‹ ThéclaChapitre 16 sur 23 · XVI.— CONFIDENCES · texte numérisé non relu

XVI.— CONFIDENCES

Nous avons laissé Thécla avec son libérateur dans Tenclos du vieux Bendelaq : remise de ses émotions, de ses fatigues, elle avait passé, avec l'élasticité de la jeunesse, de la plus vive inquiétude à une sécurité absolue. Elle s'était promis une longue journée de repos et de recueillement; son attente ne fut pas trompée, le lête-à-tète fut plein de charme et tint toutes ses promesses. Pourtant les premiers moments avaient eie embarrasses; mais peu à peu l'abandon était venu, et l'intimité l'avait suivi de près. Samuel avait dissimule le mieux qu'il l'avait pu le dénùment de la cabane, et s'était plu à entourer sa poétique hôtesse de toutes les recherches rustiques que le lieu comp(»rtait. A défaut de ileurs, 11 avait tapissé de feuillage les parois nues, et jonché de mousse et de sazon frais la natte sèche et poudreuse qui couvrait le sol. La matinée se passa tout entière dans ces tendres soins, et l'on n'aurait pu dire lequel était le plus heureux , de celui qui les rendait ou de celle qui les recevait.

Les jeunes lilles sont d'ordinaire moins sensibles que les femmes faites à la beauté plijsique; mais la

THÉCI.A. 0'>

beauté du jeune Israélite était trop saisissante pour n'avoir pas fait impression sur Thécla dès la première vue; car elle était de celles qui frappent et qui plaisent : elle unissait l'éclat à la douceur, le mouvement de la physionomie à la régularité des traits. Pleins d'une langueur mélancolique, ses longs yeux Ijruus étaient ombragés de longs cils recourbés qui tempéraient les humides splendeurs du regard; son front lisse et droit avait la blancheur et la pureté d'un marbre antique; sa bouche suave respirait la mollesse et l'amour; ses cheveux noirs flottaient en boucles touffues sur ses épaules ; sa peau fine et légèrement bronzée avait cette pâleur robuste et virile qui annonce les passions. Le reste de sa personne était en harmonie avec l'expression et la coupe de son visage : la distinction delà tournure rehaussait en lui la perfection des formes; son geste était toujours simple, noble, élégant, et on se demandait , en le comparant à sa race, comment un rejeton si beau avait pu nailre d'un arbre si laid, comment il avait pu s'épanouir dans l'atmosphère épaisse du Millah.

Le jeune taleb était sous l'empire de l'émolion la plus délicieuse qu'il soit dt)uue à un homme d'éprouver, le sentiment de la protection pour la femme aimée: car il aimait Thécla , il l'ainiail depuis longtemps, il l'aimait en silence, et quoique autorisé dès lors à l'espérance, il s'était impose, par un raflinenient d'hospilalile chevaleres(iue , de garder son secret aussi longlemjis (pi'cile demeurerait sous son toit et aurait besoin de son appui ; il lui repui;nait de profiter de l'occasion de parler de lui et pour lui

lorsqu'il ne devait s'agir que d'elle; mais l'épreuve était trop forte, les aveux se pressaient à son cœur, ils erraient sur sa bouche, ses yeux ravis en disaient Irop pour n'être pas compris; le bonheur illuminait son front de clartés révélatrices; un sourire sans nom, le premier sourire de l'amour qui espère, donnait à ses traits une expression d'ineffable béatitude, et toutes ses paroles , même les plus indifférentes , étaient prononcées de cette voix vibrante et profonde qui n'est que l'echo fidèle d'une àme éprise.

Mais parfois un nuage passait sur son front, une subite tristesse se répandait sur son visage, un soupir mal étouffé lui coupait la voix; c'est qu'alors il faisait des retours sur lui-même, et le souvenir de sa condition lui gâtait tout son bonheur; sa belle tête fléchissait sur sa poitrine comme si l'anathème de sa race eût pesé en ce moment sur lui de tout son poids, et il répétait avec amertume son refrain de douleur '.Pourquoi faut-il n'être qu'un juif! — Qu'importe? lui répondait Thécla, en le regardant d'un air à le consoler de tout. — En Europe, peut-être, cela ne ferait rien; mais ici nous sommes les esclaves des derniers esclaves, et le sort des bêtes de somme est moins misérable que le nôtre. On ne nous fait pas même l'honneur de nous haïr; on nous méprise, voilà tout. Notre infortune n'éveille aucune sympathie, n'excite aucune pitié; il est dans notre destinée de n'être ni consoles ni plaints; seuls entre tous les opprimés du monde, et quelle oppression égala jamais la nôtre? nous n'avons ni avocats pour plaider notre cause ni amis qui nous tendent la main. I^

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jHMséculion n'a jamais pu Taire de nous des martyrs. Nation solitaire au milieu des nati(ms, nous avons cessé d'en être une , et toutes les autres nous repoussent; on nous considère comme une plante parasite qui n'a pas de racines dans le sol, et qu'on souflVe dans son champ par tolérance ou par intérêt; on use de nous comme d'un instrument qu'on hrise et qu'on loule aux pieds quand on n'en a plus besoin; pour être utiles quelquefois, nous n'en sommes pas moins méprisés toujours par ceux-là mêmes qui se servent de nous. Etre méprisés, quel horrible supplice ! Mais un supplice plus horrible, je puis vous dire cela à vous, je le dis à vous seule, et cet eflVojable aveu échappe de mon cœur pour la première fois, un su[»plice atroce, c'est de sentir qu'on mérite le nié|)ris : car nous le méritons, voyez-vous; nous ne sommes que des agioteurs et des usuriers, nous sacrifions au veau d'or, et en perdant le titre de peuple, nous avons perdu jusqu'au sentiment de notre dignité d'honmie. Notre éternelle résignation est de la lâcheté, notre humilité de la bassesse : nous opposons la ruse à la violence; nous répondons au dédain par une haine implacable, mais sourde. Type de l'egoisme endurci et enfants perdus de l'humanité, nous persévérons avec un opiniâtre acharnement dans notre étroite personnalité; nous nous sonnnes fait une vie à part au milieu des hommes; leurs catastrophes et leurs prospérités ne nous éineuNenl qu'autant que nous spéculons sur les unes ou sur les autres; indillérenlsà leurs douleurs ct^mme à leurs joies, nous ne tenons à la terre que par les conlons de la bourse.

Nous aurions pu, h îa longue, nous créer d'autres liens, et nous rattacher aux intérêts supérieurs de la société; nous ne l'avons pas voulu, nous ne le voulons pas; le saint commerce de l'intelligence, le doux échange des affections, ne valent pas pour nous un sac de piastres. Allez, je sais ce que je dis, car je connais le Millah : personne n'y croit au dévouement; on y bafîoue l'enthousiasme; grâce et grandeur y sont des mots vides de sens, ou n'y a pas d'entrailles; fermées à toutes les sympathies nobles, les âmes y ont passé à l'elat de métal. On peut y entasser, à force de patience , d'astuce et d'agio, de monstrueuses fortunes; mais qu'en fait-on? Au lieu de s'en servir pour fuir ses tyraiis et reconquérir la liberté, on enfouit son or dans sa cave, et l'on s'accroupit dessus comme une goule sur un cadavre. La noble ambition de s'illustrer par quelque fondation généreuse, quehpic action magnanime, parait aux plus sages le délire d'un fi.u. Lamour de la gloire, qui est une vertu

pour les uati(jns .Mais, que parlé-je de gloire, de

vertu! Abandonnée des hommes et de Dieu, celte race déchue ignore jusqu'au nom des passions et des devoirs du citoyen, car elle na pas de pulrie et ne désire point en avoir une : elle a si complètement oublié ses origines, qu'elle n'a pas même un regret pour la terre où d»»rment ses aïeux; les plus sales rues des plus sales villes lui suirisent, pourvu qu'elle y thésaurise : h ce prix, clic se résigne aux derniers outrages, aux persécutions les plus ignonnnieuses , sans qu'un cri de révolte sorte jamais de ses lèvres vctllces par la peur, sans qu'une pensée d'intlépeu-

JliDCLA.

'lance ait jamais visite dans ses fers ces esclaves oublieux de la liberté. Ce n'est pas la première fois que nous sommes en captivité; déjà, avant la grande dispersion, nos ancêtres avaient baigné de leurs sueurs la terre d'Egypte et les saules de Babylone; mais alors il se trouva un grand honnne j)onr Il'S tirer de la servitude; ils avaient des i)rophcles [>our leur prêcher l'espérance. Aujourd'hui, rien. Où est Moïse, pour réunir les tribus éparses de la maison d'Israël? Où est Jérémie, pour pleurer sur les ruines de Jérusalem? Le génie militaire des anciens Hébreux est mort comme leur génie politique; nos grands capitaines et nos grands tribuns, Josué , Samuel, n'ont point d'héritiers; la sublime poésie des prophètes n'a plus d'échos. Toutes les lumières divines se sont éteintes chez nous jusqu'à la dernière étincelle, et il s'est fait en Israël un grand silence et une gratnh' nuit. Oh! comment es-tu tombée des cieux, étoile du malin, lille de l'Aurore?

Samuel prononça celle imprécation furieuse d'un ton désespéré; c'était une véritable détonnalion. Il venait de se révéler. Tout ce liel grondait dans son cœur depuis trop longtemps, il fallait (pie son c(eur éclatât. II se tut quelques instants, vaincu par la violence de son émotion; mais il était lancé.

— Voilà jxiurlant, reprit-il d'un ton plus calme, ce qu'est devenu ce peuple (pii a creuse dans le pas.^-e un sillon si profond, si éclatant . et qui fut laiM de siècles le peuple de prédilection! L'histoire n'a |k»s d'exemple d'une pareille chute, (".ommenl une destinée si lerrible n'aurait-clle pas frappe les imagina-

lions chrétiennes? Comment n'y aurait-on pas vu le doigt de Dieu, une intervention vengeresse , une volonté réprobatrice de sa providence? Gomment n'aurait-on pas fait d'Israël un Gain marqué au front du signe fatal , comme le premier meurtrier du monde, et condamné comme lui, à une éternelle expiation? Oui, nous sommes certainement maudits, et moi plus que tous les autres ; car j'ai le sentiment de notre abjection, et rédempteur manqué, je ne puis rien faire pour effacer la tache. Voilà pourquoi j'ai voyagé : j'étouffais dans l'infect bourbier du Millah , j'avais besoin de respirer un air plus pur, de retremper mon âme dans les eaux vives de la civilisation ; mais je suis revenu plus malheureux que je n'étais parti : car j'ai vu ailleurs des hommes qui ont des affections, une famille, une patrie, et ma vie, après avoir vu cela , me parut plus triste et plus désolée. Haï des miens, méprisé des vôtres, opprimé par tous, que pouvais-je? Ge triple fardeau était aussi trop lourd, et pour comble de persécution, je n'avais pas même le droit de solitude; il n'y en a pas, de solitude , pour les esclaves.

Samuel aurait pu parler longtemps, Thécla ne songeait pas à l'interrompre; elle était suspendue à ses paroles avec une avidité ardente, son bel œil bleu nageait en l'écoutant dans une langueur humide; elle ne pouvait delacber sa vue de cette noble tète, qui lui était déjà trop chère, et que l'adversité lui rendait plus chère encore et plus sacrée; elle ne craignait plus de rencontrer son regard , ni de laisser lire dans le sien , ou si elle avait encore la volonté de

tirer un rideau devant elle, ses forces la trahissaient, le voile restait levé. Samuel fit une nouvelle pause pendant laquelle le silence régna; Thécla était trop émue pour parler, elle jeta au jeune Hébreu un sourire qui semblait dire : Continuez, vous n'avez pas tout dit. — A peine revenu d'Europe, poursuivit-il, je n'aspirai qu'à y retourner; c'était mon idée fixe, je songeais à m'aller créer, parmi les hommes libres, une carrière libre et honorable ; mais on me retenait malgré moi, et tous les moyens me manquaient pour fuir. Consumé de tristesse et d'ennui , j'errais des journées entières au bord de la mer, contemplant de loin la côte européenne et épiant quelque navire qui put m'y emporter. Il ne s'en présentait point et l'on n'aurait pas voulu d'un juif qui ne pouvait pas payer à prix d'or sa planche de salut. Un jour, j'étais plus morne, plus desespéré que de coutume; je marchais à grands pas sur les grèves, le spectre du suicide sortait sa tète du sein des ondes, il m'invitait à le suivre au fond des abitiies; et pourtant je n'avais pas vécu, ma vingt-et-unième année venait de sonner a peine à l'horloge du destin. Un vaisseau arrivait d'Europe; il aborda; une femme en descendit, et le spectre fatal se replongea à l'instant dans ses gouflVes mouvants; il s'y replongea sans moi. Je m'étais repris tout à coup à la vie , et je m'y suis tenu dès lors avec acharnemenl ; à défaut de carrière et de liberté, je venais de me créer un intérêt sur la terre. Une brillante compagnie attendait sur le rivage la jeune étrangère; un cheval était préparé pour elle, elle le monta avec une gracieuse audace, et l'on prit en 2 ;s

triomphe la route de ïétuan. Moi aussi j'y revins , mais seul... que dis-je?... je ne l'étais plus , je ne l'ai plus été depuis ce jour de délivrance et de bénédiction. Je suivais de loin la cavalcade enchantée, et mon œil épris s'attachait sur l'inconnue , comme le soldat suit son drapeau dans la mêlée; la brise m'a'pportait je ne sais quel parfum suave et mystérieux , émané d'elle et qui m'enivrait; l'air qu'elle avait traversé était plus léger, les gazons foulés par son cheval plus frais et plus verts. Plusieurs fois elle retourna la tête , et je me disais dans mon délire : Si c'était pour moi ! — Eh bien ! oui , c'était pour vous. Puisque vous dites votre secret , écoutez le sien ; c'était pour vous , pour vous seul , que cette femme se retournait si souvent; votre regard fut le premier qu'elle rencontra en mettant le pied sur la terre d'Afrique, et pourquoi vous le taire? elle en fut frappée. Vous voyant à l'écart, elle demanda si vous ne faisiez pas partie des invités; on lui répondit que non, cela la coiitrista, et elle vous regardait de loin avec tristesse, ne sachant alors si elle vous reverrait jamais. Plût à Dieu qu'elle vous eût trouvé de même auprès d'elle toutes les fois que depuis elle vous a cherché! Mais pourquoi donc fut-elle si longtemps sans vous rencontrer? Pourquoi disparûtes - vous? Vous dites qu'elle vous a sauvé la vie; vous auriez acquitté votre dette en demeurant auprès de cette femme, car votre présence aurait sulTi pour conjurer l'orage qui grondait sur sa tête, et qui l'a foudroyée. — M'appartenait-il de prélendre à un si grand bonheur, et l'espérance n'cût-elle pasélé do ma pari la plus audaciojisc.

THÉCLA. Gl

la plus puérile des témérités? Ne suis-je pas un juif? un paria? Ai-jc une famille à offrir? Je n'ai pas même une patrie, le Millah n'en est pas une : c'est un bagne d'esclaves; pouvais je dire à cette femme : Venez dans ce bagne, ma chaîne a deux bouts, je suis attaché à l'un, attachez-vous à l'autre? Vous voyez bien que c'était impossible et qu'il me fallait rester enseveli dans le silence et dans l'ombre. Mais si elle ne me voyait pas, je la voyais, moi, je la voyais tous les jours; j'errais autour de sa demeure, comnie une âme en peine; chaque fois qu'elle sortait, j'étais caché sur son passage ; quand elle prenait le frais sur sa terrasse, mes yeux ravis ne la quittaient pas. Etais-je plus triste après, ou m'en revenais-je consolé? C'est ce que je ne vous saurais diremais du moins, je l'avais vue, je me sentais moins seul, et je ne voulais plus partir! Ah! Thécla c'est que je vous aimais bien. - Puisque vous m'aimiez Il fallait me le dire, il ne fallait pas cacher votre amour comme une mauvaise action; votre rcser\e nous a perdus. - Mais vous ne voulez donc pas comprendre que je ne suis qu'un juif, que je n'ai rien : SI j'avais été vous demander à votre père, il m'eût repondu par un éclat de rire. - Ce n'est pas à mon père qu'il fallait me demander, c'était à moi; et je vous le repète, que m'importe à moi que vous soxoz juif? Le cœur des femmes est le temple de Tegaliie : devant elles un iionmie vaut un homme , et vous êtes jeune, vous, vous êtes beau, nous m'aviez plu, \ous aviez fait impression sur moi; votre amour, si je l'avais connu plus tôt, m'aurait préservée des autres et du plus fatal de tous.

Gî THÉCLA.

Thécla prononça ces paroles avec l'accent du reproche; elle venait de faire un pénible retour sur son passé, et dans son lor intime, elle accusait Samuel de tous les maux qu'Herwart lui avait faits.

— C'est vrai, répondit-il avec mélancolie, j'ai manqué d'audace; je le sentais bien , mais je craignais de tout perdre en risquant tout, et je préférais à cettr terrible éprouve la sourde et vague espérance qui couve au fond de Tincerlilude. Je soutirais, mais j'avais parfois, en pensant à vous, des ravissements solitaires qui me consolaient de tout, et des pressentiments à la hauteur des rêves les plus ambitieux. Distance, obstacles, j'oubliais tout; tout me semblait possible, tout me semblait facile; je défiais les destins; puis, quand je songeais que d'un mol vous pouviez faire évanouir ce roman sublime , et me replonger du faite ctheré de mes illusions dans l'abîme aride et désolé de la realite, je retombais lourdement sur moi-même; je n'étais plus qu'un juif perdu et confondu avec tous les autres dans la fangedu Millah. Alors, j'avais des timidités elTro>ables : je fuyais votre demeure, de peur d'être aperçu de vous et de mourir de honte sous votre regard; j'allais m'ensevelir dans mon opprobre et mon néant. Ma vie se consumait dans ces alternatives stériles; mais un jour je pris un parti desespéré : le laleb de votre père était mort , je me pn-sentai pour le remplacer: ma resolution fut si brusque et si brusquement exécutée, que j'étais accepte avant de ra'étre rendu rompt*' de ma nouvelle condition : je n'y avais vu qu'une chose; c'est que j'allais vivre sous votre toit ,

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manger à votre table, vous voir tous les jours; cl d'ailleurs quel autre moyen avais-je de m'inlroduire auprès de vous? Cette enivrante idée m'elail montée au cerveau; elle m'avait donné le vertige; voilà comme je devins l'hôte de votre père, ou plutôt son... — N'achevez pas; vous aviez été compris. — J'en eus l'espoir quelquefois; mais que je p;)yais cher cet, espoir! Oh ! vous ne saurez jamais tout ce que j'ai souiïert durant ce noviciat muet. Jamais, jusqu'alors, je n'avais sc?ili si cruellement mon intériorité sociale : les hommes et les choses, tout m'y rappelait sans ménagement, et toujours devant vous; je n'étais qu'un taieb, on ne comptait pas avec moi. La jalousie me dévorait, j'élais jaloux de tout le monde, et, avec un cœur plein d'amour, je me nourrissais de haine et de maledicliiMis. Le Ciel me pardonne au <lernier jour tous les meurtres que j'ai commis par la pensée! Chose étrange! Douglas était de tous vos poursuivants celui qui m'inspirai! le moins de jalousie, et pourtant il était le plus conliant, le plus sur de sa conquête; il devait vous épouser, votre père l'accueillait conmie un gendre; mais quelque chose me disait que celle union ne se ferait pas, quelle rompait toutes les harmonies divines et humaines; qu'un tel homme ne pouvait pas être l'époux de Thecla, et que le soleil s'arrêterait plutôt que d'eilairer une pareille profanation. — Je vous remercie d'avoir eu cette pensée; sans me connaître, vous m'aviez, liien jugée. — Mais il est un homme qui faisait mon tourment, quoique vous n'en parlassiez jamais, ou plutôt parce que vous n'en parliez pas. Je ne vons ai

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pas entendu prononcer son nom une seule lois, je le connaissais à peine, je ne vous ai jamais vus ensemble, et je ne sais quel instinct secret m'avertissait que là était le danger. — Cet homme a été mon mauvais génie : il s'est jeté au travers de ma vie comme un ouragan; il m'a intimidée, il m'a entraînée de lorce après lui, je l'ai suivi sans savoir où j'allais, comme on suit le courant d'un fleuve impétueux; j'étais si novice encore, lui si expérimenté, si audacieux ! Tout d'ailleurs était si nouveau pour moi dans ce monde orageux des passions, que je me laissais conduire par la main comme un enfant. — Mais vous n'étiez pas heureuse; car vous étiez triste, vos larmes coulaient en secret. — Ah! vous me les eussiez épargnées en prenant les devants sur cet homme, et cela ne vous eût pas été diiïicile; les femmes sont superstitieuses, et notre première rencontre m'avait frappée : quand je vous revis, j'eus bien de la peine à vous cacher mon trouble; helas! il élait trop tard :je me débattais alors dans les fersd'uti amourquej'avais encourage sans avoir conscience de ce que je faisais, et qui me lyranrn'sait, parce que je ne le partageais plus, que je ne l'avais jamais partage : car maintenant que j'aime, je sens que c'est pour la première lois, une flamme toute nouvelle s'est allumée dans mon cœur, l'eut-ètre celte épreuve était-elle neces saire pour éclairer mon inexpérience, et pour m'apprcndre à distinguer la lumière célesle, éternelle, des clartés factices dont j'clais éblouie. J'avais l'esprit romanesque, il me fallait une leeon pour revenir au vrai; seulement la Icron a clé bien dure. l'rolilons-en,

mon ami, pour lioiis aimer bien, pour nous aimer toujours. Mais vous, que faisiez-vous pendant mon absence? — Tout le monde à Téluan vous croyait au pouvoir des Mores; moi seul, je soupçonnais la vérité. Qui me l'avait dite? Personne; mais l'amour a ses révélations; un invincible aimant m'attirait malgré moi au Jardin du Sultan : j'y allais tous les jours , et tous les jours je m'arrêtais glacé au pied des murailles, brûlant et tremblant de sonder le mystère qu'elles recelaient. Ce ne sont pas les clôtures matérielles qui m'intimidaient; si j'avais su mon bonheur, nul obstacle, nulle force humaine n'aurait pu m'empêcher de voler à vos pieds et de briser vos fers; mais je reculais devant les barrières morales que le doute et l'incertitude élevaient entre nous; c'est vous seule que je redoutais ; je ne savais quels liens vous unissaient à cet homme ;étiez-vous sa prisonnière ou sa... femme? Je l'ignorais. Que serais-je devenu, grand Dieul si, tombant en liers entre vous et lui, j'eusse été reçu , chassé comme un importun, et que vous ni'eussicz dit avec un sourire ironique: De quel droit venez-vous ici? Je l'aime. Ah! je crois que je serais mort sous le coup.— Gomment pouviez-vous craindre un semblable accueil? Vous qui vous plaignez de ce que je n'avais pas lu votre âme dans vos >eu\, vous n'aviez donc rien su lire dans les miens? Et pourtant vous aviez vu couler mes pleurs. Que fallait-il vous dire de plus? Alors que vous me supposiez occupée d'un aulre, je ne l'étais que de vous; et si les inq)iloyables murailles de ma prison avaient une voix, que de choses ne vous diraient-elles jxis! Puisque

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nous nous sommes ouvert réciproquement nos cœurs, je veux vous ouvrir le mien tout entier; le temps des réticences est passé; nous nous sommes tus assez longtemps; nous n'avons que trop expié notre imprudent silence. Que de jours perdus pour le bonheur ! Je- vous ai déjà dit l'effet que votre rencontre avait produit sur moi le jour de mon débarquement. Dès lors vous fûtes longtemps au fond de mes pensées : votre image s'associait à tous mes rêves d'amour et de bonheur, et si vous aviez été moins réservé, moins timide; si, au lieu de me fuir, vous m'aviez dit bravement : Je vous aime, ma vie eût été fixée dès le début, et je n'aurais pas, de désespoir, accepté l'amour d'un autre. Votre brusque apparition dans la maison de mon père me reporta tout d'un bond à ma première impression. Je sentis presque instantanément les premiers symptômes. L'amour sincère, l'amour vrai s'infiltra doucement dans mon àme, et conquit la place du simulacre usurpateur que j'avais pris jusqu'alors pour lui. .Mais, elTrayée par une première déception, j'en redoutais une seconde, et je n'osais me livrer au charme qui m'attirait vers vous : c'est tout au plus si je consentais à me l'avouer à moi-même. J'en étais là, me déballant follement contre l'irrévocable, comme l'enfant s'opiniàlre à combattre le courant, lorsque nous fùines violemment séparés. Epargnez-moi le récit de cet horrible épisode. Ne devinez-vous pas ce que j'ai dû souflVir par ce que vous avez soutTcrt vous-même? Mais ce qui doail nous éloigner ne lit que me rapprocher davantage de vous : voire image, que je portais gravée au

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fond de mon cœur, ^Tandit dans l'absence, et fit la consolation de ma captivité. C'est elle qui remplissait mes longues heures de solitude, ou plutôt je n'étais jamais seule, et votre invisible présence me donnait un courage obstiné, une force inerte, invincible, devant laquelle se brisaient, impuissantes, toutes les violences de n)on tyran. — Et se dire que je dois la vie à cet homme! que je suis lié éternellement à lui par le supplice de la reconnaissance! que je ne puis vous venger de ses outrages sans être un monstre d'ingratitude! — Eh! mon ami, ne songez pas à la vengeance, soyons tout au bonheur. La Providence ne nous y a conduits par des voies si dilTiciles que pour nous en mieux faire senlir le prix. Quant à moi, je puis me rendre celte justice, que, même dans les plus mauvais jours, je n'ai jamais désespéré. — Et moi, s'écria le jeune laleb, électrisé par l'enthousiasme, je jure de ne plus désespérer! Bien des obstacles nous séparent, bien des dangers nous menacent : je les vois tous, non pour m'en alarmer comme autrefois, mais pour les affronter et pour les vaincre. Vous m'avez donné de la conliance en moi, je me sens des forces nouvelles depuis que je sais que vous m'aimez: mon àme, à votre voix, s'est dégagée de sa grossière enveloppe; elle s'élève aux pures régions de l'idéal, et domine en reine tout ce dont naguère elle était esclave. J'ai reçu de vous, Thécla, l'augusle baplènu' de l'amour. Un nouvel être est né «mi moi : le lal(>b, le juif a disparu, je suis l'homme choisi par vou.s, et ce titre béni m'égale à tout ce (|uil y a de pins grand sur la terre; le front où vos yeux se rojfosent

est plus haut que le front des rois; le cœur où votre image habite est plus saint que le temple d'un Dieu.

Quoique Thécla se vantât d'être à jamais guérie de s'js idées romanesques, et d'avoir à vingt ans l'expérience d'tine femme éprouvée, elle partageait l'exaltation juvénile de Samuel , et le devançait plutôt qu'elle ne le suivait dans son vol .effervescent. Enfin elle avait trouvé sa chimère : voilà comme elle voulait être aimée, comme elle voulait aimer. C'était l)ien là cet amour qu'elle avait tant rêvé, et non plus ce sentiment timide, embarrassé, qu'elle éprouvait auprès d'Herwart, et où il entrait plus de crainte et de gêne que de tendresse et d'abandon. L'orgueil souffre à se sentir dominé : si on l'est, on veut l'être à son insu et traiter en apparence d'cgal à égal. Les rôles maintenant étaient changés : ce n'est plus elle qui était dominée, c'est elle qui dominait, et Samuel était vis-à-vis d'elle dans la situation qui flatte le plus l'aniour-proprc des femmes; elle l'elevait en l'aimant. Peut-être ne se rendait-elle pas compte à elle-même des artifices et des égoïstes satisfactions de sa vanité féminine; mais elle était à l'aise avec le jeune Israélite; et quoique l'idée de lui faire sentir sa supériorité ne l'eût jamais abordée, elle était bien aise au fond qu'il la sentit.

De quelques éléments que fût composé son amour, il était sincère cl profond. Elle se rendait compte aussi bien que Samuel de toutes les barrières dont le préjugé hérissait la route où ils se jetaient avec tant 'de témérité; vivant au milieu du monde, elle

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élail plus que lui, peut-êire, frappée des difTicultés de leur position; mais elle était toujours la première à le rassurer et à lui inculquer l'espérance.

— Laissez-moi faire, lui disait-elle d'un ton décidé, et abandonnez-vous à moi. Je réponds du succès; mais soyez docile, ajoutait-elle en le menaçant du doigt avec un petit air mutin qui la rendait encore plus ravissante ; je connais le terrain mieux que vous. Avec la volonté de vaincre, on triomphe toujours.

Samuel se mettait avec bonheur sous la tutelle d'un si doux maitre, et, armés de la baguette d'or des amoureux, ces deux sages de vingt ans régentaient la Providence et réglaient l'avenir au gré de leur passion.

Thécla, pourtant, n'était pas sans inquiétude : la pensée d'Hervvart lui traversait parfois l'esprit et la faisait tressaillir. Il lui semblait que cet homme était attaché à elle comme un mauvais sort, et qu'il exercerait sur sa destinée une iiilluence fatale. La nouvelle de son enlèvement, quoique déjà répandue à Tetuan, n'avait pas pénétré jusqu'à elle, et, ne comprenant rien à une disparition qui devait en eflet lui paraître étrange, elle se demandait si ce n'était point un piège qu'il lui avait tondu, et dans lequel elle était tombée. Elle ne connaissait que trop la violence de ses passions; et si jamais la vengeance venait à s'allumer dans ce cœur absolu, elle serait implacable et terrible.

Cependant le soir était arrivé, l'heure du départ avait sonné. Samuel ne put se défendre d'un accès

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de tristesse : là il était chez lui, et il savait ce qu'il quittait; savait-il ce qui l'attendait sous le toit d'autrui? Rctrouverait-il jamais la douce et chaste intimité du tête-à-tête qu'il fallait rompre? Le malheur invoque l'inconnu et l'érigé en espérance; le bonheur s'en alarme et repousse tout changement comme un ennemi. Au moment de passer le seuil de leur modesle et fidèle retraite, il prit Thécla dans ses bras et la pressa sur sa poitrine avec' un serrement de cœur inexprimable; il lui semblait qu'en disant adieu aux lieux où il avait été heureux, il disait adieu au bonheur lui-même.

— Nous reviendrons ici, lui dit Thécla, qui avait deviné sa pensée et qui partageait son émotion ; mais tenez donc votre parole; ne m'avez-vous pas promis de ne plus désespérer?

En prononçant ces mots, elle s'enveloppa, de la lête aux pieds, dans un haïk que Samuel lui avait apporté, et elle rentra à Tétuan aux dernières lueurs du crépuscule, confondue avec une troupe de femmes mores qui revenaient des champs. Le taleb la suivait à distance, pour ne pas éveiller Taltention sur elle ni sur lui : et, par un excès de prudence, il prit la direction du Millah , tandis qu'elle rentrait seule au consulat de Suède, où son père l'attendait depuis si longtemps qu'il ne l'attendait presque plus.

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