynastie où l’art atteint toute sa perfection. C’est une œuvre de l’époque de Toutankhamon. le roi qui restaura les anciens cultes après la révolution d’Aménophis IV. Nous retrouvons dans la tête d’Amon les traits du pharaon lui- F1G. 154. (Phot. Gaddis.) KARNAK. même. Lorsque Horemheb monta sur le trône, il
Sekhmet au temple de Ptah. . : à :
voulut faire disparaître le souvenir de tous les souverains qu’il considérait comme hérétiques ; 1l substitua dans les cartouches son nom à celui de Toutankhamon. Usurpation bien inutile, car personne n’hésite à restituer l’œuvre à son véritable propriétaire. À côté du dieu on admirera, malgré ses cruelles mutilations, la belle déesse Amonit, dont les formes à peine voilées par le vêtement étaient modelées de façon parfaite.
Au temple de Ptah thébain, Legrain a pu remettre en place une statue de Sekhmet en granit, qui produit encore grande impression, debout, dans le sanctuaire antique, faiblement éclairée par la lumière qui tombe d’une ouverture percée dans le plafond (fig. 154). C’est à son propos que courent parmi les Arabes toutes sortes d’histoires : Sekhmet est une ogresse redoutable qui, la nuit, abandonne le sanctuaire pour se livrer à des déprédations dans le pays environnant.
Il est une autre œuvre de sculpture intacte, dans Karnak. Elle est conçue
jesté du dieu ; ici, c’est toute