CHAPITRE XIV. LES CHEFS-D'ŒUVRE
et exécutée avec une connaissance si parfaite de la nature et un si sûr instinct décoratif que l’artiste moderne qui la découvre s’arrête, admiratif et presque sceptique devant elle. C’est un grand scarabée qui trône sur le socle qu’érigea pour lui Aménophis III, au bord du lac sacré (fig. 155 et 156). Sont-ce les Egyptiens, ces froids artisans de statues rigides, toutes pareilles, qui ont pu faire cette bête s1 réelle, malgré ses proportions hors nature, qu’on croit la voir marcher et respirer ? Le visiteur de Thèbes, déjà familier avec d’autres sculptures et qui a renoncé à ces formules erronées sur l’art égyptien, reconnaîtra tout de suite l’acuité d’observation et la maîtrise de ciseau des vieux maîtres de la vallée du Nil.
À Louxor, dans la grande colonnade, il y a quelques statues divines, entre autres un groupe d’Amon et de Mout, surchargé de cartouches de Ramsès II. Souvent on passe devant lui avec indifférence car il est fort abîmé ; pourtant, quelle délicatesse dans la façon de sculpter les corps! Des ailes, détaillées avec soin, enveloppent minutieusement la déesse; et l’on croirait sa robe effectivement brodée du décor des grands oiseaux, symboles des déesses protectrices. |
Le plus joli morceau de sculpture que l’on puisse voir à Thèbes est la petite figure de reine appuyée au siège du colosse assis, auprès duquel nous nous sommes déjà bien des fois
arrêtés (fig. 157). Si le roi est RS NTE UP vraiment Aménophis III, sa "PATATE IE. %
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fameuse reine Tiyi. L’Amon de Toutankhamon nous a montré la sérénité et la ma-
la grâce et le charme féminins. On oublie que la «petite » figure a 2 mètres dehauteur, tant elle est bien proportionnée et délicatement sculptée. Les plis menus de la robe laissent transparaître cependant toute l’élégance du corps et, contrairement à une impression souvent éprouvée, la minutie dans le détail des | diadèmes et de la coiffure ne pic. 155. (Phot. de S. M. la Reine Élisabeth.) Ron
nuit pas au bel équilibre de Le scarabée d’Aménophis III.
l’ensemble. Combien rares sont les visiteurs qui, sans se laisser distraire par les colosses, consacrent à ce merveilleux détail toute l’attention qu’il mérite!
S1 les sculptures en ronde-bosse sont actuellement rares à Thèbes, par contre les murs des temples et des tombeaux offrent encore une collection inépuisable de reliefs. Avec un peu d’habitude on peut y suivre aisément toutes les phases de l’art égyptien depuis l'épanouissement de la xvirre dynastie jusqu’à la complète décadence de l’époque romaine.
+ Mais pour jouir sans réserve de ces chefs-d’œuvre, il est indispensable de faire table rase des conventions de nos arts du dessin, et de chercher à comprendre les principes des anciens artistes, afin de ne pas leur reprocher de n’avoir pas réussi ce qu'ils n’ont, en réalité, jamais voulu. Un bas-relief ou une peinture de l’art égyptien ne peut être une source de plaisir esthétique que pour l'observateur qui s’est déshabitué à le transposer dans notre système artistique moderne.
Le dessin égyptien vise à donner des réalités ; le nôtre, des apparen- RG Hé PEU at KA ces; le premier atcint s0n but Par
la décomposition des plans que nous mettons en perspective. Dans nos tableaux, nous avons l'illusion de voir les choses comme si elles se trouvaient sous nos yeux ; l’art égyptien nous donne méticuleusement tous les éléments qui nous permettent de concevoir les choses tout entières, telles qu’elles sont.
Si, au cours de visites au temple de Karnak, vous apercevez, au centre des ruines, des ouvriers fouillant sous le niveau du sol, ne négligez pas d’aller voir les blocs qu’ils extraient des fondations. Ce sont, le plus souvent, d’admirables fragments de reliefs qui datent du commencement de la xvirI* dynastie. Dans les dernières années, on a vu ainsi sortir de terre des Aménophis Ie", des Thoutmès Ie", des Hatshepsout d’un style impeccable. Combien de visiteurs inattentifs passent indifférents à côté des blocs de calcaire, de granit ou d’albâtre qui pourraient leur révéler des merveilles.
Le grand morceau de cette période de la sculpture est le bas-relief triomphal de Thoutmès III, au vire pylône. Il nous a servi à comprendre quelle était importance de Thèbes dans le monde, mais il peut suffire également à nous montrer que la perfection de l’art ne le cédait en rien à la puissance militaire.