‹ ThéclaChapitre 14 sur 23 · XIV. — DÉLIVRANCE · texte numérisé non relu

XIV. — DÉLIVRANCE

Ou a compris qu'Herwarl s'était servi , pour eulcver Tliccla, d'un corsaire harharesque; que Dick avait élé, sous un déguisement, le négociateur et Pinlermédiairede ce complot Icncbreux; que, grâce il son hahilelc, le succès avait été complet, et que le sort <le la victime était resté plonge dans le plus profond de lous iesniNslèrcs.On a compris aussi que ce secret si bien gardé avait été cependant pénétré par le santon , et l'on a vu quelle fortuite rencontre avait converti ses doutes en certitude.

Voici de quelle manière SatTah a\ait clé mis sur la voie.

Les bords du lleuve Martil étaient depuis longues années le lieu de sa résidence; le tombeau d'un santon , mort en grand renom, lui servait de retraite quand il ne c<uicliail pas à la belle étoile. C'est là qu'il rendait ses oracles et recevait les hommages et les dons des |)èlerins. La nuit de l'enlèvement , comme il errait selon sa coutume dans ses campagnes de prédilection, un cavalier avait passé près de lui, portant en travers de sa selle quelque chose de

l.luiic quL', malgré la rapidité ùc sa cuurse cl IVpaisseur des ténèbres, il avait pris pour une lémme; le cavalier venait de la mer et s'était dirigé vers le jardin <le l'empereur; là il avait disparu avec son fardeau mystérieux. Le santon ne douta pas qu'il n'y lût entré, et dès le lendemain il rôdait autour des hautes murailles pour percer le mystère de la nuit ; le bruit du rapt de Thécla s'etant bientôt après re|)andu, il avait fondé sur le rapprochement de ces deux faits simultanés un échafaudage de conjectures qui s'etaierit trouvées être autant de vérités.

En qualité de santon, Safl'ah renchérissait sur la haine que ses compatrie.les portaient au consul anglais, et il le haïssait davantage encore depuis l'exécution d'Hassan. Ouand il eut son secret, son cœur bondit d'une double joie; car, en même temps qu'il pouvait lui nuire, il allait réhabiliter riionneur musulman faussement chargé du crime de cet impie mécréant. Mais celle juslic;' et cette vengeance ne lui sulïisaient pas, ses passions brutales s'étaient allumées le jour où il avait vu, ou, pour mieux dire, entrevu Thécla à travers les caroubiers du lieux e Martil; toute chrétienne qu'elle était, il s'était promis de la béatilier en considération de sa jeunesse et de sa beauté. C'est dans ce but qu'au mont Akbar il n'avait fait à sofi père que des dcmi-révélalions , de peur de se voir enlever sa proie axant de s'en èln» assure la possession. Il n'avait voulu que se bien convaincre de l'identité de la captive, alin de ne pa> manquer le coup de théâtre (pi'il prejiarail. Ouelle gloire ne serait-ce pas pour lui d'aNoir déjoue une

trame si bien ourdie, et cela par ses seules inspirations! L'esprit d'Allah était descendu en lui; il était l'élu du prophète. Sa sainteté allait elfacer celle de tous les marabouts de l'empire, et le santon-roi de ^ azan lui-même oserait à peine rivaliser avec lui. Tout en s'exaltant dans le sentiment de sa céleste béatitude, Saffah ne perdait pas de vue la jouissance terrestre, et il les faisait marcher de front dans son espoir; errant autour de la citadelle imprenable qui les recelait encore, il songt^ait au moyen de s'en rendre maître lorsque les Berbères étaient venus à son secours. C'est lui qui avait conduit l'expédition nocturne, heureux de servir ses propres desseins en ser- Nant la vengeance de la veuve d'Hassan.

Le reste est connu.

Le génie de l'amour veillait sur Thécla , et n'avait pas permis que de pareilles al)omin:Uions s'acconil>lissent. Le bras libérateur qui avait terrasse à ses pieds l'impur santon était celui de Samuel Rendchuj. \ enn c«' jour-là à son poste d'observation de meilleure hi'ure (pi'a l'ordinaire, il avait trouvé la porte incendiée, la noire portière assassinée, et s'arniant du >ala;^Mn qui gisait sanglant à côté du cadavre, il s'était élance à la découverte, ctonne lui-même de ne rencontrer aucun obstacle sur son chemin. Averti par le cri de détresse qu'.ivail p(»ussé Thécla, il avait volé comme une llècbe sur le lieu du danger.

— Dieu soit béni! s'écria-l-il tout éperdu , je suis arrivé à temps, c'est son d;)igt qui m'a conduit. Je vous ai vue toute la nuit aux prises avec un monstre qui n'avait pas de forme dans mon sommeil; l'iior-

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reur de co cauchemar m'a réveillé en sm-saut , et ma première pensée, ma première action a été de courir a voire délivrance; car j'étais sur de n'être pas la dupe d'un songe, je savais bien que la réalité m'était révélée par quelque invisible esprit. Mais que signitie ce mystère? Pourquoi ce More est-il ici? Pourquoi le. 1 autre n'y est-il pas? C'est donc toi, misérable, continua-t-d en écrasant du pied la poitrine du santon, c est toi qui as brûlé la porte, massacré la négresse.' Brute immonde, que venais-tu faire dans le sanctuaire de cet ange? Osais-tu bien le profaner"' implore d'elle le pardon de ton crime avant de l'expier a ses pieds. C'est pour toi trop d'honneur que d expirer sous ses yeux.

En disant cela Samuel brandissait le yatagan sur a teto de SafTah, prôt à le lui plonger dans la\.>rge' Mais le More était vigoureux ; il écarta d'une main la lame menaçante, et fit un si violent effort qu'il se releva et s échappa avec une rarcagililé.Samuël voulait le poursuivre, Thécla le retint.

- Laissez-le fuir, lui dit-elle, j'ai soif do liberté et non de vengeance. - Vous n'êtes donc pas ici volontairement? -Volontairement! moi! ici! Fuyons fuyons, avant que mon geôlier ne re^i^lne. - Ouè cra.gnez-vous de ce misérable More? Ne suis-je pa; là pour vous de endre? - EU ! ce n'est pas de lui que je parle , ce n'est pas lui que je crains ; c'est un ennemi plus terrible, et qui a le droit <lc vous chasser Fivnn! '""%>; ^!'n'^^"^^ ^«•- il est ici chez Un. Puons vous dis-je; il penij,, loi,, avenir d'un instant a 1 autre; peut-être es(-il .lejà là, car son ab-

sence m'étonne et me confond. Ne me demandez pas «rexplicalions, je ne saurais vous en donner aucune; je ne comprends rien aux mystères sanglants et aux vicissitudes de cette horrible nuit. Pourquoi suis-je seule ici? Comment ce More y était-il? Comment y êtes-vous vous-même? Je l'ignore et je ne le demande pas; il me suffit de savoir que la porte de ma prison est ouverte et que Dieu vous envoie pour protéger ma fuite. Soyez trois fois béni , car je vous dois plus que la vie, je vous dois l'honneur et la liberté.

A ces mots elle tendit la main au jeune taleb, qui la porta à ses lèvres avec effusion. Son visage s'était épanoui aux paroles de Thécla,et une indicible joie avait brillé dans ses yeux en apprenant d'elle qu'elle était prisonnière dans la maison d'Herwart; il tremblait qu'elle n'y fût de son plein gré. Il ne comprenait rien non plus à tout ce qu'il voyait, et dans le trouble de sa poétique imagination , il se crut transporté dans un palais enchanté et abusé par quelque illusion fantastique; la douce et tiède main qu'il pressait à ses lèvres, et qu'on ne retirait pas, le rappela bientôt du royaume des fées au sentiment de la realité la plus délicieuse.

Son émotion était si vive qu'elle lui ôtait la voix; Thécla n'était pas moins éfnue, mais elle avait une idée fixe, et son trouble se cachait derrière l'ardente préoccupation de sa délivrance; son sein battait avec une vitesse convulsive, ses yeux brillaient d'un éclat inquiet, la fièvre d'impatience la dévorait.

— Partons donc! s'ecria-t-elle en tirant Samuel par la main ; le lem|)s presse, une seconde de retard

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peut nous perdre; et puis le toit de celte maison ialale pèse sur mon cœur de tout son poids, je ne respirerai qu'au grand air. Ramenez-moi à Tétuan.

Samuel demeura immobile, interdit; sa physionomie passa tout d'un coup de la joie k la tristesse; il attacha sur l'impatiente Thécla un long regard où se peignaient le reproche et la douleur. Qu'y avait-il donc de nouveau?Quel Cantùme avait surgi tout à coup devant ses yeux? quelles paroles magiques avaient passé à son oreille? De tout ce qne venait de dire Thécla il n'avait entendu qu'un seul mot : Tétuan ! et ce mot lui avait fait froid jusqu'à la moelle des os, car il lui avait rappelé brulaleincnt ce qu'était cette femme qu'il allait sauver, ce qu'il était lui-même , toutes choses qu'il voulait oublier, lia du moins, au milieu des périls qui les environnaient, périls d'autant plus redoutés qu'ils étaient couverts d'nn voile, il était quelque chose, il était tout pour elle; à Tétuan, dans cette ville de malédictiotj où il avait tant soutTcrt et où il partageait l'abjection de sa race, il n'était plus qu'un lalel), un misérablejuif. Celte pensée le navrait, et il se plaisait à prolonger une situation qui lui créait une importance et le relevait au\ yeux de Thécla, à ses propres yeux.

— Son saint est ma chute, se disait-il avec desespoir; et il lui en coûtait tant de retomber du haut de son noble et doux rôle de protecteur dans le néant de l'oubli, du dédain, qu'il cul une tentation violente de relever le gant que lui jetait la destinée, et de brusquer l'occasion; une pareille chance ne se présente pas deux fois dans la vie d'un homme. Son

hésitation n'échappa point à Thécla; ses comhats à elle l'avaient rendue clairvoyante.

— Vous avez l'air, lui dit-elle en retirant sa main, de vouloir faire vos conditions. Je vous croyais désintéressé : seriez-vous comme tous les autres?

A ces mots, prononcés avec le ton du reproche , Samuel leva les yeux sur Thécla, et pour la première fois, il fut frappé de son émotion; elle s'en aperçut, et changea tout d'un coup l'expression de son visage.

— Vous ne voulez pas proléger ma fuite, lui ditelle en allant vers la porte d'un pas délibéré, soit; j'espère au moins que vous ne l'entraverez pas.

Pour toute réponse Samuel lui offrit son bras et se mit à sa discrétion avec un empressement qui témoignait de son repentir. Thécla accepta sa protection avec une joyeuse sécurité, et détournant leurs regards de la sanglante dépouille qui gardait la porte, ils sortirent ensemble du jardin maudit. Ils tremblaient h chaque pas de faire quelque mauvaise rencontre : ils n'en (irent aucune. Le cheval de Samuel leur servit à passer le gué du fleuve, et les emporta vers Teluan d'un pas rapide. A mesure qu'ils approchaient de la ville, le jeune Israélite était plus triste, la jeune chrétienne était rêveuse, tous deux étaient silencieux ; ils ne s'interrogeaient point , ils ne cherchaient pas même à se deviner, tant ils étaient l'un cl l'autre préoccupés de leurs propres pensées; tout à coup Thécla romi)it le silence.

— Arrêtons-nous un instant , dit-elle en saisissant la bride du cheval ; il est inij)ossiblc que je rentre à

ïéluan de cette manière. — Je le pensais, mais je n'osais vous le dire; vous ôtes meilleur juge que moi (Je ce qui est bien ou mal : j'attendais vos ordres pour obéir. — Mais que faire? Où me cacher jusqu'à la nuit? — Mon père a près d'ici un petit méchant jardin qui doit être désert en ce moment : daignez l'accepter pour asile, vous y serez à l'abri de toute poursuite et de toute indiscrétion. — J'accepte, répondit-elle avec résolution; allons-y.

Ce jardin, ou plutôt ce potager, était presque au pied des murs de la ville; le gardien en était absent , la porte hermétiquement close, et, pour y recevoir sa mystérieuse hùlosse, le (ils de la maison fut obligé de forcer les clôtures. La captive échappée ne respira librement que lorsqu'elle se vit dans celte enceinte impénétrable, à l'abri de tous les regards; là, du moins, elle aurait le temps de se reconnaître et de préparer son retour.

— Vous êtes un homme d'honneur, dit-elle à Samuel, et vous serez discret. Il faut que tout le monde, et mon père lui-même, ignore d'où je \iens et où j'ai passé le temps de ma captivité ; ce funeste secret restera entre vous et moi. Un me croit au pouvoir des RIores, il m'importe qu'on le croie toujours; je serai censée m'èlre échappée de leurs mains; rinuiginalion >iendra au secours de ma ré[»nlalion compromise, vous m'aiderez à inventer quelque fable assez vraisemblable pour ne pas trouver d'incrédules. Je hais le mensonge, mais celui-là est nécessaire au repos de ma vie, et ce n'est pas le ravisseur qui osera me démentir; il devra bien plutôt me remercier de mon

silence; car il n'a acquis aucuns droits sur moi ; sa coupable et honteuse violencea tourné à sa confusion. — Il est donc bien vrai qu'il y a des pressentiments et des avertissements surnaturels! Votre secret était bien gardé, personne à Tétuan n'a même l'ombre d'un soupçon ; pas un mot équivoque, pas une allusion révélatrice ne m'a mis sur la trace de la vérité, cl pourtant je n'ai pu croire à cet enlèvement des Mores; je ne sais quelle puissance occulte m'entraînait invinciblement au seuil de votre prison; une voix intérieure me répétait sans cesse : Elle est là I Je haïssais d'instinct l'homme qui vous tenait prisonnière, quoiqu'il m'ait sauvé la vie; pourtant je le hais moins depuis que vous m'avez dit qu'il n'était que votre geôlier; je croyais que vous l'aimiez. — Ne parlons pas de lui, répondit Thécla en affectant de ne pas comprendre le sens pourtant assez clair des dernières paroles de Samuel ; aidez-moi à oublier cet affreux passé, je n'aspire qu'à l'effacer de ma mémoire comme on secoue, au réveil, le si>uvenir d'un cauchemar odieux : je veux me persuader que je viens de faire un mauvais rêve; l'aurore d'un beau jour s'est levée pour moi et a chassé devant elle les ténèbres et leurs pâles fantômes. Libre! libre! répelait-elle avec enthousiasme; enlin je suis libre!

Cette idée la rendait si heureuse qu'elle ne trouvait pas de mois pour exprimer son ivresse, et elle se mil à frapper dans ses mains avec la caiulide joie d'un «•nfafit. Temoi[« de ce naïf transport, Samuel avait un air étrange, plutôt triste que satisfait.

— El qu'alk'z-vous faire de celte liberté? lui dcmanda-t-JI tout d'un coup.

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A celle queslioii hardie, 'Ihécla redevinl sérieuse; elle regarda lixenient le jeune homme sans lui répondre.

— Eh ! oui, conlinua-t-il avec celte brusquerie qui est de la timidité déguisée, la liberté n'est qu'un instrument, un moyen; on ne la désire que pour en faire quelque chose, on n'y tient que parce qu'on peut la donner. — Vous avez peut-être raison, dit Thécla d'un air pensif; mais avant de m'en dessaisir, je veux en user pour la réconquérir tout entière; car je ne suis libre qu'à demi, ajouta-t-elle avec mélancolie; une nouvelle persécution m'attend dans la maison paternelle; quoi qu'il arrive, quoi qu'on en pense, je suis résolue à m'y soustraire, el à ne rentrer à Tetuan qu'après avoir obtenu la promesse qu'on ne forcera plus mes inclinations et fîh'S goûts. Mon père ne retrouvera sa iille qu'à celle condition.

Samuel pâlit, mais de joie; il avait compris qu'il s'agissait de Douglas, et ses grands yeux bruns s'animèrent d'une flamme humide et pénétrante; il y avait dans l'expression de son visage tant de gratitude el d'espérance, tant de ravissement, que Thecla en fut décontenancée. En ce moment le jeune laleb lui parut bicLi beau, beau de celle beauté du dedans qui louche le plus les fennnes, parce qu'elles ont le senlimenl que ce sont elles qui l'inspirent, et (pi'elle est, pour ainsi dire, edose sous leur regard, liiie pudique rougeiu- monta au front de la jeune Iille el couvrit bientôt tout son visage; elle euNcloppa Si» pensée dans un silence qu'elle croyait impenelrable, et baissa les yeux, non (pi'elle craignit de rencontrer

ceux de Samuel, mais de peur que lui ne renconlràt les siens, et que l'étincelle électrique ne jaillit du choc. Ils ne s'en dirent pas davantage : Samuel se tut par timidité, par embarras, et Thécla, pour faire diversion à son trouble, écrivit à son père une lettre qu'elle remit au taleb , et dont elle devait attendre la réponse dans sa cachette.

Une heure après, Samuel entrait dans le cabinet de M. d'Upsal , une lettre à la main.

— Ma fille ! ma chère Thccla ! s'écria le vieux consul en reconnaissant l'écriture. Je savais bien qu'elle n'était pas morte, qu'elle nous serait rendue. Mais où est-elle donc? D'où vient celte lettre? Qui l'a apportée? — Un More me l'a remise avec mystère près de la grande mosquée. — Et vous ne me l'avez pas amené de gré ou de force ? — Il s'est échappé en me disant : Je serai ici dans deux heures pour prendre la réponse ; mais à condition que vous viendrez seul. — Ce cher major! comme il \a être content! quel dommage qu'il soit reparti pour (libraltarl

Le premier mot qui tomba sous les yeux de M. d'Upsal en ouvrant la lettre do sa tille fut précisément le nom de Douglas. Thécla écrivait à son père qu'elle avait reconquis sa liberté par un concours de circonstances romanesques qu'elle lui conterait de vive voix (son roman n'était pas encore compose) ; mais, avant de rentrer sous son toit, elle exigeait de lui la pnmiesse solennelle de ne plus l'occuper de Douglas; elle ne voulait plus entendre parler de lui sous aucun prétexte: il ne lui avait déjà que trop porté malheur. Son refus était absolu, sa résolution

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inél)ranlablc, et elle ajoutait que si l'on s'obslinait à ce mariage, elle était décidée à ne pas remettre les pieds dans la maison paternelle et à disparaître à jamais de la scène du monde. Il était inutile, disait-elle en terminant, de chercher à découvrir sa retraite, on ne la trouverait pas.

La satisfaction que M. d'Upsal éprouvait à retrouver sa fille fut singulièrement tempérée par la condition qu'elle mettait à son retour; il tenait h ce mariage par le double lien de l'intérêt et de la vanité, et il lui en coûtait de renoncer à ses projets; pourtaiiJ il le fallait bien, le moyen de rejeter une requête formulée en termes aussi résolus? Son insistances eût été une espèce d'infanticide. Il se résigna donc à ce qu'il ne pouvait empêcher, et prit d'une assez mauvaise grâce, et sans même dissimuler sa mauvaise humeur, l'engagement qu'on exigeait de lui; mais enfin il le prit; Thécla et surtout Samuel n'en demandaient pas davantage, son plaisir ou son déplaisir leur importait peu.

La réponse écrite, le taleb se chargea delà porter au prét(Midu messager; mais au lieu d'aller à la grande mosquée, il s'achemina par des rues détournées vers la porte de la ville.

Rien n'était moins poétique que la retraite où les vicissitudes de celte journée aventureuse avaient conduit Thecla : il n'y avait là ni fleurs ni orangers» mais quelques maigres plants d'oliviers et de longues plates-bandes de jardinage. Au milieu régnait une noria, mue, quand elle tournait, par une nuile a^eugle et pelée; à l'un des angles s'élevait une mai-

bon, je veux dire une cabane de bouc el de chaume, sancluaire bien digne des avares pénates d'un usurier. Le rez-de-chaussée servait d'écurie à la mule, el l'étage supérieur au maître du lieu. Cet unique étage, où l'on montait par une échelle, était composé d'une espèce de chambre dont les murs étaient absolument nus, et qui, pour tout mobilier, avait une natte de sparte, roulée sur elle-même aux deux extrémités, en guise de carreaux, et un grossier bahut de bois blanc, qui faisait les fonctions de table et d'armoire.

1 y avait loin de la somptueuse villa du consul au chétif enclos du juif; mais la liberté transfigure toutes choses, et Thécla ressentait dans ce pauvre réduit une allégresse intime, un bien-être moral que toutes les magnificences du jardin impérial n'avaient jamais pu lui donner.

L'idée d'être découverte dans sa retraite ne lui était même pas venue; et pourtant elle ignorait encore le sort d'IIerwart ; elle devait le croire à sa poursuite; mais elle était tout entière à l'espérance, et elle avait tout d'un coup perdu jusqu'au sentiment du danger. Elle s'abandonnait avec une inaltérable sécurité au bonheur de s'appartenir. Captive encore, mais cette fois captive volonlaire, elle était son propre gardien, elle ne relevait que de sa volonté, et la joie profonde, la liienveillance universelle dont la liberté pénétrait son cirur lui faisait convertir en simplicité champêtre le denùinenl misérable au milieu ducpiel elle était tombée; la natte grossière du vieux liendelaq lui paraissait mille fois plus douce

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que les voluptueux divans de sa prison, et elle trouvait, non pas beau, son aveuglement n'allait pas jusque-là, mais supportable, l'alTreux potager qu'elle avait sous les yeux. Et puis, elle éprouvait un charme secret à prolonger le rôle de son libérateur, à retarder l'heure de la séparation; elle aimait à se sentir sous l'inviolable et mystérieuse égide de son hospitalité; peu s'en fallait qu'elle ne désirât de la part de son père un refus, qui la laisserait maîtresse absolue d'elle-même, et lui permettrait de s'arranger une vie selon son cœur; il y avait même des instants où elle se repentait d'avoir écrit, et se trouvait bien folle d'avoir aliéné sa liberté à peine reconquise. De quels rêves, de quelles chimères l'attente ne berçait-elle [)as la solitude! Les épreuves d'où elle sortait l'avaient émancipée; son séjour chez Ilerwart avait été, pour sa timide ignorance de jeune lille, comme une initiation, et lui avait révélé bien des choses jusqu'alors inconnues; ce que naguère encore elle osait à jieine soupçonner dans le plus profond de son intimité, maintenant elle le savait. Heureuse ou funeste, la science des passions dormait de l'audace à ses pensées; son imagination téméraire l'emportait à tired'ailc dans la sphère lumineuse et attractive de l'anjour, comme l'aigle, an sortir de l'aire, vole droit au soleil. -Ilerwart avait jeté dans son âme des germes qui fermentaient sourdement, et qui dexaient eclore et llenrir pour un autre.

Ue retour de Samuel la surprit an milieu de ses douces rêveries, sans en changer le cours : absent ou présent, il était au fond de ses pensées.

— Je suis libre une seconde fois , dit-elle après avoir lu la lettre de son père. — Ainsi, répondit le taleb d'une voix mélancolique, nous allons nous séparer 1 — Pourquoi sitôt? — Quoi! vous m'accorderiez encore quelques instants? — Serons-nous bien seuls ici?'Nul indiscret ne peut-il nous y troubler? — Oh! pour cela, soyez sans crainte : la porte sera bien gardée. — S'il en est ainsi, je vous donne toute la journée. — Que vous êtes bonne ! s'écria Samuel dans un transport de reconnaissance.

Puis, faisant un triste retour sur la misère qui les environnait, il se prit à dire du ton de regret le plus \if et le plus sincère : Comment osé-je vous retenir dans un lieu si misérable, si indigne de vous? — Taisez-vous! interrompit Thécla en lui posant lu main sur la bouche avec une désinvolture charmante, vous allez faire des phrases; je vous avertis que je les déteste.

Et, pour lui prouver combien elle était loin du dédain qu'il lui supposait, elle joignit l'acte aux paroles et s'assit sur la natte rustique comme sur le plus moelleux de tous les divans. Les grands yeux de Samuel la remercièrent par un de ces regards qui se comprennent, mais qui ne se traduisent pas par des mots; et il vint se placer instinctivement à ses pieds.

THÉr.l.A. ^î

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