XV. — UN INTERIEUR
Les arts d'imitation sont frappés, au Maroc comme dans tous les Étals musulmans, d'un interdit absolu, ceux surtout qui ont pour objet la représentation matérielle de l'homme. Le divin législateur a-t-il regardé comme un acte irrespectueux, comme une parodie impie, de refaire la créature de Dieu au moyen de vains simulacres? ou plutôt n'a-t-il pas craint l'idolàlrie pour ces imaginations orientales toujours si facilement ébranlées par les manifestations extérieures, toujours prêtes à s'agenouiller devant la forme, et à prendre l'image pour la réalité? Quoi qu'il en soit, ce barbare interdit a produit, quant aux arts plastiques, le genre bâtard que l'Arabie a baptisé de son nom, ces arabesques fantastiques qui n'offrent à l'œil que les bizarreries du caprice; et, comme la mimique, parlée ou jouée, est frappée aussi d'anathème, le théâtre, cette grande peinture de l'humanité vivante qui fait le charme et la gloire delà civilisati(m occidentale, n'a pas même un iu)m dans l'islamisme. La musique vocale n'est point exceptée <le la proscription : non-seulement elle est bannie des mosquées, mais les farouches iinans lancent impitoyablement les foudres de rexconununication contre quiconque se plait aux mélodies de la
voix humaine. La danse est traitée plus sévèrement encore : elle est considérée comme un art impudique, et abandonnée aux esclaves et aux filles de la licence.
Tout cela est écrit dans le code, tout cela est observé publiquement ; mais les Mores opulents se dédommagent en secret des rigueurs de la loi, et payent fort cher le fruit défendu. Ben-Abbas, en particulier, en était très-friand, et, pour satisfaire à sou appétit illicite, les sacrifices ne lui coûtaient rien. Retranché, la nuit, dans son harem, il se livrait avec ses femmes h des orgies dont le chant et la danse des baladins et des baladines formaient le complément nécessaire; le jour le surprenait bien souvent au milieu de ces saturnales. En pacha prudent, il avait soin de n'y admettre personne; une troupe de soldats fidèles, impitoyables, veillait aux portes de la Kassaba, et tenait les indiscrets à distance; grâce à eux, le secret de son intérieur était bien gardé.
B.^n-Abbas avait donné cette nuit d'orage à ses divertissements de prédilection. Enfermé dans la pièce la plus retirée du harem avec cinq ou six de ses femmes les plus dociles, les plus expertes, il avait devant lui une table couverte de couscousou succulent et d'autres plats indigènes; de nombreuses bouteilles vides ou à vider prouvaient qu'il n'observait pas plus scrupuleusement l'Alcoran sur l'article des libations que sur beaucoup d'autres; la proximité de Xérès et de Malaga était funeste sous ce rapport à son orthodoxie. Il mangeait seul comme un potentat; ses femmes n'étaient pas là pour elles, mais pour lui seul ; chacune avait son emploi : celle-ci lui versait à boire,
THÉCrA. 4")
celle-là assaisonnail ses mels, une autre avait soin «le sa pipe; tontes, sans exception, étaient occupées (le leur seigneur et maître; celles qui ne l'étaient pas à titre de servantes étaient couchées à ses pieds, attentives à ses moindres gestes et prêtes à obéir à tous ses caprices; sur un signe de lui, elles sautaient comme des chattes sur le divan moelleux où reposait sa lourde masse, et lui servaient au besoin de coussins et d'oreillers.
Ben-Abbas était sombre et volontiers cruel dans la débauche : morne, silencieux, absorbé dans l'égoïsme ingrat de ses félicités solitaires, il jouissait en dedans, et passait des nuits entières sans prononcer une parole, sans qu'un sourire vint tempérer sa gravité magistrale; il siégeait sur le divan de la volupté comme sur le divan du conseil ; le plaisir était pour lui une atVaire, et la plus importante de toutes. 11 portail à la ceinture un fouet dont il usait pour appeler ses femmes, exciter leur zèle et les châtier au besoin. Quelqu'une de ces esclaves misérables avait-elle commis une faute, ou seulement trompe l'espoir capricieux de cette imagination blasée, il la faisait agenouiller devant lui, et, si belle, si jeune qu'elle fût, il la flagellait de sa main avec un tlegme qui s'exaltait jusqu'à la férocité; plus il frappait Inrl, plus les rivales applaudissaient; leur barbare et stupide risée insultait à la victime, en attendant qu'elle prit sa revanche : car chacune avait son tour, aucune n'était épargnée.
Pendant que le pacha se gorgeait de viande et de vin, des chanteurs clandestins, que sa jalousie avait
soin de cacher derrière une grille, épuisaient pour lui leur répertoire en s'accompagnant sur toutes sortes d'instruments bizarres, qui n'ont pas de nom dans les langues d'Europe. Beaucoup de ces airs sont espagnols, d'autres turcs : tous sont d'une lenteur, fl'une monotonie lamentable ; mais tels on les aime : les plus langoureux sont les plus goûtés. Quant aux paroles, elles ont presque toutes un fond de philosophie pratique qui rappelle l'homme à sa misère, à son néant,
0 toi, disait un des chanteurs, qui le complais dans les salons magnifiques, tu as donc oublié que ce monde n'est autre chose qu'un temple pour prier et pour adorer Dieu! Après avoir dormi sur tes lits somptueux, lu descendras, en te réveillant, dans l'étroit et sombre caveau du sépulcre; tu dormiras au milieu d'êtres silencieux, dont le silence est plus éloquent que les vaines paroles de les flatteurs. Ah! qu'un simple haïk soit ton vêtement, quelques bouchées de pain ta nourriture, et comme l'araignec, prends une habitation modeste, en le disant à toimême : Demeurons ici en attendant la mort.
Ceci pouvait passer pour une personnalité, une épigramme h bout portant. BiMi-Abbas fit signe au chanteur philosophe que la leçon n'était pas de son goût, et qu'ileùt à changerde gamme. Une voix alors entonna la pastorale suivante :
Que les jours du printemps sont charmants, qu'ils sont remplis de délices! Que le chant des oiseaux est suave! Que l'air est tiède et parfumé! La rose efface le mol incarnai qui colore la joue des hcaulés limi-
des ; le zéphir agite les rameaux flexibles comme le vin fait chanceler les convives après le festin; l'eau glisse dans la prairie plus doucement que le sommeil sous la paupière de l'enfant qui s'endort.
Mais le premier chanteur, qui paraissait tourné à l'ironie, à l'amertume, imterrompit cette bucolique sentimentale, et reprit d'une voix retentissante :
0 toi qui t'enfonces dans les ténèbres et qui t'exposes à la mort, cesse de te morfondre en vain, la richesse n'est pas le prix du travail. Le pêcheur, pour gagner son pain, passe les nuits les plus noires sur le rivage orageux des mers; faible jouet des vagues et des venls, tantôt il plonge dans le sein des eaux, tantôt, l'œil attaché sur son filet, il en épie tous les mouvements, jusqu'à ce que l'hameçon fatal ait déchiré la bouche du poisson ; alors il vend la pèche à l'homme riche qui a passé la nuit bien clos dans sii maison, à l'abri du froid, au sein du luxe et de l'abondance. Qu'importe? Allah est grand, gloire à Allah! Ce qu'il fait est bien fait; il donne à celui-ci, il Ole à celui-là : l'un tend péniblement ses filets, l'autre mange indolemment la proie du pêcheur.
Une porte s'ouvrit tout à coup, et un essaim de danseuses se précipita dans l'appartement. La danse africaine n'est qu'une mimique amoureuse, de même que la tarentelle et la cachucha : les pieds restent fixés, comme cloués au sol, et tout l'art est dans les poses et dans les mouvements du corps ; armées d'un voile ou d'une écharpe qu'elles agitent autour d'elles en guise de balancier, les danseuses se plient d'un côté, puis de l'autre, jettent les bras à droite, à gau- 2 i
che, en avant, en arrière, dans tous les sens, en accurapagnant chaque attitude, chaque geste, d'oeillades et de sourires lascifs. Le comble du génie consiste à remuer les reins avec rapidité, tandis que le buste et la tête demeurent parfaitement immobiles. Il y a des femmes dont la vie n'a d'autre but que de se rendre habiles à ce jeu d'obscénité, et, à force d'étude et d'exercice, elles arrivent à exécuter cette évolution malhonnête avec une incroyable vitesst^
Une des sylphides qui cette nuit faisaient les délices de la Kassaba éclipsait toutes ses compagnes par sa désinvolture, sa lubricité; et, au mépris du proverbe turc qui dit qu'une femme sans pudeur est un plat sans sel, Bon-Abbas ne trouva de saveur qu'à celle-là. Celait une jeune fille de quinze à seize ans, assez jolie quoique un peu brune, vouée dès le berceau au métier de basadèrc, et qui allait de ville en ville, faisant parade de son talent. Un turban blanc, surmonté d'une aigrette, couvrait ses cheveux noirs ; le reste de son costume était des plus Icgers, et se composait d'une simple tunique rouge qui, des genoux, ne lui montait qu'a la ceinture; un grand dolman était jeté sur ses épaules, et l'enveloppait tout entière; mais elle s'en dépouillait pour danser, cl restée plus qu'à demi nue aux veux du spectateur, elle n'était pas le moins du monde embarrassée de saconlenanccv
Epris de sa favorite, le luxurieux pacha lit éloignci toutes les autres : il ne voulait plus voir qu'elle. I! lui offrit une bourse pour lui délier les membres, < t du xérès pour soutenir ses forces; mais sa générosité
TIltCLV. 47
ii'clait quL' de l'ôgoïsmo, il entcMidail êlro scr\i pour son argoiit. Elcclriscc par le double aiguillon de l'or et du vin, et par une musique à faire bondir des collines, la jeune Africaine se surpassa elle-même, et vainquit sa réputation. Sa danse était un drame où clic se multipliait et remplissait tous les rôles; il n'est pas besoin de dire ce que ce drame représentait : les plus crus mystères du harem y étaient rendus avec une fidélité d'indécence à faire rougir un mort ; les yeux , les bras, les hanches, tout<>s les parties du corps, exce[)té les jambes, qui semblaient collées l'une à l'autre, concouraient à l'ensemble avec un art infâme et merveilleux : c'était une sublime turpitude. ïien-Abbas avait quitté la table, et s'était laissé tomber au milieu de ses femmes connue un j)ource;iu an milieu dos lleurs. Appesanti j»ar les fumées du \in et plonge dans une muette extase, il se sentait renaître au S|)eclacle de ces impurs simulacres; mais il était insatiable et sanspitie; la danseuse, haletante, épuisée, avait beau demander grâce, il fallait qu'elle dansât toujours : car si elle était au bout de ses forces, lui n'était pas au bout des siennes, et il ne soulfiait pas qu'on fût las avant lui : en toute chose, il poussait la jouissance jusqu'à l'abrutissement; or, en ce moment-là il ne se sentait pas encore lout-à-fait abruti. Ouand il vit la ba>a(lère faiblir, il lui jeta qncUjues |)ièces d'or, la força de boire jus- (pi'au délire, et comme, un instant ranimée, elle fléchissait de nom eau, il leva son fouet et la soutint ipielque temps par la terreur; les jambes et los bras de la patiente étaient tout cercles de bleu; mais, l.i
iialuie à la tin siicconibanl, elle tomba, les mains crispées, l'écume à la bouche, elle alla rouler et se lurdre avec des convulsions horribles aux pieds de son impitoyable bourreau. Alors seulement il voulut bien consentir à la laisser reposer, et, la repoussant à l'écart; comme un meuble inutile, il appela une nouvelle victime destinée au même supplice. Tels étaient les distractions et les plaisirs de ce More immonde : ce sont à peu de chose près ceux de tous ses pareils; et, comme dans notre Europe civilisée, c'est la sueur, c'est le sang du peuple qui paye ses brutales ignominies!
Comme Ben-Abbas était là, se vautrant dans la l'ange, un signal parti du dehors annonça l'arrivée d'un message important. Le premier mouvement du pacha l'ut la colère : ilaurait pi>ignarde de grand cœur l'inopportiui messager; mais la t'urour fit bientôt place à la joie : on venait l'informer qu'une troupe (le Berbères avaient envahi le Jardin du Sultan, qu'on les avait vus repartir bientôt après pour leurs montagnes, et qu'ils emmenaient avec eux le consul anglais. Ben-Abbas comprit d'autant mieux ce que cela voulait dire, qu'il avait eu connaissance de l'expédition d'Omava, et bien loin d'y mettre obstacle, il ra\ait favorisée par son inaction , et peut-être même d'une manière plus active, tant il avait à cœur de se délivrer de son insolent ennemi. Enlin ses vœux étaient exaucés ! Son cœur bondit d'allégresse à cette n(mvelle; la plus douce de toutes les voluptés, la N engeance, couronnait celte nuit de délices; rien ne manquait à la fêle. Allah est grand, et Mahomet est
THÉCLA. ^l9
son prophète. Chose inouïe I il Ht compter vingt piastres au messager par son nègre de conliance, qui on garda la moitié, et. dans son premier transport, il amnistia deux de ses femmes, dont les épaules nues étaient déjà courbées sous le châtiment , parce que l'une avait laissé éteindre sa pipe et l'autre cassé un flacon de Malaga. Retrempés dans la joie , ses sens engourdis se ranimèrent; il trouva de nouvelles forces pour le plaisir, et, un instant interrompue, l'orgie recommença plus ardente et plus fonenee. Etdin le sommeil vint jeter son manteau de plomb sur ces ignobles bacchanales; le pacha, ivre et repu, s'endormit lourdement dans son auge, au moment où la joyeuse alouette se reveillait dans les blés trempes de rosée, pour aller saluer l'aurore au plus haut des nues.
Tout dormait encore au harem lorsqu'on frappa à coups redoublés à la porte de la Kassaba; Ben-Abbas s'éveilla en sursaut au milieu de ses trophées de la nuit, et se répandit en menaces contre le téméraire qui osait troubler son repos avec si peu de déférence. Ce téméraire était Dick.
Dick avait trouvé tout naturel que son mailre eût passé la nuit dans sa villa; l'orage et de nombreux antécédents l'avaient empêche de concevoir sur son absence noclurrie l'ombre même d'une inquiétude; mais le matin, ne le voyant pas revenir, il avait pris l'alarme, et quoique assez peu susceptible de pressentiments, il s'était rendu au jardin impérial avec un battement de cœur qui ne lui était pas ordinaire. On sait quel spectacle l'y attendait. Il trouva toutes
Î'O TIIÉCLA.
choses dans l'état où nous les avons laissées : la porte on cendres, la muette égorgée, l'habitation déserte, les verrous forces, le piano brisé en mille pièces ; en vain tît-il et refit-il mainte et mainte fois le tour du parc et des appartements : il ne trouva de vivant que le cheval d'Herwart, qui attendait paisiblement son cavalier à l'écurie, et l'autruche de Thécla, qui becquetait, pour avoir sa pâture accoutumée, le cadavre de la négresse; mais Thécla, mais Herwart, nul indice ne lui disait ce qu'ils étaient devenus. Sa première pensée lut que son maitre avait exécuté son projet de fuite clandestine, et qu'il avait emporté sa funeste proie dansquelque désert inconnu; mais alors jiourquoi ce meurtre? Pourquoi tous ces rasages? Et d'ailleurs Herwart était sans argent , les dix mille piastres de B:'ndelaq étaient intactes au consulat.
L'idée naturelle d'un enlèvement n'était |)as encore venue à Uick, lorsque, en retournant pour la vingtième fois dans la chambre de Thécla, il y Irousa, qui? Le santon. La colombe envolée, le chasseur desappointé s'était emparé du nid, triste fiche de consolation. Tant que sa brutale convoitise l'avait aveugle, SatTah n'avait rien remarqué, rien vu; maintenant il examinait avec rallenlion slupide d'un sau- \age lous les détails du luxe européen. Il touchait à tout , tout le frappait, pas un objet de ce sanctuaire féminin n'échappait à sa profane curiosité. Dick le surprit dans celte occupation puérile, cl crut mettre la main sur un voleur.
— llalte-là! cria-t-il en le secouant avec force par le pan de sa dgilabab. Oue viens-tu voler ici? —
THÉCI.A. *^1
Volcrl répondit le santon en reprenant son air d'inspiré. Ne sais-tu pas, chrétien, que je méprise tous vos l)iens terrestres? Mes trésors, à moi, sont dans le ciel. — Ah! c'est toi, satiton! Pourquoi es-tu ici? Qu'y fais-tu? — J'y rends grâce au prophète. — De quoi? — De ce qu'il a fait lever sur nos tètes le soleil de la justice. — Que veux-tu dire? Où est le consul? — Là, répondit tranquillement Safîah en tendant la main du côté des montagnes d'Angiara ; va demander de ses nouvelles à la Iribu d'Hassan. — Par la sainteharbe do Bclzébuth !...i\Iais tu mens, c'est impossible, jamais ces misérables Berbères n'auraient osé mettre la main sur un consul anglais. — Pourquoi me fais-tu des questions, puisque tu n'ajoutes pas foi à mes réponses?—Ah ! si tu dis vrai, malheur à eux ! malheur à toi! — A moi! Pourquoi? avais-je la garde de Ion ccmsul? Elais-je son janissaire? Kst-ce que je me mêle, moi, des affaires humaines? Est-ce que je trempe dans vos misérables querelles ? Allah est grand, c'est lui qui a tout fait.
Salliih paraissait si profondément désintéressé dans la question, ses paroles étaient empreintes d'un tel caractère de véracité, et elles se trouvaient d'ailleurs si conformer à l'elat des lieux, que Dick fut persuade. Il se frappa le front avec fureur, et son premier mot fut : Pourquoi aussi l'avoir pendu un dimanche? Je le lui avais bit'ii dit; celte impiele ne pouvait manquer de nous porter malheur ! C'est Dieu qui nous punit.
Lorsqu'il voulut interroger Salîah sur les calastro- [)hes de la nuit, l'artiticieux santon fit l'ignorant, il
n'était point sur le théâtre de l'événement, il n'avait rien vu, rien entendu; il ne savait les choses que par les paysans du voisinage. Quant à la prisonnière, il n'en fut pas question ; ils n'en parlèrent ni l'un ni l'autre : l'un par discrétion , pour ne pas révéler les secrets de'son maître ; l'autre par peur, pour détourner de lui le châtiment du à son infâme complicité. Dick ne doutait pas que Thécla n'eût partagé le sort d'Herwart; et, soit qu'il crût ou ne crût pas à la candide innocence du santon, il comprit qu'il avait affaire à un ennemi, qu'il ne tirerait rien de lui pour le quart d'heure, et il courut au plus pressé.
— Nous nous reverrons, lui dit-il; en attendant, déferlons : tu n'as rien à foire dans cette maison, et je te rends responsable de ce qu'il y pourra manquer.
Tout en parlant, il le poussa dehors sans cérémonie, ferma sur lui toutes les issues de l'habitation, mit les clefs dans sa poche, et laissant au rustique prophète le soin d'enterrer la morte, il retourna à ïétuan bride abattue. Sa première visite fut à la Kassaba, où il s'annonça comme un homme qui n'entend pas faire antichambre. Son procédé réussit : Ben-Abbas, maigre sa mauvaise humeur, le reçut dès qu'il fut réveillé. Dick lui raconta sani préambule tout ce que le More savait mieux que lui, quoiqu'il jouât la surprise et feignit de tout apprendre de sa bouche.
Et moi qui vous parle, continua Dick, je viens réclamer aide et vengeance, au nom de l'Angleterre, qui ne laissera pas impuni un pareil attentat. Je veux me mettre moi-même, à l'instant, à la chasse
des bandits, et je vous demande autant d'homme* qu'il m'en faut pour assurer le succès de ma poursuite. Le moindre relard peut compromettre la vie du consul; son sang retomberait sur votre tète, et je ne conseille à personne de prendre sur soi une pareille charge; les canons anglais ne sont pas cloués au rocher de Gibraltar,
Ben-Abbas était homme à sentir la force de l'argument, il n'en eût pas compris d'autres : il donna tous les ordres et tous les hommes qu'on voulut, afin de mettre sa responsabilité à couvert vis-à-vis de l'empereur, et il s'exécuta avec d'autant moins de répugnance qu'il était persuadé de l'inutilité des poursuites. Une fois tombé dans les mains vengeresses des Berbères, le meurlricr d'Hassan était pour lui un homme mort. Telle n'élait pas l'opinion de Dick : il avait une trop haute idée de sa patrie pour supposer qu'on osât attenter à la vie de l'homme qui la représentait; une telle audace lui paraissait tout-àfait impossible. VA d'ailleurs, si les lierbcres avaient voulu tuer le consul, ils l'auraient massacre sur place, et n'auraient pas pris la peinedeTemmener avec eux; ils ne voulaient sans doute que le rançonner, et cnchaient l'avarice sous le masque de la vengeance; mais leur cupide espoir serait déçu; c'est le fer et non l'or qui devait racheter un Anglais, surtout quami cet Anglais avait nom sir Herwart.
Dick était un homme d'exécution, ses préparatifs furent bientôt Hiits; il rassembla en toute hâte les soldats qu'il s'était fait donner; il s'arma lui-môme jusqu'aux dents, prit des guides sûrs, et une heure
a4 THÉCLA.
après son entrevue avec le pacha, il galopait plein de confiance et d'ardeur sur le sentier qui mène aux montagnes d'Angiara.