‹ ThéclaChapitre 10 sur 23 · X. — L'EMPRUNT · texte numérisé non relu

X. — L'EMPRUNT

Le consulat d'Angleterre avait vue d'un côté sur le majestueux amphithéâtre des montagnes, et dominait de l'autre la basse plaine et la mer. De son cabinet, sir Herwart pouvait voir le jardin du sultan, et il le couvait du regard comme l'aigle garde son aire du haut des nues. Enfonce dans un large fauteuil et abîme en lui-même, il paraissait en proie à un de ces combats violents qui tourmentaient son existence. Il venait de quitter Thccla, et avait eu avec elle une scène plus vive et tout aussi stérile qu'à l'ordinaire.

— Eh quoi ! pensait-il avec un mélange d'irritation, d'amertume, de tendresse; quoi! tout donner et ne rien recevoir ! aimer et n'être pas aimé ! quelle ingratitude! quelle fatalité! quelle ignominie! C'est donc là recueil où devait se briser ma vie I Une femme, une enfant, voilà l'instrument dont Dieu s'est servi pour chàlier mon orgueil et pour me faire expier mon passé. Je me débats et me révolte en vain; j'aime, et j'ai cessé de m'appartenir : le fil de ma destinée n'est plus dans mes mains. — Et, descendant plus profondément encore en lui-même, il s'avouait, non sans une secrèle honle, que le sentiment de son esclavage ne lui inspirait pas la volonléde s'en affranchir. Un être assez puissant pour rompre sa chaiiu' lui aurait dit : Sois libre! ({u'il aurait reculé devatit

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sa délivrance, tant il redoutait l'effroyable vide qui suit une passion même malheureuse, surtout quand c'est la première et la dernière.

Jamais, au milieu desesplusgrandsdésordres,IIerwart n'avait perdu le désir ni l'espoir d'une vie plus digne : comme toutes les organisations fortes, il sentait en lui des puissances sans emploi et des trésors de bonheur demeurés intacts. 11 avait trompé ses passions, il ne les avait pas satisfaites; car ses passions étaient nobles, ses actions ne l'étaient pas: bien différent de ces débauchés vulgaires qui se délectent dans les bas instincts de la matière, comme le reptile dans ses marais, et pour qui le souverain bien est l'assouvissement des appétits l)rutaux, il n'avait pas laissé éteindre au fond d.î son cœur les saintes llammes de la conscience. Il était à lui-même son propre juge, et ne s'épargnait pas les condamnations. S'agissait-il de les exécuter, rhal)itu»le, qui est le plus tyrannique et le plus rusé des maîtres, paralysait sa volonté, et triomphait de ses résolutions sincères mais tardives. Il luttait contre le courant, il ne le remontait pas; tout ce qu'il gagnait était d'échapper au vertige en rendant la course moins impétueuse; et puis, s'il succombait, il pouvait toujours se dire : J'ai résisté. Pour s'arrêter tout court, il aurait fallu qu'une force étrangère vint à son aide, et lui prêtât son appui; car l'homnie le plus vigoureusement trempé subit toujours plus ou moins la loi des milieux où il vit. Si lltTwart fut reste en Kurop<', quel- , que devoir sérieux, quelque noble amour l'eCll rappelé sans doute h lui-même et remis dans la b(!ime I II

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voie après les premiers écarts ; mais en Orient, sur ces terres indolentes et voluptueuses, dans les loisirs fastidieux et sans fin de la plus oisive, de la plus vide de toutes les carrières, il n'avait su où se prendre ni quel intérêt donner à sa vie; et s'ennuyait, et quel conseiller .que l'ennui! Aussi est-il probable qu'en demeurant sans cesse en présence des mêmes objets et dans les mêmes conditions, il serait mort comme il avait vécu. L'enfer, disait un frère prêcheur, est pavé de bonnes intentions.

Il en était là lorsqu'il rencontra Thécla. Comment l'aima-t-il! Pourquoi l'aima-t-il? Demandez-vous plutôt à vous-même pourquoi, dans un parterre, vous préférez une Oeur à toutes les autres; comment, souvent dans un concert, une seule note vous touche et vous ravit. Il est dans la vie de l'âme de mystérieuses et inexplicables harmonies, des problèmes insolubles. Hervsart avait possédé des femmes aussi belles que Thécla, de plus belles peut-être ; mais c'est cellelà qu'il devait aimer, c'est elle qu'il aima. Son expérience eût déjoué toutes les artifices d'une femme adroite et calculée; il se rendit à la simplicité, à la candide droiture d'une jeune fille, et lui donna dans son cœur la place qu'il tenait en réserve pour l'idole inconnue mais toujours attendue. Par un rare et bienheureux privilège, le plaisir en lui n'avait pas tué la faculté d'aimer; mais en aimant il n'avait tenu compte que de ce qu'il pouvait recevoir, sans songer à ce qu'il pouvait donner. Il s'était dit : Pour moi le bonheur est là ; mais pour elle?... il ne se l'était pas demandé. Croyant tout faire cl livrer assez d'otages

en réformant sa vie et en rompant toutes ses vieilles habitudes, il s'était jeté dans sa nouvelle existence avec régoïsme imprévoyant et naïf des passions. La volonté de vaincre fait la moitié de la victoire : habile autant qu'ardent, il ne lui avait pas été difficile de faire impression sur un esprit jeune et romanesque, qui ne demandait pas mieux que d'ouvrir ses ailes et de prendre son vol à travers l'infini. La confiance commande la confiance; Herwart en avait tant, sa sécurité était si absolue, il croyait si sincèrement avoir trouvé l'intérêt de sa vie, qu'il eût inspiré la foi au scepticisme le plus endurci ; comment Thécla auraitelle douté?

La méprise, car, hélas! c'en était une, dura quelque temps; on se voyait peu et l'on s'écrivait bien plus qu'on ne se parlait : or les amours par lettres ne sont jamais toul-à-Cait dans le vrai : il y a entre la parole écrite et la parole parlée la même différence qu'entre l'image et la réalité. La plume transfigure h son insu les choses comme le pinceau; si sincère qu'elle soit, elle ment toujours un peu, je veux dire qu'elle exagère, et l'exagération n'est-elle pas un mensonge? La passion de Thécla n'en était pas une; c'était une rêverie bienveillante, une aspiration tendre mais vague, le désir d'aimer plus que l'aniour lui-même. L'amour est l'attrait uni à la préoccupalion; Thécla était préoccupée d'Herwarl; mais elle ne se sentait pas attirée vers lui par celte force irrésistible qui abat devant elle toutes les barrières, qtii franchit tous les abîmes. Son imagination avait été surprise, son cœur n'était pas atteint. Celui d'iler-

Tvart, au contraire, était pris; il avait passé l'âge des rêveries, et demandait à l'amour non des émotions vaporeuses, mais des félicités positives. Les préliminaires où se plaisait Thécla, et qu'elle prolongeait sous mille prétextes, le faisaient bondir d'impatience: il traitait ses joies d'enfantillage, et comme elle ne se rendait pas assez tôt au gré de ses vœux, l'humeur succéda à l'impatience; il devint querelleur, exigeant; toutes ses paroles n'étaient que récriminations et que plaintes; sa plume distillait le reproche, la jalousie, le soupçon. 11 ne vit plus que des subterfuges dans les temporisations de la jeune fdle, de la dissimulation dans sa réserve; quelque temps comprimée, la violence de son caractère se fit bientôt jour par tous les pores; si bien qu'il produisit lui-même, avec celle maladresse qui est le propre de l'amour non partagé, le mal qu'il redoutait. Thécla se refroidissait et se détachait tous les jours davantage; à force de s'entendre répéter qu'elle n'aimait pas, elle en vint à se dire : Peut-être a-t il raison; et ses yeux dessilles virent les choses comme elles étaient. Elle avait rêvé l'amour tendre, indulgent, facile; et voilà niainlenant qu'il ne lui apparaissait plus que sous les formes de la colère, de la tyrannie. (^)ucllc chute et quel désenchantement ! Les orages intimidaient sa nature frêle et délicate, les emportements la refoulaient sur elle-même, son cœur se brisait au choc d'une parole dure, d'un sentiment despotique. lierwart lui avait toujours imposé pins (|u'il ne l'avait entraînée, et au lieu de l'entrainement qu'il s'était flatte de faire naître, c'est l'éloignement qui était venu; d'abord in-

quiète, puis effrayée, elle avait pris peur toul-à-fail, et de ce moment la partie fut perdue pour lui : mais il ne s'en doutait pas; il s'était si souvent croé des dangers imaginaires, qu'il ne sut plus distinguer le danger réel ; et puis l'amour est père des illusions ; il est détrôné, qu'il parle encore en maître sûr de son empire. Il est vrai que celte fois Thécla dissimulait, et remettait sans cesse au lendemain le redoutable aveu; mais ce lendemain n'arrivait jamais, le cœur lui manquait toujours; l'altitude d'IIerwarl était si hautaine, son écorce parfois si rude, qu'il effarouchait l'intimité et rendait la franchise impossible. Il se retranchait en lui-même comme le lion dans sa tanière, et quand il clait là nul n'osait l'approcher.

Le naajor Douglas s'était jeté comme un étourdi au milieu de ce dehat occulte, et le voyage de Gibraltar, en exaspérant la jalousie d'IIerwarl, avait précipité le dénoùment : retombe sous le joug de ses instincts violents et despotes, il avait frappe, de désespoir, le coup hardi dont ou a vu le résultat au jardin du sultan. Ce rapt audacieux avait manque son effet et tourné contre le ravisseur. Il s'imaginait conquérir une épouse, il ne larda pas à s'apercevoir qu'il n'avait dans ses mains qu'une captive. La surprise, le ressentiment, la tierté outragée, avaient fait Muc femme courageuse, une femme inilexible, de la jeune (ille timide et languissante. L'indignation avait arraché de ses lèvres irritées le mot irrévocable : Je ne vous aime pins.

Ce cou[) de massue eût écrasé un homme moins fort qu'llerwart : lui-même eu fut ileconccrté; mais

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il n'était pas dans son tempérament de céder sans cumbat. 11 releva le gant qu'on ne lui jetait point, et il voulut voir un défi dans ce qui n'était pour lui qu'une défaite. Herwart était parvenu à celle phase de la vie où l'homme s'arrête inquiet, et se recueille en lui-même, partage entre le regret de ce qui le fuit et la crainte de ce qui l'altend : la vieillesse n'est pas encore là; mais on la pressent, parce qu'on la redoute. On voit déjà la tête blanche du fantôme se dresser à l'horizon; on sent sa froide haleine, et le cœur bat plus vile, comme à l'approche d'un danger. Herwart avait quarante ans. C'est l'âge critique pour les hommes de plaisir; car ils savent ce qu'ils perdent, ils ne savent pas ce qu'ils vont mettre à la place. Epouvantés du vide et des ténèbres qui les menacent, ils s'attachent d'un bras désespère aux dernières en)Olions de la jeunesse, seuiblables au prisonnier qui s'enivre d'air et de lumière aNant de descendre dans son cachot. Voilà pourqui)i les passions de quarante ans sont les plus lerribles, les plus sincères. Rousseau les analhemalise quelque part : on peut, à l'en croire, s'oublier à cel âge jusqu'à écrire deux lettres d'amour, trois peut-èlre; ce n'est là qu'une faiblesse; la quatrième est un opprobre. Et cependant lui-même n'aima qu'une lois dans sa vie, et ce fut plus tard encore; les bocages d'Eiiuboinie ont garde le souvenir et la trace de ses biùlanles larmes. Ce que madame d'IIoudelot fut pour Jean-Jacques, Thccla l'était pour Herwart; il avait retrouvé a ses pieds une nouvelle source de jeunesse, recommencé avec elle une seconde vie, cl lorsqu'il avait

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cru recueillir les fruits dorés de l'espérance, il n'avait saisi qu'une cendre aride; il n'était point aimé.

L'orgueil, qui console de tout quand on n'aime pas, ne console de rien quand on aime; c'était même pour Herwart un tourment de plus; car, au lieu d'un trait au cœur, il en avait deux. Assailli à la fois par deux ennemis également implacables, il passait de l'un à l'autre sans trêve et sans repos : tantôt l'orgueil l'emportait, tantôt c'était l'amour; un jour il s'indignait d'être à ce point subjugué par une femme, qu'il ne respirât, ne sentit, ne vécût plus que par elle et en elle; il se traitait de lâche, de pusillanime; il s'imposait, comme un devoir d'homme, une rupture éclatante et irrévocable ; le lendemain le retrouvait dans sa chaîne, plus esclave que jamais de sa prisonnière : ainsi le faucon captif croit s'elanccr d'un coup d'aile au plus haut des nues; mais, rappelé par le ti invisible de l'oiseleur, il retombe vaincu dans la poussière.

Toutefois, si misérable que fût sa condition, tout ignominieuse qu'elle lui parût, il y persistait avec acharnement; ses combats, ses remords, ses souffrances, tout lui semblait préférable à la perte de Thécla, et de toutes les impossibilités, la plus impossible à ses yeux était de se séparer d'elle. Klle n'était pas à lui, mais elle était chez lui ; il la voyait, lui parlait tous les jours; et si parfois sa conscience se révoltait, si la voix de l'honneur lui criait que, de tous les abus de la force, le plus odieux est de retenir une femme malgré elle, le sophisme venait à son aide cl

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repondait à tout. On se persuade si aisément qu'on a des droits sur une femme! Thécla ne l'aimait plus ; mais, puisqu'elle l'avait aimé, elle pouvait l'aimer encore; et il se flallail de triompher, à force de persévérance et d'assiduités, de ce qu'il appelait un caprice féminin; comme si on arrivait à \a tendresse par l'impatience; comme si une femme détachée se reconquérait jamais par l'imporlunilé! Mais on peut (lire de l'amour ce que l'antiquité disait de Jupiter : Il aveugle ceux qu'il veut perdre.

Herwart était si complètement aveuglé, qu'il mûrissait gravement la plus folle des pensées.

— Elle est trop près des siens, se disait-il; le voisinage de son père et du monde est une inlluence qui combat la mienne et qui nourrit son opiniâtreté. Elle ne se rendra que lorsque ce dernier iil sera rompu. En se disant cela, il songeait sérieusement h brûler pour elle ses derniers vaisseaux, à l'emmener bien loin de Tetuan, dans quelque retraite ignorée, où il serait tout pour elle, comme elle était tout pour lui. Où serait-ce? Il ne le savait pas encore; mais sa resolution était fixée, et il préparait en silence ses moyens d'exécution. Il avait pris depuis longtemps en dégoût les hommes et les choses; concentré dans son idée fixe, il n'aspirait qu'à rtmipre avec tout ce qui n'était pas elle, à innnolerà celle idole insatiable ses derniers devoirs d'homme et le peu d'intérêts qui l'attachaient encore ou monde. Il avait levé sans peine toutes les barrières morales; mais les obstacles matériels n'étaient point si faciles à vaincre : le désordre de ses affaires était au comble; l'orage linancier qu'il amas-

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sait sur sa tête depuis tant d'années menaçait d'éclater d'un instant à l'autre. Envisageant sa situation face à face, il se comparait à la panthère entourée de feu par des sauvages; le cercle ardent se resserrait autour de lui, et pas une issue ne s'offrait à ses yeux inquiets; il tournait en vain et retournait sur luim.éme; il lui fallait rester là à la merci de ses ennemis; et quels ennemis que des créanciers? Au lieu de l'argent dont il avait besoin pour réaliser son projet, la banqueroute, l'effroyable banqueroute, grondait à sa porte, prêteh la forcer.

Plein du désir de sortir avec honneur de ce défilé ténébreux, il s'était enfermé dans son cabinet, cl compulsait, la plume à la main, une montagne de papiers entassés devant lui. Son attention était absorbée profnndément dans ce contrôle aride et minutieux, et sa physionomie exprimait tour à tour l'inquiétude, la colère, rabattement. A chacune des pièces qu'il parcourait, une ombre passait sur son front, la plume tremblait convulsivement entre ses doigts conlraclés, et des soupirs étouffes soulevaient sa poitrine. Parfois il rejetait loin de lui toutes ces paperasses, il se renversait dans son fauteuil, se cachait la tète <lans ses deux mains, i)uis tout à coup il s'arrachait, par un effort violent, à sa rêveuse attitude, il ressaisissait la plume avec colère, et reprenait son odieux labeur, [)our l'abandonner encore l'inslanl d'après. Les heures fuyaient dans ces alternatives fiévreuses, et rarjgés en formidaltles C(»lonncs, les chiffres se multipliaient sous sa plume d'une manière effrayante, chacun représentait une dette.

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— Pourquoi aussi, Monsieur, lui disait Dick, qui seul avait le secret de sa position, pourquoi vous être tant presse de payer ce vieux forban de Ben- Abbas? Ne pouvait-il pas attendre? Ces dix mille piastres de malédiction figureraient mieux dans nos coffres que' dans les siens ! Quel crève-cœur c'a été pour moi quand je les lui ai vu empocher ! —Tu voulais donc qu'on vint encore une fois me rappeler ma dette et qu'un second messager, plus insolent que le premier, me mit le pistolet sur la gorge? — Ce n'est pas avec votre seigneurie qu'on prend de ces licenceslà , et si quelqu'un se les permettait , on a une porte et même une fenêtre : un petit exemple de ce genre ferait prendre patience aux autres. C'est pourtant la n:ort de ce coquin d'Hassan qui nous a valu cette avarie; le pacha est furieux, il s'est vengé à sa manière. Mais, encore un coup, pourquoi avoir payé sans vous être seulement donne le temps de la refiexion? la nuit vous aurait mieux conseillé.

Ilerwart ne répondait pas; il pouvait, au fond du Cœur, regretter sa précipit.ition et trouver que Uick n'avait pas tort ; mais il n'était pas homme à revenir sur un fait accompli ; quoiqu'il eût pnssé toute sa vie au milieu des expédients linanciers, le calus de l'habitude n'avait point émoussé sa probité; par honneur autant que par orgueil, il avait toujours pris à cœur ses dettes, et ses créanciers au sérieux.

— J'ai creusé autour de moi , dit-il, un gouffre si profond, que le vertige me saisit quand j'y regarde. — K\\ bien. Monsieur, n'y regardez pas; c'est une bourrasque qui passera ; nous en avons vu bien d'au-

très. Avec de l'audace on se lire de tous les écueils, el, Dieu merci, ce n'est pas l'audace qui nous manquera jamais. — L'audace! l'audace ! il y a longtemps que je paye d'audace, mais c'est une monnaie qui sonne creux el qui s'use vite. J'attendais de Londres, aujourd'hui même, mes appointements arriérés ; je complais dessus pour combler mon déficit, et j'apprends qu'ils viennent d'être saisis au ministère par quelques créanciers impatients. Mon frère a été obligé de répondre pour moi alin de calmer les autres. Quelle ignominie! l\lon dernier espoir est dans Bendelaq. L'as-tu prévenu ? Si celle ressource me manque, tout est perdu , même l'honneur. — Bon gré, mal gré, il faudra bicnquele vieux juif s'exécute. Hier vous avez sauvé son lils : le moins qu'il puisse faire est de vous rendre la pareille aujourd'hui.

Kii ce moment on frappa à la porte du cabinet; Dickalla en recoiuiaissance et rentra en disant : C'est notre homme. — Déjà I il n'a jamais été si empressé. Par quel appât magique l'as-lu donc fait sortir si vile de son terrier? D'ordinaire le vieux renaril n'est pas si facile à lever. — H faut que voire seigneurie me panloiHie une petite supercherie. Je me suis bien gardé de dire à Bendelaq que vous aviez besoin d'argent, je lui ai dit au contraire d'en venir toucher, il arrive au galop*!^*- Quelle extrémité! et que je suis las de tous ces \nmpires qui me sucent depuis dix ans le plus pur du» mon sang! Une fois dans leurs serres, on n'en sort plus.

On se rappelle que BtMidelaq était le père du laleh de Suède el l'usurier en chef du Millah : c'était un

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petit vieillard sec et vigoureux, chez qui la soif d'acquérir semblait éterniser la vie. Il entra dans ce cabinet, qu'il ne connaissait que trop, comme un véritable enfant d'Israël. Au 3Iaroc, le juif ne parle pas , il chuchote, semblable au prisonnier qui craint de réveiller ses bourreaux endormis ; le juif ne marche pas, il se suisse le long des murs , l'œil au guet, l'oreille aux écoules, et il tourne court.à tous les angles, comme le larron qu'on poursuit ; souvent il lient sa chaussure à la main pour faire moins de bruit; car rien ne l'effraie plus que d';illirer l'attention : il voudrait marcher dans un nuage et se rendre invisible. Son regard est oblique, inquiet, et il masque la terreur dont son cœur est possédé sous un sourire mielleux qui fait mal à voir. Le regarde-t-on , il double le pas, et il prend la fuite si on s'arrête près de lui. Il tient à la fois du lièvre et du chacal.

Bendelaq portait sur son visage et dans sa personne l'empreinte indélébile et tous les traits distinclifs de sa race. Pourtant, h l'examiner de plus près, il avait l'air moins gauche, moins effaré que d'ordinaire : il avait beau se confondre en salutations, en excuses, sa voix avait une assurance inaccoutumée, et ses yeux se surprenaient à regarder en face. Chose inouïe! il s'assit sans y être invité. Bref, on voyait percer à travers son humilité habituelle le sentiment de supériorité inhérent à la (pialilé de créancier.

— D'abord , dit-il d'un air riant , il faut que je commence par remercier votre seigneurie de m'avoir rendu mon (ils. Vous êtes son libérateur; sans vous, ces Philistins de Bcn-Aïssa me l'auraient égorgé.

Quoiqu'il ne me donne pas beaucoup de satisfaction, et qu'il ne veuille rien gagner, un fils est toujours un fils, et les entrailles d'un père ne sont pas celles du premier venu. Vous disiez donc, monsieur Dick, que sa seigneurie veut absolument me payer. Pourquoi vous presser, seigneur consul? je n'ai pas la moindre inquiétude, mon argent est plus en sûreté chez vous qu'il ne le serait au Millah. Non , jamais je ne pourrai reconnaître dignement l'obligation que je vous ai; car, enlin , vous avez exposé voire vie pour sauver celle de mon pauvre Samuel.

Tout en exhalant sa reconnaissance, le vieil usurier avait tiré une liasse de papiers de la poche de son soulham.

— Voici, ajouta-t-il en les présentant au consul, les reçus de votre seigneurie. Croyez bien que je n'aurais pas eu l'indiscrétion de vous les apporter, si M. Dick, qui est là et qui peut le dire, n'elail pas venu les demander de votre part. — Si Dick vous a dit cela , il s'est trompé et vous a très-mal rendu mon message. — Ahl c'est différent, répondit BiMulelaq en remettant st)igneusement ses titres au fond de sa poche. Je ne suis pas moins heureux , conlinua-t-il d'un ton sensiblement refroidi, d'avoir pu exprimer à votre seigneurie toule ma gralilude; et puisque nous en sommes sur ce chapitre, je profilerai de l'occasion pour rappeler à votre souvenir nohe pelilc alVaire; voilà bien des mois que nous sommes en relard , or les mois font des aimées... — Kl les années, des intérêts; de quoi vous plaignez-vous, |)uisqu'oii vous les paye? — Voudriez-vous que ce fût moi? —

Venons au fait sans préambule. J'ai besoin de dix mille piastres; pouvez- vous me les prêter? — Saints prophètes ! s'écria le juif en reculant de trois pas, où voulez-vous que je les prenne? Je venais les demander à votre seigneurie; car elle m'en doit déjà autant... — -Ainsi vous ne voulez pas? — Je n'ai point dit cela ; j'ai dit que je ne le pouvais pas, et c'est la pure et exacte vérité. Je vendrais jusqu'à mon soulham, que je ne ferais pas la sommé que vous me demandez.— Alors n'en parlons plus, je verrai ailleurs; mais ne soyez pas surpris si , plus tard , je me trouve dans l'obligation de rembourser avant vous le nouveau prêteur. — Votre seigneurie ne parle pas sérieusement, elle a trop de justice pour me faire tort à ce point ; les plus anciens créanciers doivent passer les premiers. — Je ne dis pas le contraire, mais nécessité fait loi. — Voyons , seigneur consul , ne brusquons point les choses. II y aurait peut-être moyen de s'arranger. Vous dites donc que vous avez besoin de six mille piastres.— C'est dix mille qu'il m'en faut. — Et quelle hypothèque me donneriez-vous? car il faut tout prévoir. — Ma parole et ma signature devraient vous suffire; mais, puisque vous exigez des garanties, voici ce que je vous propose : je vous dois dix mille piastres, je vous en demande autant, cela ferait vingt; or, j'ai pour dix mille piastres de meubles au Jardin du Sultan, mon mobilier de Tétuan vaut le double, sans compter mes chenaux qui m'en ont coûté dix; si vous additionnez tout cela, vous trouverez un capital de quarante mille piastres. Ce gage vous suffît-il? —Parfaitement, seigneur consul,

parfaitement, après inventaire, bien entendu. — Voici les factures des marchands, consultez-les. — Je n'ai pas besoin de vous demander, répondit Bcndelaq après les avoir étudiées allcnlivement, si le loyer du jardin est paye. Votre seigneurie n'ignore pas qu'en cas de mort, les droits du propriétaire passent les premiers.

Pour toute réponse, Herwart produisit le reçu du pacha.

— Je n'ai rien à dire, continua Bendelaq, mon objection tombe devant le fait. Il nous reste maintenant à régler les intérêts et les échéances; mais làdessus nous serons bientôt d'accord : pour les termes, les convenances de votre seigneurie seront les miennes ; quant aux intérêts, nous avons des antécédents, le passé sera la règle de l'avenir : je vous compterai dix mille piastres en espèces sonnailles, vous me ferez un reçu de onze : c'est là tout mon bénéfice; car je ne vous demande que le deux pour cent par mois. — — Bendelaq, vous êtes un fripon. — Seigneur Dieu! quelle injustice! c'est l'intérêt que nous payons au Millah : l'argent est comme la terre , il faut bien .qu'il nourrisse son maître, autrement il ne vaudrait pas la peine de l'acquérir.

Au reste, je ne force personne, si mes conditions ne vous conviennent pas... — Vous savez bien qu'on les accepte, quelles qu'elles soient, parce qu'on ne s'adresse à vous qu'en désespoir de cause et lorsqu'il faut à tout prix sortir d'un mauvais pas; vous spéculez sur la ruine du prochain , et vous vous engraissez de sa dépouille comme les corbeaux des restes <les

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morts. — Chacun a sa manière de voir les choses, et le point de vue change avec la position. Si j'étais à votre place, je parlerais comme vous; et vous agiriez comme moi, si vous étiez à la mienne. Soyez plus juste, seigneur consul, ce que j'en fais n'est que pour vou5 obliger et pour vous témoigner ma profonde reconnaissance. Allez, je n'oublie pas que je traite avec le sauveur de mon fi. s;, toute ma pauvre petite fortune ne pourrait m'acquilter envers vous, et si douces que soient mes conditions, je resterai toujours votre débiteur.

Les nuages répandus sur la physionomie d'Herwart prouvaient à quel point ces débats lui étaient odieux , avec quelle répugnance il descendait dans ces fangeux réceptacles; son visage passait tour h tour de la rougeur la plus vive à une pâleur livide, et la ride verticale de son front était si profonde, que les deux sourcils n'en faisaient plus qu'un. Condamne à étaler son ulcère aux yeux d'un vil usurier, il eût préféré la question à cette torture morale; son orgueil blessé rugissait en dedans; et en signant le pacte ignominieux sa main tremblait comme le bras d'un chêne agité par la tempête.

Quant à Uick, il n'a\ait pris aucune pari au démêlé. Les yeux fixés sur le consul, il cherchait à saisir sa pensée derrière le masque dont il la couvrait. 11 ne s'elonnait pas de l'eniprunl, il en avait vu tant d'autres! mais ce qui le préoccupait était l'abandon du mobilier : c'était une vente déguisée; or, on ne vend que Ktrsqn'on part. Dick avait la confiance de son maître quant aux affaires d'intérêt ; mais lescon-

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fidcnces s'arrêtaient là. L'intimité d'IIerwarl était muette et voilée. Le nom de Thécla n'elait pas sorti de sa bouche une seule fois , jamais un mot ou l'allusion la plus lointaine, la plus détournée, n'avait trahi son secret; mais son silence en disait plus que ses paroles. Dick devinait et commentait ce qui se passait dans le jardin mystérieux. C'était pour lui un grand sujet de mécontentement et de lamentations intérieures : il gémissait sur l'incompréhensible faiblesse de son maître pour une petite fille qui n'eii valait pas tant. Toutefois il gardait pour lui ses commentaires, voyait tout sans avoir l'air de rien voir, et attendait patiemment que la raison coupât cette fièvre insensée. La scène à laquelle il venait d'assister lui avait donné l'alarme; il ne doutait plus que son maître ne méditât quelque mauvais coup et ne songeât à couronner sa folie par une fuite clandestine. N'osant le questionner sur un point aussi délicat, il se mit à rêver à part lui aux moyens de prévenir à sa manière cette catastrophe imminente. Son esprit inventif n'avait encore trouvé aucun expédient, lorsque le hasard parut venir à son secours.

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