‹ ThéclaChapitre 12 sur 23 · XII.— DOUBLE ORAOE · texte numérisé non relu

XII.— DOUBLE ORAOE

Thccla, assise devant sa fenêtre, suivait de l'œil les progrès de l'orage : c'était un spectacle, et sa vie était si oisive, si vide, si monotone, que tout ce qui en rompait l'uniformité, fùt-cc même l'événement le plus ordinaire, captivait son intérêt. Le vent ruj^lssait dans les ténèbres, comme une bête féroce alTamée, et apportait jusqu'à elle le mugissement lointain de la mer, qui rivalisait de rage avec lui; la pluie, eu tombant sur les feuilles épaisses des orangers, rendait un bruit sec et métallique, et le tleuve Martil, grossi par les eaux du ciel, jetait dans la tempête une 2 1

voix sourde et lugubre; les éclats de la foudre couvraient, d'intervalle en intervalle, toutes les harmonies sauvages de ce formidable concert; l'obscurité était profonde; seulement de longs serpents de feu sillonnaient de temps en temps la nuit, et illuminaient l'espace; mais ils se replongeaient bientôt dans les ombres du firmament, pour s'en échapper l'instant d'après plus élincelants et plus terribles. C'est dans ce moment redoutable et solennel qu'Herwart était arrivé.

— Thécla, lui dit-il en lui tendant la main, nous nous sommes mal quittés ce malin, et je viens vous demander pardon de mes emportements. — Vous pouviez vous dispenser de venir par un temps pareil, répondit-elle sans accepter la main qu'il lui tendait. Que vous importe mon ressentiment, et que me font maintenant vos violences? N'y suis-je pas accoutumée, et la mesure n'est-elle pas comblée depuis longtemps ? Vous avez pris le rôle de tyran , vous m'avez donné celui de victime; puisque vous persévérez dans le vôtre, il faut bien que je me résigne au mien.

Il y avait tant de froideur, tant de dédain dans l'attitude et dans la voix de Thécla, qu'Herwart, le farouche Ilerwart, resta quelques moments interdit et comme pétrifié : ce n'était pas son orgueil qui souffrait, son cœur était brisé. Quel accueil 1 quel triste mécompte! Son retour était si sincère, si tendre, si spontané, et voilà comme on y répondait I Un soupir, venu du plus profond des entrailles, souleva, quoique refoulé, sa large poitrine, une larme parut au bord de sa paupière; mais il l'essuya furtivement,

de peur d'ajouter à l'ignominie de l'avoir versée l'ignominie pins grande encore de la laisser voir.

— Oh! dit-il d'une voix sourde et altérée, je suis le plus faible et le plus lâche des hommes.

Jamais il n'avait été plus prêt de céder, de rendre à la liberté sa captive et lui-même. Thécla se méprit sur ce mouvement intérieur. Sa patience était à bout, elle était tournée à l'amertume, à la dureté, et de l'homme qu'on n'aime pas, surtout de celui qu'on n'aime plus, tout irrite, tout blesse : les cendres de l'amour sont comme celles du mancenilier, elles empoisonnent tout ce qu'elles touchent. Au lieu de prendre l'exclamation d'IIcrwart pour l'expression d'un regret, elle y vit une sorte de défi qu'il se |)ortait à lui-même, un encouragement à ne pas reculer, à pousser jusqu'aux extrêmes l'abus de la force, le despotisme de la persécution. Elle lui dit avec un sourire sardonique : J)e quelle faiidesse rougissez-vous, et quelle lâcheté avez-vous sur le cœur? Vous repentczvousd'en avoir trop fait, ou de n'en pasavoir fait assez?

Herwart ne répondit rien : il ne fit pas un mouvement, ne leva pas même les yeux ; il était anéanti : cette déception lui paraissait plusamère que toutes les autres. Il n'avait point de colère; la douleur le possédait tout entier. Trouvant le champ libre, Thecla dt^ vint de plus en plus agressive, et ct)ntinua son ironie impitoyable : Vous ne répondez pas; mais prenez donc courage! il serait dommage, vraiment, de vous arrêter en si bon chemin. Inventez quelque nouveau supplice et essayez-en l'usage, sauf à venir ilemain m'en demander pardon s'il ne réussit pus.

^î , THÉCLA.

Le taureau, immobile et muet au milieu du cirque, reçoit quelque temps sans s'émouvoir les provocalions et les insultes du picador ; mais, quand le fer l'a touché, il se réveille en sursaut, et, l'œil en feu, les naseaux fumants, s'élance sur l'agresseur. Ainsi bondit Herwart aux derniers mots de Thécla. — Imprudente enfant ! s'écria-t-il en lui saisissant le bras, n'ajoute pas un mot de plus, tu ne sais pas avec quoi tu joues.

En ce moment un éclair illumina l'appartement €t un grand coup de tonnerre ébranla toute la maison; mais la foudre parut moins terrible à Thécla que la voix et le regard d'Herwart ; elle pâlit, et, d'ironique, devint tout d'un coup sérieuse. La parole lui manqua un instant; pourtant elle reprit : Ecoutez, Herwart, je suis au bout de ma patience, au bout (le mes forces; vous m'avez exaspérée et réduite au point de préférer tout, et la mort même, à l'affreuse torture que vous me faites subir ici. Je m'étais flattée d'abord que vous vouliez faire une dernière épreuve, cl que vous briseriez ma chaîne aussitôt :à cette condition, je vous aurais pardonné votre coupable violence; mais vous avez poussé l'abus de la force brutale jusqu'à la férocité; et vous vous imaginez tout excuser, louljuslitier parcemot banal : Je vous aime. Etrange amour, en vérité! Enseignez-moi comment agit la Iiiiine. Non, non, tout est fini; vous avez rompu les <lerniers fils qui m'unissaient à vous, et je vous en remercie, car vous m'avez rendu la plénitude de mes liroits et ma liberté tout entière. Vous n'êtes plus rien pour moi , et je ne suis rien pour vous. Je vous

adjure donc, pour ia dernière fois, je vous somme de me laisser sortir d'ici, et si vous m'y retenez un jour, une heure de plus, je vous tiens pour un lâche et pour un homme sans honneur. — Il vous sied mal de parler d'honneur. N'avez-vous pas, vous, trahi votre foi , menti à tous vos serments ? — Plût à Dieu qu'il en fût ainsi 1 car alors je serais capable de duplicité, et si j'étais une femme déloyale, je ne serais pas ici :je vous aurais trompé, j'aurais bercé vos prétentions tyranniqucs d'espérances mensongères, de fallacieuses promesses. Tout violent, tout expérimenté que vous êtes , une femme adroite vous eût pris dans vos propres pièges , elle vous eût échappé des le premier jour. Il ne fallait pour cela qu'un peu d'habileté, et je n'en ai point : ma puérile candeur m'a perdue. Je n'ai su ni trahir mon âme par des paroles fausses, ni sourire des lèvres quand j'avais le cœur ulcéré; voilà pourquoi je suis à votre merci, je porte la peine de ma loyauté. Je n'étais qu'un enfant, maintenant je suis une femme, et je m'elTraye moi-même de mon expérience et de ma précocité. Herwarl, Herwart, vous m'avez bien fait du mal, un mal irréparable. (^)ue Dieu vous le pardonne! car, pour moi , voyez-vous, c'est impossible.

Thécla était très-agitée : sa voix était pleine de sanglots; son sein, gros de soupirs, se soulevait et s'abaissait avec une rapidité convulsivc; ses grands yeux bleus étaient couverts d'un voile humide; ses cheveux, abandoimés, s'épanchaient en (lois d'or sur ses épaules; sa taille souple et mince semblait llechir sous le poids de ses émotions. Elle était si belle

dans ce chaste désordre, qu'Henvart, plus ému qu'elle, eut une effroyaljle rechute; un instant assoupies, les llammes qui brûlaient son cœur se rallumèrent subitement comme un incendie attisé par l'orage : éperdu, hors de lui, il oublia tout, il s'oublia lui-même, et tombant aux genoux de Thécla : Implacable enfant, lui dit-il d'une voix vibrante, si tu veux que je t'écoute, ne te montre pas si belle à mes yeux. Je serais un insensé si j'exauçais ta prière : car tu es ma dernière espérance, ma dernière vertu, mon dernier refuge; ta vie est ma vie, et me séparer de toi, c'est renoncera tout. Jamais! jamais!... jamais! Accable-moi, si tu veux, de ta colère, de tes dédains; tourne et retourne dans mon cœur le poignard aigu de l'insulte; empoisonne, déchire la blessure que tu as faite; foule mon orgueil, brise-le comme un roseau, que m'importe! Tu ne peux m'empêcher de t'aimer, et je t'aimerai malgré toi; je mettrai ma gloire à le servir, mon bonheur à te contempler sans cesse, à me baigner dans l'air que tu respires, à baiser l'empreinte de tes pas. Je serai tout ce que lu voudras : use et abuse de moi comme d'un esclave; je me livre à loi sans condition, je m'abdique dans tes mains, et, si ce n'est par amour, tu te rendras par lassitude, par pitié!

En prononçant ces paroles insensées, il étreignait les genoux de Thécla d'un bras desespéré, il les embrassait comme les suppliants antiques s'attachaient à l'autel des dieux; il couvrait ses pieds de baisers el de larmes. Herwarl était le dernier homme dont on eût attendu une pareille lâcheté : depuis la chute du

plus lier des archanges, on n'en vil pas de plus éclatante. Thccla en fut interdite elle-même; mais les instincts féminins se réveillèrent bientôt, et elle reprit à l'instant tous ses avantages. Implorer la pitié d'une femme, c'est détruire chez elle jusqu'à la possibilité de l'amour, c'est se jeter au-devant de son mépris. L'abaissement d'Hcrwart était pour Thécla la plus douce des vengeances, et elle la savourait avec ivresse. Le tyran de sa vie était là, prosterné devant elle, le front dans la poussière, et, bien loin de le plaindre, elle jouissait de son humiliation, elle l'écrasait de son silence; du haut du piédestal qu'il lui faisait, son œil satisfait tombait sur lui avec un altier dédain.

Le délire passé, Herwart sentit lenormilé de sa faute et de son déshonneur : il s'élanoa sur ses pieds en poussant une espèce de rugissement étouffe, et, cachant dans ses deux mains son visiige embrasé par la honte, il garda un morne et profond silence, pendant lequel on n'entendit que le vent qui ébranlait la terre, et la foudre qui roulait dans le ciel. Enlin il se hasarda à découvrir son visage, et leva sur Thécla un regard lent et confus; il lui trouva le sarcasme à la bouche et la joie du triomphe dans les yeux.

— Je suis vengée I lui dit-elle. — Et moi, je suis déshonoré, répondit-il d'une voix basse et menaçante.

Son œil sombre, son front redevenu pâle tout d'un coup, sa physionomie bouleversée, tout en lui annonçait une résolution funeste. IJu'allail-il faire?... Il était dans celte situation morale où l'on risque,

OÙ l'on ose tout , parce qu'on croit n'avoir plus rien à perdre : l'homme n'a pas de plus sur gouvernail ni (te plus puissant frein que le sentiment de sa dignité personnelle ; s'il le rompt, malheur à lui ! le naufrage ne se fait pas attendre. Du premier au dernier degré de la dégradation, il n'y a qu'un pas, et, une fois deshonoré, un homme fort ne se rehabilite que par l'excès même du déshonneur : il croit être moins infâme en l'étant tout-à-fait. Or, Herwart en était là : il venait de se manquer à lui-même, de s'avilir à ses propres yeux; et il avait de plus la conscience d'avoir été ridicule, car rien ne l'est davantage aux yeux d'une femme qu'un transport dont elle est l'objet et qu'elle ne partage pas. Son orgueil se cabrait de rage sous celte effroyable conviction, et, pour échapper à la risée, il n'était rien dont il ne se sentit capable. Que de fois n'arrive-t-il pas qu'on fait peur pour ne \)^s faire rire? Résolu à noyer sa honte dans la volupté, Herwart s'avança vers Thécla d'un air qui la lit reculer d'un pas, et, sans prononcer une seule parole, il l'étreignit de force dans ses bras, comme pour prendre possession d'elle. Il ne se possédait plus luimême : il ne voyait plus rien, n'écoutait plus rien; aiguillonné par la vengeance, l'instinct brutal dominait, et faisait taire en lui tous les sentiments nobles. Son œil élincelant disait assez tout ce qui se passait dans son cœur : l'homme était mort en lui, la bête triomphait. Le frisson saisit Thécla; pourtant elle dissimula ses terreurs, et d'une voix émue, qu'elle s'efforçait en vain de raffermir : Laissez-moi! s'écria-t-clle en renversant la tête en arrière jHjuréchap-

per à deux lèvres furieuses qui cherchaient les siennes; laissez-moi, vous dis-je; je ne prie plus, je vous ordonne de me laisser; si ce n'est par égard pour moi, que ce soit par respect pour vous-même. — Oh î je n'ai eu pour vous que trop d'égards : j'ai été patient jusqu'à la niaiserie, et, quant à moi , vous m'avez réduit à cette extrémité, que je n'ai plus rien à compromettre ; je suis déshonoré. Cette position ridicule dure depuis trop longtemps; il faut en finir. Vous n'avez pas voulu être ma femme, vous serez à moi, maintenant, sans condition.— Vous êtes le plus fort, lui dit-elle, et je suis à votre discrétion; mais je vous défie de pousser plus loin cette ignoble épreuve.

llerwart ne répondait rien; on ne parle guère dans ces moments-là, c'est à peine s'il entendait encore. Il ne voyait plus dans ïhécla qu'une femme jeune, belle, qui palpitait dans ses bras; dont l'haleine, entrecoupée par l'épouvante, se mêlait à la sienne, et que son émotion rendait plus ravissante, plus désirable. Thécla n'opposait plus qu'une résistance morale; son frêle corps était brisé, mais l'inertie devient une force dans les cas extrêmes.

— Ce malin, lui dit-elle avec une ironie acerbe, j'avais encore pour vous un reste d'estime, maintenant c'est du mépris; ce que vous faites est infâme et doublement infâme, car j'aime, et ce n'est pas vous.

Cet aveu, arraché par l'indignation, par le désespoir, fit ce que la force d'un géant n'aurait pu faire; les bras d'ilerwart s'ouvrirent d'eux-mêmes, être-

tombèrent comme épuisés. Mais, les relevant tout d'un coup et les croisant sur sa poitrine : Enfin vous l'avouez, murmura-t-il d'une voix sourde; vous aimez donc Douglas! — J'aime; mais ce n'est pas lui. — Qui donc? demanda-t-il avec impétuosité. — Que vous importe? Ce n'est pas vous. — Que

m'importe? En effet, s'écria- 1- il en retombant

dans ses fureurs, ce n'est plus votre amour que je veux ; c'est vous ! J'exerce ma vengeance comme vous avez exercé la vôtre. Ah! vous en aimez un autre! Eh bien ! tant mieux , ma vengeance sera plus complète et plus douce. Vous en aimez un autre, et vous faisiez de la fierté, de la vertu! Allez, vous n'êtes qu'une femme... comme toutes les autres; vous mentez avec une candeur merveilleuse et un aplomb vraiment sublime; je vous en félicite. Ah I vous en aimez un aulre!... Pourquoi m'en elonner? Ne m'en doutais-je pas? Ne le savais-je pas? Ne vous l'ai-je pas dit? Vous dites, vous, que ce n'est pas ce Douglas? Je ne vous crois plus; vous ne m'inspirez ni ne méritez plus aucune confiance. Eh! qui serait-ce, si ce n'était lui? Vous êtes bons l'un pour l'autre. Encore un coup, que m'importe? Aimez votre Douglas, aimez qui vous voudrez; mais après moi, s'il vous plait; la priorité m'appartient. J'eus votre première parole, vos premiers serments, et je serais un fou et un niais si je n'usais de mes droits avant tous les autres.

Malgré l'ironie et l'air d'indifférence qu'affectait llerwart, il souffrait horriblement, mais il ne voulait pus le laisser paraître; l'orgueil le mettait en

rcaclion contre tout ce qui ressemblait à l'amour. Il se ressaisit de Thécla , comme le tigre s'élance sur la proie qu'il a lâchée un instant pour s'en faire un jouet, etl'élreignantavec violence, il allait consommer leur honte à tous les deux, lorsqu'il se sentit tout d'un coup tiré par derrière, et en même temps un cri guttural et terrible retentit dans l'appartement. On eût dit que le tonnerre venait d'y éclater. C'était la muette. Elle entraiiia son maître vers la fenêtre avec tous les signes de la colère, de l'angoisse, et en gesticulant d'une manière furieuse. Herwart ne vit personne dans l'obscurité; seulement une vive clarté attira ses regards du côté de la porte : il crut que la foudre venait de tomber sur un arbre et l'avait embrasé. Mais les gestes de la négresse indiquaient un danger plus grand, et il descendit dans le jardin pour savoir ce qui se passait. Thecla prolila de sa liberté pour aller s'enfermer dans sa chambre.

L'orage était alors dans toute sa rage; les cataractes du ciel étaient ouvertes, un nouveau déluge menaçait la terre; le vent de la destruction secouait la cheve ure des orangers comme s'il eût voulu les arracher du sol; la foudre n'éclatait plus seulement par intervalles; c'était un coup de tonnerre continu. Cd te nuit d épouvante et de désolation appartenait au crime; l'imagination d'Ucrwarl était Irappee-de sombres pressentiments lui traversaient le cienr maigre lui. Il alla droit au point du jardin qui lui avait paru lumineux. ()uel lût son etonnement en trouvant la porte en llammesl 11 ne douta |)lus que le feu du fiel ne l'eût embrasée. Mais la muette continuait a

gesticuler, pour lui faire comprendre que ce n'était pas cela et qu'elle avait entendu des voix au dehors. Les mystérieuses visions de la soirée revinrent alors à la mémoire d'Herwart, et il tressaillit involontairement devant la perspective de quelque danger terrible, inconnu. A peine cette idée s'était-elle présentée à son esprit, que la porte tomba, et une figure sauvage parut à travers la flamme et la fumée, comme un démon du Dante ou de Michel-Ange sorti des vapeurs de l'enfer. Le déchaînement de l'orage ajoutait à l'horreur de celte apparition formidable. Les cœurs forts sont plus émus par l'attente du danger que par le danger lui-même; le calme et le sang-froid leur reviennent quand ils se voient face à face avec lui. Herwart salua d'une balle cet hôte étrange; soit qu il Veut atteint ou seulement effrayé, l'inconnu disparut, et une tête de femme se montra à sa place au milieu de la fournaise : cette femme était Omaya.

- Me reconnais-tu? demanda-t-elle à Herx^art d'une voix sinistre; je t'avais promis de revenir, je tiens parole. A moi, vengeurs d'Hassan I

A ces mots, un flot de Berbères se précipita sur ses pas à travers la brèche ardente, et se jetant sur Herwart,ilslegarrottèrentavantqu'il eùteule temps de se mettre en défense; et d'ailleurs quelle défense opposer seul à une foule frénétique? La muette, a celte vue, bondit comme une hyène blessée, et s elanra sur les assaillants en poussant un si efl^royable rugissement qu'ils en furent déconcertés; ils crurent voir dans la noire et monstrueuse géante quelque envoyé d'Eblis ou Eblis lui-même, et, saisis d'une pa-

nique supersli lieuse, les moins résolus firent un pas en arrière, mais l'impitoyable Omaya arracha à l'un des fuyards son yatagan et le plongea dans la gorge du monstre, qui alla rouler aux pieds de son maitre. La vue et l'odeur du sang rappelèrent les Berbères à eux-mêmes, et ils entraînèrent Herwart hors du jardin. Pendant qu'ils étaient occupes à le lier sur un cheval, Safîah s'approcha de son oreille et lui dit de manière à n'être entendu que de lui : Allah est grand, et Mahomet est son prophète ! C'est lui qui m'a révélé ton secret. Chrétien, la vengeance est lente, mais elle arrive; et plus elle s'est lait attendre, plus elle est terrible. La veuve d'Hassan se charge de loi, moi je me charge de ta chrétienne; après quoi je la retidrai à son père.

Celle menace immonde fil frémir Herwart, car il connaissait le santon. Une nouvelle mariée, sortant delà mosquée, traversait la place de Tétuan; Saflah s'approcha d'elle, la conduisit à l'écart, et l'époux, spectateur de cette infamie, dut se tenir pour trèshonoré; sa femme était béatifiée. Un autre jour, Saffah fit son choix dans un essaim de jeunes (illes qui revenaient du bain; il se saisit de la plus belle, et, Irès-llaltée de la préférence, la victime si brutalement immolée reçut les félicitations de ses compagnes et de sa famille. Tels sont les privilèges des santons; tel était l'homme à la merci duquel Herwart laissait Thécla. A cette affreuse pensée, tout son amour lui revint, son sang se glaea d'horreur dans ses veines, et le dernier regard qu'il jeta derrière lui combla son désespoir en levant tous les doutes qui 2 2

auraient pu lui rester encore; une épouvantable conviction s'établit dans son esprit : ayant retourne la tôle une dernière t'ois, au moment où ses ravisseurs Tentrainaient au galop sur le chemin de leurs montagnes, il vit, aux clartés de l'orage, le santon, demeuré seul, franchir la porte du sanctuaire ouvert et livré sans défense à la plus abominable des profanalions.

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