IX.— LE MONT AKBAR
Le mont Akbar est un vaste écucil isolé au milieu d'une plaine ondulée qui se déroule à l'ouest de Tetuan, de l'autre côté du fleuve Donsfika ; il est comme la sentinelle avancée du petit Atlas, h la chaîne duquel il tient par une suite non interrompue de collines intermédiaires. Couvcrtd'une verdure puissante, il a l'apparence d'une immense forêt aérienne. Los arbres qui y dominent sont l'yeuse et le liège; il y en a d'énormes. La cognée n'a point encore porté le ravage et la destruction au milieu de ces hôtes privilégiés des solitudes atlantiques; leurs troncs et leurs bras noueux sont recouverts de mousse , de lichen; leurs têtes séculaires s'épanouissent dans la luie, et
forment, en s'unissant, de frais et irapénétrabies dômes. De grandes roches calcaires, dispersées à travers les arbres et jetées pê!e-raê!e les unes par-dessus les autres, semblent accuser quelque catastrophe effroyable, qui, déchirant tout d'un coup les flancs de la montagne, l'aurait bouleversée jusque dans ses dernières'profondeurs.Ces masses tourmentées affectent toutes les formes, prennent toutes les attitudes : ici, elles se resserrent en étroits défilés; là, elles se suspendent dans l'air en voûtes gigantesques; ailleurs , elles se dressent en pics aigus ; plus loin , elles s'étendent à ras le sol , et formejit de longs bancs lisses et glissants. La végétation n'a pu mordre encore sur ces ossements décharnés du monde primitif; si quelque légère couche de terre végétale s'y fixe à la longue, l'eau du ciel l'emporte à la première tempête, et leur échine nue se calcine et blanchit au feu dévorant du soleil d'Afrique. Quand les vents se taisent et que les torrents sont épuisés, un profond silence règne dans ces déserts terribles; pas un toit, pas une huile de bûcheron ne peuple ces sommets perdus. Rois de ces fourrés inaccessibles, les sangliers y vivaient, y mouraient en paix, avant que les consuls européens ne fussent venus troubler leur quiétude et forcer leurs retraites si longtemps respectées. Refoulés par les nouveaux r.'emroils jusque dans la région des orages, et serrés de plus près de jour en jour, ils ont h lutter aujourd'hui et contre la fureur des hommes cl contre celle des éléments.
Quelques jours après les événements que nous venons de raconter, les solitudes du mont Akbar relcn-
lissaient du son des cors et de l'aboiement des chiens. La veille, des troupes de paysans avaient fuit une battue générale dans la montagne et débusqué des légions de sangliers. C'était M. d'Upsal qui noyait ses regrets paternels dans Tes émotions de la chasse; chas seur-né, il dirigeait les opérations comme un général conduit une armée sur le champ de bataille ; c'est lui qui distribuait les rôles, assignait les postes, et il se réservait pour lui les plus difficiles et les plus périlleux; il était partout à la (ois, excitant les chiens, aiguillonnant les piqucurs, et s'enfoncant avec la témérité d'un jeune homme dans les taillis les plus touffus, les plus suspects. Des guêtres à la casquette, il portait le costume de chasse complet : culotte de peau jaune, frac vert h boutons d'or, sans oublier la poire en bandoulière et le couteau à la ceinture. Son visage était tout noirci de poudre, et il brandissait fièrement à la main un riche fusil à deux coups.
— Hallali! hallali! s'ecria-t-il d'une voix retentissante, en tombant comme la foudre au milieu d'un groupe de combattants fatigués ou moins passionnés, qui se reposaient à l'ombre des chênes; la bête est sur ses lins, et la hure est à moi ! — Je vous en félicite, lui dit un de ses collègues, vous avez donc force le monstre? — Et plus que forcé, il a deux de mes balles dans le corps; mais il n'a pas plus l'air de s'en apeftevoir que si c'était un grain de millet , cl, loul accule qu'il est dans sa bauge, il no m'en a pas moins cventre trois chiens ; c'est égal , son affaire est faite , el j'ai laissé aux jeunes gens le soin il'aehever mon ouvrage. J'ai bien vu des sangliers dans ma vie, niais, 1 10
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pur saint Hubert ! jamais aucun de celte taille : c'est hien certainement le patriarche de la montagne. — Voilà un père furieusement consolé, se dirent à l'oreille plusieurs assistants en songeant à la catastrophe de Thécla.
Douglas -rejoignit en ce moment le groupe des causeurs : il clait aussi en habit de chasse; mais il sVlTorçait de prendre un air conforme à sa position de liancé au désespoir; malheureusement ses joues fleuries faisaient tort à ses bonnes intentions, et il ne pouvait, quoi qu'il fit, se donner les attitudes d'un héros de roman.
— Arrivez donc, mon cher gendre! s'écria M.d'Lpsal en allant à lui; que deNcnez-vous, et où vous lenez-vous? On ne vous a pas \u de la journée. Nous avons fait cependant une furieuse campagne; tout à l'heure encore, en aballant noire ennemi le plus redoutable, je n'ai pu m'empêcher de m'écrier : Pendsloi, brave Douglas, nous avons vaincu, cl lu n'y étais jjasî —A vous parler franchement, répondit le major d'une voix appropriée à la circonstance, je n'ai pas le cœur au plaisir. Tout mon boidieur est là-bas, eontinua-t-il en indiquant de la main les montagnes où il croyait Thérla luisonnière. — Et moi donc, me croyez-vous bien gai' Ce n'est pas comme plaisir que je prends la chasse, mais comme remède : le mouvement fait diversion au chagrin; quand on est bien las on n'a p;is la force d'être Irisle. Faites comni»moi, vous vous trouverez bien de mon hygiène. Cr n'est pas à votre âge qu'on se laisse abattre; allons donc, jeune homme, un peu de courage! — Ce n'est
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pas le courage qui manque, dit Douglas eu redressant ticrement la tête, c'est l'espérance, ajoula-l-il en i)aissant sentimentalement les yeux. — L'espérance est comme la foi : de même qu'on croit quand ou veut croire, on espère quand on veut espérer ; et moi qui vous parle, je veux et j'entends retrouver ma fille. Oh ! oh ! je ne suis pas homme à abandonner silôt la partie ! Je vous dis et je vous répèle que nous retrouverons notre chère enfant. N'est-il pas vrai, mon brave Samuel? poursuivit le vieux chasseur en frappant amicalement sur l'épaule de son taleb: nous ne désespérons pas, nous deux. Ce pauvre garçon a un cœur d'or : il aurait perdu sa sœur ou sa liancéc, qu'il ne serait pas plus aflligé.
Cet éloge et surloul^le ton dont il lut prononcé parurent depl.iire à Samuel, il ne répondit pas, lourna le dos à la compagnie, et se relira à l'écart d'un air méconlenl.
— A qui donc en a-t-il? demanda le major, il a l'air de me bouder.
Et s'adressant au jeune Israélite, il lui cria avec une familiarité choquante : Hohé! l'ami, est-ce moi qui vous fais f(iir?Ou'à cela ne licnne, je vous cède la place, vous n'avez qu'un mot à dire.
Celte impertinente apostrophe fit rougir Samuel jusqu'au bout des oreilles. Il tourna la tète avec colère, bien résolu à rendre impertinence pour impertinence, et à réj)ondreau major quel(|ue chose de bien incisif et de bien outrageanl; quand il sévit face à face avec cette (igure fade et satisfaite, il ne Iruuva rien ou s'abstint, peul-élre de peur d'en trop
dire; niais ses jeux exprimèrent a\ec une éloquence supérieure à celle des mois tout ce que sa bouche avait tu. Il jeta sur le fat un regard plein à la fois de haine, de rage et de dédain.
— Il est singulier, votre taleb, dit Douglas, en se rapprochant de M. d'Upsal; décidément, mon cher heau-père, je suis en disgrâce auprès de lui, ma piiysionoraie ne lui revient pas. C'est sans doute une affaire d'instinct. Medor est tout de même, poursuivitil en caressant son chien; il n'a jamais pu se faire à la figure de notre aumônier, un digne homme pourtant; mais je ne lui en veux pas le moins du monde (je parle du taleh), parole d'honneur! je n'ai point de rancune, et je le trouve, ma foi! très-bien : la plus belle brune pourrait être jalouse de ses yeux. {}ue\ dommage qu'ils soient creuses dans la tête d'un juif!
Douglas continua quelque temps ses sottes plaisanteries, trouvant très-spirituel de confondre le chien avec le juif, le juif avec le chien; et en vertu de l'adage, qu'un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire, il eut l'inappréciable bonheur d'égayer, aux dépens de l'absent, ses amis du régitnent.
Samuel s'était enfoncé dans le bois, sous prétexte d'aller rejoindre la chasse; mais il n'en lit rien, cl se mit à rêver. A peine fut-il seul et livré h lui-même que la présence d'esprit lui revint, et il se reprocha durement d'en avoir manqué avec Douglas. Les façons cavalières, l'aflabilile insultante du niajor, le blessaient profondément; son amour-propre souffrait de se voir compter pour si peu cl traiter sans consé-
quonce. Il eût préféré une guerre ouverte à celte (\cdaigneuse indifférence, et il avait été bien des fois au moment de lui chercher querelle; mais la crainte du ridicule l'arrêtait : ses provocations n'auraient point été prises au sérieux ; on n'eût fait qu'en plaisanter, comme on rit au théâtre du défi d'un nain; la raillerie seule eût relevé le gant jeté par la colère.
— Pourquoi, se disait-il avec rage, pourquoi fautil n'être qu'un juif!
Pour comprendre celte exclamation désespérée, il faut se souvenir que l'état des juifs en B irbarie est la plus épouvantable des servitudes, que les Mores les traitent comme des bêles de somme, que l'esclave musulman le plus infime croirait se mésallier, se souiller, en frayant d'égal h égal avec eux, et que ce préjugé féroce est parlagé par les colons européens. Samuel avait un profond sentiment de l'oppression qui pesait sur sa race, et celte pensée faisait le tourment de sa vie; tout ce qui lui rappelait la bassesse de sa condition l'exaspérait, et sa susceptibilité implacable ne pardonnait pas une familiarité. Mais sa haine pour Douglas semblait se compliquer de griefs plus intimes encore, plus irrémissibles : elle datait du jour où il avait vu ce nouveau |)rétendanl franchir pour la première fois le seuil du consulat de Suède.
La voix de M. d'TJpsal arracha le jeune rêveur à ses pensées, et il se dirigea du côté où on l'appclail. Kmporlé par son ardeur chasseresse , le père de Thecla s'était séparé du reste tles chasseurs, et venait de se
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trouver seul et perdu au cœur de la montagne. Un vieux More à barbe grise avait paru devant lui, un bâton de caroubier à la main et le corps couvert d'une grossière dgilabab. A l'aspect de cette figure faroucbe, le consul avait eu peur, s'imaginant être tombé au 'milieu d'un parti de Berbères qui allaient lui faire subir le même sort qu'à sa fille.
— Rassure-loi, lui avait dit l'inconnu, je suis seul, lu n'as rien à craindre de moi ; quoique tu sois infidèle et que je sois un véritable croyant, je ne viens point en ennemi.
M. d'Upsal n'avait pas compris un mot au discours du More, car il ne savait pas l'arabe; mais il avait été rassuré par ses gestes pacifiques, et devinant à ses signes qu'il voulait lui parler, il avait appelé son taleb à grands cris. Il ne tarda pas à le voir paraître. Voici le dialogue qui s'engagea entre le More et Samuël:Oui cs-lu? — Que t'importe? — Que veux-tu? — Au lieu de me faire des questions, reponds aux miennes. Ce chrétien n'est-il pas celui qu'on appelle le consul de Suède? — Lui-même. Nous apportes-tu des nouvelles de sa fille? — Je connais une jeune fille plus blanche que la neige de l'Atlas, plus légère que la gazelle de Talilet; ses yeux sont bleus et profonds comme l'azur du firmament; ses cheveux sont d'or comme les derniers rayons du soleil couchant. Est-ce là sa fille? — Elle vit ! elle vit ! s'écria le taleb éperdu; elle vit ! il l'a vue, et nous allons la revoir. Mes pressentiments ne nous trompaient pas. Mais parle, messager du Ciel , qu'avons-nous à craindre? que pouvons-nous espérer?— Quand l'heure du travail aura
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sonné, alors seulement je parlerai. — Que signifient ces rélicences? demanda le taleb, tout d'un coup retombé du haut des transports qui avaient illuminé son front d'une joie si soudaine, si radieuse; nous viens tu proposer des prol)lèmes? Qui sait si tu n'es pas quelque imposteur qui veut nous vendre à prix d'or des espérances fallacieuses? — Regarde-moi: ai-je l'air d'un imposteur? Vous demandé-je quelque chose? Votre or, je le méprise ; je vis des racines de la terre, je bois l'eau du ciel, je couche sous le dôme étoile des nuits, et je possède tout parce que je ne possède rien. Tu vois bien que je suis plus riche que le plus riche des enfants des hommes. — Si ce n'est pas l'intérêt qui t'amène, tu n'es qu'un visionnaire, et les paroles ne mérilenl aucune confiance. — Qu'elles vous en inspirent ou non, que m'importe? je ne tiens point à vous plaire; car un vrai croyant ne saurait plaire aux infidèles sans déplaire au prophète. Je suis verm pour moi-même et je m'en vais content; car ce que je voulais savoir, je le sais, et la justice aura son cours. Fils de l'erreur, vos esprits sont pleins de ténèbres, et le Ciel vous a frappés d'aveuglement. Celle que vous avez crue morte ne l'est pas; vous l'avez cherchée bien par delà les montagnes; vous avez calomnié les cnlanls d'Allah. Nul n'est trahi que par ses frères. — Où est-elle donc, et au pouvoir de qui? s'écria le taleb en cherchant à intimider ilu geste et de la voix renigmaticjue vieillard. Mais Safl'ah, car déjà on l'a reconnu, refusa d'en dire davantage. Prières et menaces, tout fiit imilile, et il s'echa|)pa à travers la forêt sans avoir prononcé une parole de |)lns qu'il ne voulait.
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M. d'Upsal ne doula pas qu'il n'eut eu affaire à un imposteur, et il n'ajouta aucune foi à ses révélations ténébreuses; mais Samuel, qui connaissait le santon, et dont le cœur plus jeune se prenait à l'espérance avec l'enthousiasme de son âge et du désir, ne partageait point l'incrédulité du consul; il demeura convaincu, au contraire, que les énigmes de Saffah cachaient un sens réel, et il se jura à lui-même de pénétrer ce mystère, mais de le pénétrer seul. Peutêtre avait-il déjà, par devers lui, des soupçons qui rendaient clair à ses yeux ce qui n'était qu'obscurité à ceux de M. d'Upsal.
Le rendez-vous général de la chasse était au bord du fleuve Bonsfika, et l'on avait dressé en cet endroit dos tentes, où des \iandes froides, des vins généreux, avaient été préparés d'avance par l'amphitryon, pour réparer les forces de ses hôtes. Ils arrivèrent peu à peu au rendez-vous, les uns vaincus par la fatigue, les autres pressés par la faim, tous racontant leurs prouesses de la journée. A l'heure du retour, ils reprirent tous ensemble le chemin de Tetuan.
Pendant la route, Samuel s'était détaché de la caravane, et il marchait en arrière dans l'espoir de revoir le santon tête-à-tête et de lui arracher la vérité. Son attente fut dérue, et, à la nuit tombante, il arriva le dernier et seul aux portes de la ville.
La place du sauk, qu'il devait traverser pour rcn- Irer au consulat de Suède, était en ce mon ent encombrée d'un peuple immense. Toute la population more semblait s'y être donné rendez-\ous. Un
mokaddem de la redoutable secte des Aïssaouas, sectateurs de Ben-Aïssa, faisait son entrée dans la cite au milieu d'une troupe d'adeptes : monté sur un cheval blanc, et la main armée d'un étendard semblable à celui des hermandadcs espagnoles, il affectait une majestueuse immobilité, tandis que ses suivants, à pied et demi-nus, exécutaient au son de l'agual et du tébel des danses ou plutôt des trépignements de possédés. Rangés autour de leur chef, ils s'abandonnaient avec une fureur qui allait jusqu'au vertige aux mouvements les plus désordonnés, les plus bizarres : tout leur corps se tordait dans des convulsions frénétiques; les yeux leur sortaient de la tête, l'écume de la bouche; et, bien loin de les calmer, la musique ne faisait que les exciter encore par ses notes précipitées et saccadées. Lorsqu'ils étaient au bout de leurs forces, ils se roulaient par terre avec des contorsions elTroyables, et ils regardaient comme des stigmates de sainteté les blessures que le cheval du mokaddem leur fiiisaiten passai»t sur eux.
La population se ruait sur le passage de ces forcenés avec tous les signes d'une pieuse vénération. Pressé autour du mokaddem toujours impassible et muet, elle lui baisait religieusement le genou et lui tirait dans les oreilles force coups de fusil, en v»)ciferanl des clameurs d'allégresse et d'enthousiasme. Pourtant l'approche des Aïssaouas n'est pas sans danger : leur fanatisme est sanguinaire, et le délire se tourne chez eux en cruauté; tant que l'accès dure, ce sont de véritables bêtes féroces. Ils se jettent sur les animaux, les dépècent avee les dents, avec les ongles,
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et dévorent leurs chairs crues et palpitantes. Ils se vantent, comme les psylles, de toucher impunément à toute espèce de poisons, et ne p;iraissent jamais en public sans être tout bardés de serpents ; ils s'en font des colliers, des bracelets, des ceintures, s'en enveloppent la télé en guise de turbans, les caressent, les baisent jusqu'à ce qu'ils les déchirent et s'en repaissent. A défaut d'animaux, ils se lancent sur lesjuifs, pour lesquels ils sont un objet d'épouvante, et qui se cachent tout Iremblanls aux premiers sons de la formidable muselle. La rage de ces canniljalcs est telle quelquefois, qu'on est obligé, pour les contenir, de mellrc une haie de soldats enlrc eux et la foule.
La précaution, ce jour-là, avait été jugée nécessaire; ce qui ne les avait pas empêchés de faire main basse sur des chiens, des moutons et jusque sur des ânes qui se trouvaient sur leur chemin. Leurs lèvres écumantes degoultaient du sang des victimes, et la terre autour d'eux était jonchée de tronçons de serpents déchiquetés, ^e trouvant plus rien à dévorer, ils mâchaient dos charbons ardents, et se disputaient les tisons embrases d'un vaste feu autour duquel ils dansaient. Les ondulations de la flamme la leur faisaient paraître animée, et ils se jetaientdessus comme sur une bêle.
Samuel était si fortement préoccupé des demirévélations de SalTah, qu'il n'entendait, ne voyait rien, et il arriva sur le sauk sans se douter du danger qui l'y attendait; quand il raperrnl,il etail déjà entouré d'une troupe d'Aïssaouas qui avaient force la
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haie, et que le peuple en masse excitait contre lui en criant : Mort au juif! mort! mort I
Le fanatisme more avait de vieux comptes à régler avec le tils de Bcndclaq -.d'abord il était juif, premier grief; ensuite il avait rejeté, comme on l'a vu, l'ignominieuse livrée de sa race, et, bien plus, il osait monter à cheval, lui pour qui 1 ane eût ete une monture trop noble. L'arracher de sa selle, mettre en mille pièces ses habits usurpés, le traîner dans la poussière aux pieds du mokaddcm, tout cela fut l'affaire d'un instant. Le malheureux, accablé d'oui rages et de coups, se voyait déjii en lambeaux sous les pieds de ces sauvages: ses yeux hagards se promenaient avec angoisse sur ces figures sanglantes, que les rellels du feu rendaient encore plus sinistres, et pas une main, pas une voix ne s'élevait pour lui du sein de celte multitude fanatisée. Le peuple rinsullail el jouissait de ses tortures; les soldats l'abandonnaient à son sort, et auraient au besoin prêté main forte aux terribles enfants de Bi3n-Aïssa, bien loin de se commellre avec eux pour un juif. Les bourreaux dansaient et trépignaient autour de la victime en poussant des cris de trionii)he, el s'ils s'arrèlaieiit un instant, c'était pour délibérer entre eux sur le choix de son su[)plice. S;\ vie était dans le signe du inokaddem.
Tout à coup deux chrétiens débouchèrent à eheval d'une rue adjacente, et s'avancèrent intrépidement à travers le sauk. Il n'y avait que deux chrétiens à Tetuan capables d'une si grande témérité: Herwnrt et Dick ; c'étaient eux en elVet. Vu murmure sourd les accueillit, semblable au grondement des Ilots
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avant la tempête; les bras levés pour frapper le juif demeurèrent suspendus, comme si, dédaignant maintenant celte humble victime, ils eussent aspiré à un plus éclatant sacrifice. L'odeur du sang chrétien était montée à la tête des Aïssaouas. Herwart méprisait trop les 3Iofes pour les craindre. Loin de fuir le danger, il l'affronta sans ralentir ni presser sa marche : sa contenance était si fière, qu'elle imposa aux barbares plus encore que les pistolets dont il était armé. La foule ouvrit devant lui, par un mouvement involontaire et spontané, ses flots orageux, et lui permit d'apcrcevoirletalebau moment mênicoùlemokaddem venait de faire le signe fatal. Il ne le reconnut point, car il le connaissait à peine et ne l'avait jamais remarqué; il ne vit qu'un homme aux prises avec tout un peuple, et cet homme eùt-il été son ennemi le plus acharné, le plus abhorré, ses entrailles généreuses se seraient émues malgré lui au speclacled'une si épouvantable agonie. Le lieu, la foule, le danger, tout disparut à ses yeux, et les voix puissantes de l'humanité dominèrent toutes les autres; il lança son cheval au galop dans le plus épais du groupe homicide, en renversant devant lui tout ce qui lui faisait obstacle, et il arracha la victime à ses bourreaux avec tant d'impétuosité, qu'il ne leur laissa pas le temps de la lui disputer.
La mort avait dcjà posé sa main froide sur le front du jeune Hébreu, et ce front é(ait d'une pâleur livide.
Quand Samuel revint à lui, il se trou\a dans une chambre du consulat d'Angleterre. 1! eut besoin
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de se recueillir quelque temps pour ressaisir le lil (le ses pensées, et pour se rappeler les événements qui l'avaient amené sous ce toit étranger. Dick était auprès de lui, non par compassion, car il abhorrait les juifs comme tous ceux qui ont habité les Etats barbaresquos; il se disait atteint d'hébrophobie, et il trouvait son mailre bien fou d'avoir mis sa vie dans la balance avec celle d'un taleb... et quel laieb! celui de M. d'Upsal ! Mais il avait ordre d'avoir soin de lui, et il remplissait sa consigne avec l'immobilité d'un marin qui fait son quart, llervvart entra bientôt luimême pour s'informer de l'état du pauvre ressuscité : alors seulement le taleb eut conscience de tout et retrouva la connaissance claire et entière. Le premier regard qu'il jeta sur son libérateur respirait l'embarras, la contrainte et le regret, plus que la gratitude; un remerciment banal expira sur ses lèvres; à peine baihutia-t-il quelques mots sans suite et sans élan, comme si une \ie qu'il devait à Herwart eût été pour lui sans prix; et lorsque le consul lui prit la main pour le féliciter de sa délivrance, il la trouva si froide, si inerte, qu'il crut serrer celle d'un cadavre.
Vous avez la lièvre, lui dit-il : restez ici cette nuit, et demain on vous transportera chez vous. — Non, non , répondit Samuel avec l'empressement d'un homme qui a hâte de s'en aller; l'accès est passe, je suis bien, et j'aime mieux retourner ce soir au consulat de Suède; il n'est qu'à deux pas. — (Iraignez- Nousqueles Aïssaouas ne >iennenl \(»us reprendre ciiez moi, ou si mon hospitalité vous pèse? Du reste,
mon garçon, vous èlcs libre; si vous voulez partir, partez, on ne vous retiendra pas de force.
La familiarité de sir Herwart fit sur Samuel la même impression que celle du major, il rougit : ses lèvres se contractèrent, et ses grands yeux bruns, dont l'expression habituelle était la douceur, s'enflammèrent de ressentiment et de haine.
— Au fait, continua le consul sans prendre garde à la rage concentrée que ses paroles avaient soulevée dans le cœur de son hôte, j'aurais dû prévoir cela. Vous êtes le taleb de M. d'Upsal, et votre position vous commande d'épouser ses inimitiés. Vous vous croyez ici sur terre ennemie; c'est tout simple. Kelournoz donc chez votre consul, et dites-lui que je ne lui on veux pas le moins du monde, ni à vous non pins. Mais, à propos, mon jeune ami, vous passez pour curieux. Un vous a vu souvent rôder autour de mon jardin. Qu'y venez-vous faire? Est-ce votre consul qui vous y envoie? Prenez garde, le rôle que vous faites a dans toutes les langues un nom peu Ilatleur. Votre jeunesse seule peut vous excuser; mais tenez-vous pour averti, et n'y revenez pas. — Je ne vous comprends point, répondit Samuel en rougissant de colère. — Vous me comprenez fort bien. Soyez moins curieux à l'avenir, voilà tout; et si vous voulez savoir mes alîaires, venez me les demander à moi-même. — Monsieur, le moment est mal choisi pour m'insulter; vous venez de me sauver la vie, et ma langue est enchaînée par la reconnaissance. Mais enfin, que voulez-vous dire? S'il est défendu de |>asser devant votre jardin, mcltez-y des gardes et ou-
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viez une roule aillt'urs.— (^)uand je voudiai des conseils, j'irai vous en demander; en altendanl, suivez le mien; vous ne pouvez que vous en bien trouver. Dick, ajoula-l-il en levant la séance sans cérémonie, accompagne ce jeune homme, et veille à ce qu'il ne tasse pas de mauvaise rencontre, — 31a foi, Monsieur, il ne faut rien moins que votre ordre pour me faire mettre le pied au consulat de Suède. Nous savons de (]uellc manière on y parle de nous. Tenez, j'aimerais autant aller courir une nouvelle bordée en plein sauK. Pourvu que ces enrages n'aient pas l'idée d'en courir une dans nos parages. Ils sont capables de nous venir prendre à l'abordage, pour se venger du tour que votre seigneurie leur a joué. — Qu'ils y \ienneid, répondit le consul avec le calme du vrai courage; ils nous trouveront j>rêtsà les receve-ir.
Samuel prit congé par quehpies mots de politesse, et parut ne respirer h l'aise qu'après être sorti de la jtresencc et de la maison d'Ilerwart.
Les craintes de Uick n'étaient point chimériques : le premier mouvement des Aïssatiuas avait été de poursuivre le ra\isseurde hiir prisonnier et d'incendier sa maison ; mais la population était sous le coup du supplice d'Hassan ; la terreur du nom britannique la dominait encore, et cette fois elle ne se rangea pas sous l'elendard de Hen-Aïssa. Les soldats eux-mêmes interNinrent ; ils lirent rentrer dans son lit ensanglante U\ torrent dévastateur, et, bien qu'<»n fût sur SCS gardes au consulat d'Angleterre, la nuit se passa sans événement. Mais l'orage de haine et de vengeance qu'Ilerwart amassait sur sa lèle venait de grossir eiieore, et devait éclater loi "U (iird.
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