‹ ThéclaChapitre 17 sur 23 · XVXI.— LES BERBÈRES · texte numérisé non relu

XVXI.— LES BERBÈRES

«Il est parti pour le voyage sans fin; il est allé visiter le sombre et lointain royaume du sépulcre, celui qui était le rocher de sa tribu. Sa mort a alluiné dans nos entrailles une douleur brûlante, qui les dessèche comme le feu d'un incendie.

Le jour de son trépas, le soleil parut voilé d'un nuage de sang; d'épaisses ténèbres s'étendirent sur Amgiara. La nuit fut si longue, qu'on eût dit plusieurs nuits ajoutées l'une à l'autre. Une sourde convulsion ébranla les montagnes.

La voix plaintive des brebis se mêla au mugissement du bœuf et du chameau. Les chiens erranls hurlèrent, la tête basse, autour des lentes. L'oiseau de mer gémit sur les récifs. Le fort des forts n'est plus.

Sa richesse ne consistait pas en or et en argent ; mais il avait un cœur intrépide, un bras robuste, un œil perçant. Il ne connaissait pas la fatigue; le hibou de la peur n'avait jamais battu de l'aile à son oreille. Malheur à qui l'a tué! inulheur à nous qui l'avons perdu 1

La brise enflera les voiles, le navire impatient bondira sur ses ancres. Les^agues entonneront leur chant de joie, en nous criant : A la mer! à la merl Mais, nous voyant monter seuls à bord, l'Océan chan-

7i THÉCLA.

gera son chant de joie en un chant de mort. » Telle était l'oraison funèbre que les Berbères chantaient en l'honneur d'Hassan, et quand ils l'avaient finie, ils la recommençaient mot à mot, exactement sur le même ton et avec les mêmes modulations.

La nuit les avait fait paraître plus nombreux qu'ils ne l'étaient : on en comptait une vingtaine au plus, mais tous résolus, bien montés et .bien armés. Chacun d'eux portait un poignard à gaine, suspendu sur la poitrine par un gros cordon de laine, et un long fusil dont la crosse en éventail posait sur l'étrier. Le fusil est la pièce de luxe des Berbères; ils se ruinent pour l'enrichir d'ornements d'ivoire et d'argent. Rien, en revanche, n'est plus simple que leur costume : ils n'avaient tous, sans distinction, qu'un caleçon de toile recouvert d'un sarrau sans manches. Leurs cheveux, rasés par devant, tombaient en mèches plates sur leurs épaules, et leurs lèvres minces étaient ombragées de longues moustaches rébarbatives. Beaucoup étaient blonds, avec les yeux bleus; et si leur teint n'eût élé fortement bruni par l'ardeur du soleil africain, on aurait pu les prendre pour des habitants des contrées septentrionales. Leurs chevaux étaient petits, mais sveltcs et vigoureux, dressés à la fatigue, aux privations, et accoutumés aux plus mauvais chemins.

La bande allait en désordre, mais sans se diviser, et formait une masse compacte au milieu de laquelle on avait placé le prisonnier. Omaya, monté sur une mule, marchait n côté de lui, et ne le perdait pas de vue un seul instant. Klle le regardait comme lui ap-

THÉCLA. to

partenani, et, savourant à longs traits les sombres délices de la vengeance, elle cherchait, dans les plus noirs replis de son cœur, une torture dont les ralïinements pussent assouvir son implacable haine. Elle dardait sur le juge de son mari des regards de sang et de ilamme; el|e le chargeait d'imprécations forcenées, et si elle n'eut été contenue par ses compagnons, la farouche amazone eût pris de sanglants à-conjpte sur les affreux supplices qu'elle lui réservait, elle l'eût déchiré comme une ligresse.

Herwart n'opposait que le silence à ce déchaînement d'invectives et de menaces : enchaîné comme Mazeppa sur un cheval fougueux, dont un des cavaliers tenait la bride passée au pommeau de sa selle, il en subissait, sans pouvoir les modérer, les brusques et violents caprices. Sa contenance était fière. L'orgueil le soutenait dans cette terrible crise. Il eût senti son cœur fléchir malgré lui, qu'il n'en eût rien laissé paraître, et il n'aurait, au contraire, montré que plus d'audace, d'impassibilité. Le courage et l'honneur européens avaient en lui un digne représentant.

Moins les peuples sont civilisés, plus ils sont frappés de l'extérieur et des avantages physiques de l'individu. Un homme a pour eux une valeur intrinsèque et absolue, indépendante de sa position, et résultant de sa force et de sa beauté. Ilervvarl, à ce compte, avait dû faire impression sur ces barbares. Sa haute taille et son grand air leur imposaiiMit, et quand son œil profond et perçant se hxail sur eux, ils avaient peine à soutenir son regard : le vaincu fascinait ses

vainqueurs. Ils se seulaienl pour lui une considéralion involontaire, et lui témoignaient plus d'égards qu'il ne s'attendait à en trouver dans une situation si désespérée.

On avait marché le reste de la nuit et toute la matinée san's s'arrêter, non que les Berbères craignissent d'être poursuivis, ils n'étaient pas là sans savoir que le pacha fermait volontairement les yeux sur leur expédition ; mais Omaya les pressait; elle avait hâte d'arriver, l'aiguillon de la vengeance lui déchirait les entrailles. Vers midi, ils se trouvaient sur les flancs escarpes et discrets du mont Negrona. La chaleur était suffocante : hommes et chevaux étaient dévorés d'une ardente soif. Mais on n'apercevait ni citerne ni fontaine; ce n'était partout que terrains brûlés, sables arides, sommets désolés. Pas un arbre n'offrait à l'œil le frais abri de son feuillage, à peine quelques genêts desséchés croissaient-ils çà et là à lra\ers les pierres, et l'horizon était fermé par une longue chaîne de rochers calcinés qui répercutaient les rayons du soleil et embrasaient l'atmosphère. On ne respirait pas de l'air, mais du feu.

Le paysage changea sans devenir plus humain. La caravane entra dans une étroite gorge, resserrée entre deux parois nues, et où fleurissaient pour toute \egétation de la ciguë, et de loin en loin quelques aloès abandonnés. Jusque-là la chaleur avait ele excessive, elle devint insupportable. Bien qu'acioutumés à la chaleur, à la soif, a toutes les pri\alions, les Berbères avaient interrompu l'oraison funèbre d'Hassan, et ciieminaient en silence au fond de leur four-

nais<\ r.o ciel dôpluvail sur leurs tèlcs son azur sec et brillant.

Arrivés à l'extrémité de la gorge, ils trouvèrent unees|3èce d'adouar connposé de huttes de terre bâties en pain de sucre, et fermées jwr un fagot d'épines. Quelques chameaux maigres erraient alentour, et broutaient nonchalamment l'herbe jaune et courte qui croissait entre les pierres. Plus maigres qu'eux, des enfants noirs et nus se traînaient dans la poussière, et s'enfuirent en poussant des cris d'épouvanter à la vue des cavaliers. Au milieu de l'adouar, coulait goutte à goutte une fontaine à demi tarie; les chevaux s'y précipitèrent pêle-mêle, et leurs langues haletantes, en se plongeant dans l'eau, en faisaient sortir de la fumée, comme si elle eût été exposée au contact d'un fer chaud. Les hommes n'étaitMit ni moins altérés ni moins avides; et ce fut bientôt une confusion, une anarchie universelle. 11 s'en fallut de peu qu'on n'en vint aux mains.

EflVayés de cette invasion subite et bruyante, les gens du lieu accoururent de toutes parts pour disputer les dernières gouttes de leur fontaine à ces dévorants inconnus; mais les voyant en si grand nombre et si bien armés, ils s'abstim-ent prudemment de toute démonstration hostile, et se résignèrent au rôle pacifique de spectateurs.

Pendant ce teinps, personne n'avait songé au piisonnier. Impitoyablement garrotté sur son cheval, il souflVail cette alTreuse torture sans faire entendre une plainte, et, brûlé par la soif, il ne faisiiit pas un signe pour demander à boire. Un lîerbèrc plus charia 0

lable que les autres, ou plus frappé de son lier maintien, s'approcha de lui spontanément, et lui présenta de l'eau dans le creux de ses mains; mais l'implacable Omaya le repoussa rudement et lui dit : A-t-il eupilic d'Hassan, pour qu'on ait pitié de lui?

La bande s'emut à cet acte d'inhumanité; elle témoigna son iiiéconlenlement par un murmure improbateur, et deux des plus vigoureux enlevèrent le patient de sa selle ; on l'assit à l'ombre, on desserra ses liens pour quelques instants, on étancha la soif qui le consumait. Indignée de cette commisération sacrilège, la veuve vindicative se plaça d'elle même en sentinelle à côté du prisonnier, attentive à ses moindres mouvements et dardant sur lui des regards fauves et menaçants. Nul doute que, si elle eût été lète-à-téle avec son ennemi, elle ne l'eût en ce moment poignardé de sa propre main. Les Berbères veillaient sur elle, et contenaient ses fureurs. '

Quant à Ilerwart, il était aussi calme que s'il se tût agi d'un autre. Son danger, quoique imminent, était ce qui le préoccupait le moins; celui de Thecla l'absorbait tout entier. Il la voyait toujours aux prises avec l'ignoble santon, et, poursuivi par cet épouvantable cauchemar, il demandait à Dieu quel miracle il avait fait pour la sauNcr. Et lorsqu'à ce tableau d'horreur se joignait le souvcnirde sa dernière scène avec elle, il tombait dans un désespoir sombre; son repentir était du remords; bien loin de lui rafraîchir le cœur, il le lui brûlait. Quelle séparation! quels adieux ! Quelle idée laissait-il de lui, après le double opprobre dont il s'était chargé! Le sentiment du mé-

pris dont il devait être l'objet h cette heure révoltait son orgueil, et empoisonnait de son acre venin toutes les blessures de son àme. Qu'étaient, auprès de cette torture morale, tous les supplices qui l'attendaient?

Tandis qu'il était là concentré en lui-même, ses ravisseurs avaient mis pied à terre, et, couchés pêlemêle au milieu de leurs chevaux, ils leur laissaient prendre et prenaient eux-mêmes un repos dont tous avaient besoin. Omaya seule ne reposait pas. Tout à coup une décharge de mousqucterie fit n^lcritir l'echo des montagnes, comme si la foudre iïit tombée au milieu de l'adouar. Les Berbères lurent en selle et en bataille en un clin d'œil; mais, apercevant à l'enlrcc de la gorge une grande troupe de cavaliers, ils tournèrent bride aussitôt, et partirent au galop, sans oublier leur prisonnier. L'ennemi lit mine de les poursuivre; mais c'était pour la lorme; car il n'avait pas lait cent pas, qu'il s'arrêta court, et revint camper tranquillement au milieu de l'adouar.

Ces poursuivants si mous n'étaient autres que les soldats du pacha. Dick était au nulieu d'eux, les excitant du geste et de la voix. Mais il perdait son temps : les Mores opposaient une immobilité désespérante à ses prières, à ses menaces. Le chef qui les commandait aNait ses instructions : Ben-Abbas, dont il était la créature, lui avait dil dans l'oreille, au moment du départ : l'oursuis, mais n'atteins pas.

Aussi l'ollicier avait-il eu soin île se faire annoncer de loin par une décharge, de peur de surprendre les Berbères et d'être obligé de leur arracher leur [uoie.

Comme Dick s'indignait de ces ménagements liypocriles, il lui répondit avec un flegme admirable: Allah est grand, que sa volonté s'accomplisse! Nous ne sommes pas en force, et les Borhères sont mieux montés que nous. — Tu en as menti par ta gorge d'infidèle, s'écria Dick exaspéré. Nous sommes mieux montes et plus nombreux qu'eux. Tu les as laisses échapper à dessein. 11 l'en eût trop coulé, n'est-ce pas, de délivrer un chrétien? Mais tu m'en répondras sur ta léte. Si le sang anglais coule, malheur à loi ! Malheur à vous, si vous ne me suivez pas! continua-t-il en se tournant du côté des soldats. Avec un peu de diligence, nous pouvons aborder encore les bandits; une fois dans leurs montagnes, il ne sera plus temps. Voulez-vous me suivre?

Personne ne répondit, personne ne parut même avoir entendu. Les cavaliers avaient mis pied à terre, et se couchaient tranquillement à la place même que les Berbères venaient d'abandonner.

— Voulez-vous me suivre? répéta Dick une seconde fois.

Même silence, même immobilité.

— Par la sainte-barbe de l'enfer! s'écria Dick en fureur, puisque vous ne voulez pas me suivre, j'irai seul, et si je ne sauve pas le consul, je lui tiendrai compagnie; il ne sera du moins pas seul à mourir.

Cela dil, il partit comme une flèche dans la direction que les Berbères avaient prise, et disparut bienlôl dans les aiifractuosilés du sentier. Les Mores ne remarquèrent pas plus son absence qu'ils n'avaieni écouté ses imprécations, et aprè^ s'être reposés à loi-

sir et rafraichis tout à leur aise, ils reprirent le chemin de Tetuan de la manière du monde la plus pacifique.

Les Berbères sont répandus sur toute la surface de l'empire, depuis le lointain royaume de Tafilel jusqu'an détroit de Gibraltar, et ne reconnaissent guère la loi du sultan qu'aulant que cela leur convient et leur est nécessaire pour se procurer les choses de première nécessité. Ils se subdivisent en tribus ou familles, qui tirent leurs noms ou de leurs premiers chefs, ou de leur berceau. Ceux d'Amgiara ont pris le nom du pays qu'ils occupent à l'extrémité septentrionale du pachalik de Tetuan. Retranchés dans la haute région des montagnes, ils \ivent sous la discij)line de leurs anciens ou omragues, et ont à leur lète un amgar, es[)èce de prince héréditaire, dont le premier soin est de maintenir intacte sa généalogie; l'amgar forme avec les omragues une oligarchie dont les membres ne s'allient qu'entre eux, et s'atYublent des litres et des prétentions les plus ridicules.

Les Berbères d'Amgiara habitent sous des tentes de poil de chameau, et quelques-uns dans des cavernes, connue les anciens Troglodytes. Ils sont pasteurs plutôt que labourems, et ils élèvent beaucoup d'abeilles. Habiles nageurs, marcheurs infatigables, il5 aiment la chasse île passion. La proximité de la mer et les anses profondes qu'elle creuse au pied de leurs rochers, leur ont inspiré le goût de la piraterie, et ils la considèrent comme une vocation noble rt légitime. Aussi l'exécution d'Hassan leur avait-elle paru un véritable assassinai, el son juge un meurtrier.

Omaya n'avait donc pas eu de peine à réunir vingt vengeurs résolus : la tribu tout entière s'était associée à ses fureurs. Son retour fut accueilli par un hourra de joie, et le peuple en masse accourut au camp.

Le camp était la résidence de l'amgar, et comme le chef-lieu de la trihu. Situé sur la dernière crête de la plus haute montagne, afin de commander toute la contrée, il était composé d'une centaine de lentes ramassées en cercle autour d'une plus grande qui servait de mosquée, comme en Europe les hameaux et les villages sont groupés autour de l'église. Dans tous les systèmes de civiIis;»tion, c'est toujours l'idée supérieure ou le symbole qui la représente qui forme le centre social et le point de ralliement entre les hommes. Le camp n'avait pas d'autre retranchement que les escarpements du rocher, presque inaccessible en cet endroit; des corps-de-garde placés de distance en distancedéfendaientles points faibles et rendaient toute surprise impossible.

C'est là que le prisonnier avait été conduit.

En attendant son supplice, on l'avait exposé à la vue de la population, qui se pressait en foule autour de lui. Chacun voulait voir le meurtrier d'Hassan. La menace et l'insulte pleuvaient sur lui, et les sentinelles placées à sescôtésaxaienl biondela peineà contenirle flot tumultueux de cette multitude enragée; les uns le couchaient enjoué, et tiraient par-dessus sa tête; lesautresaiguisaient et brandissaient leurs poignards; tous dardaient sur lui des regards sanglants et vindicatifs; mais llerwarl paraissait insensible à ces insulti's, à ces périls, et il cherchait des distractions

THÉCLA. i^'>

dans l'imposant spectacle que la nature déployait à ses pieds.

Le site était admirable : au midi , son œil se perdait dans un dédale de vallées incommensurables, qui s'enchevêtrent les unes dans les autres, et qui forment d'inextricables labyrinthes : celles-ci sont tapissées de verdure, celles-là laissent voir à nu leurs parois arides et rocailleuses. De loin en loin, quelque pic isolé surgit de ces profondeurs silencieuses, comme des jalons gigantesques jetés sur le chemin del'Atlas. Au nord se développe dans toule sa majesté le magnifique amphithéâtre des montagnes d'Andalousie, qui bordent la côte européenne; le détroit bleu et limpide bouillonne entre les deux rives, comme un fleuve immense au fond d'une immense vallée : d'un côté, la Méditerranée, de l'autre l'Océan, déroulent leur nappe houleuse, et entraînent le regard et la pensée dans les régions mélancoliques de l'infini. Le rocher de (iibraltar dresse sa tète pâle et menaçante à l'entrée du détroit.

llerwart trouvait dans cette muette contemplation je ne sais quelle énergie interne, quelle serenile qui relevait au-dessus du danger. Les passions violentes qui avaient domine sa vie s'étaient lues dans ce moment suprême; car les cœurs solidement trempes s'apaisent et se resignent en face de l'irrévocable. Se révollerdans l'impuissance est l'cruxre de la faiblesse; la force connaît ses limites, elle s'y lient, et ne va pas se briser comme un enfant a>eugle et mutin contre les barrières de l'impossible, llerwart avait juge d'un coup d'œil sa position. Seul, chargé de liens.

que pouvait-il contre tant d'ennemis? Les braver eût été l'acte d'un fanfaron on d'un fou, et il les méprisait trop pour descendre devant eux jusqu'à la prière. Il allcndait son sort en silence, et s'abandonnait à l'imprévu.

Suspendu entre la mort et l'existence, il \ oyait s'ouvrir lentement devant lui les portes de l'éternité, et, à cette heure de détachement et de sincérité, les choses lui apparaissaient dans leur vrai jour : il trouvait en lui, pour lui-même, un juge impartial; il jetait sur son passé un regard lucide, et récapitulait sa vie avec autant de sang-froid et de sévérité que s'il n'eût pas été le héros du triste drame qui repassait devant lui.

C'était un drame, en effet, bien triste et bien ingrat, que cette vie de lutte, de désordre et de violence, qui venait se dénouer sur un rocher perdu, au milieu des outrages et des malédictions d'une tribu sauvage. Il se prenait au début de sa carrière, alors qu'écolier rétif et déserteur des bancs d'Eton, il dépensait sa liberté de contrebande en courses vagab()n(les au milieu des bois; se reportant, non sans charme, à ces longues journées de solitude et d'indépendance passées sous les frais ombrages de Windsor, il se rappelait avec quelle puissance de désir, quel enivrement d'espoir, il aspirait alors l'existence, et dévorait l'avenir, semblabh? au jcMme cheval qui bondit au soleil levant , et hume à pleins naseaux la brise du malin. Qui eût (lit en ce temps-là que son existence ne serait qu'un exil, qu'il n'avait (las d'avenir? il avait enpage dès les premiers pas une guerre insensée où il

n<» pouvait pas être le plus fort : la sociélô ra\ait vaincu et rej«.'lé de son sein connue un fruit stérile et malfaisant. Acculé de défaite en défaite jusque dans l'impasse d'une carrière nianquée, les consulats n'étaient pas pour lui autre chose, il avait cédé à toutes les séductions d'une oisiveté déshonorante, et perdu, dans l'ouhli de lui-même, les facultés qu'une position plus heureuse eût développées et mises en lumière : il avait eu trop d'énergie pour se resigner à l'inaction, et pas assez pour se relever ensuite du cercueil où, pour passer le temps, il avait enseveli son être moral.

Quand Thécla s'était levée sur sa vie comme un soleil réparateur, le mal était déjà trop profond pour être réparé. Il avait laissé tarir en lui les sources de l'amour idéal , il n'était plus digne de l'inspirer. Cet aveu coulait à son orgueil : mais sa conscience parlait plus haut que l'orgueil : elle ahsolvait Thécla malgré lui, elle le forçait à se porter son propre accusateur et à toucher du doigt la vérité. Quels élaiiMJt ses titres à la possession d'un bien si précieux? De quel droit voulait-il absorber en lui, qui n'avait plus ni fraîcheur ni jeunesse, cette jeune et fraîche existence? Son amour n'était (pi'un égoïsme ralViiie, l'exigence impérieuse d'une personnalité tyrannicpie dévorante. Non, Thécla ne pouvait pas l'aimer : sa préoccupation passagère n'était qu'une illusion, qu'une surprise, et tous les moyens qu'il as ail mis en «euvre pour l'entraîner et la lixer devaient la détacher et l'éloigner à toujours. Il avail fait de la p«M-séciition et semé la haine au nom de l'amoiu': ses

transports étaient du délire, de l'aveuglement; la passion, qui excuse tant de choses quand elle est réciproque, n'est que du despotisme et de la folie quand elle s'impose. Voilà ce que lui criaient les voix de sa consciensc, et, en dépit de tous les sophismes de l'orgueil, sa raison ratifiait cet implacable arrêt:

Pourtant il avait aimé cette femme, et qu'il l'aimait encore! Il avait été frappé par elle dans toutes les fihres les plus délicates de son cœur, et à celte heure même où la mort était si près de lui , il oubliait son propre péril pour ne songer qu'à ceux qui la menaçaient; son plus grand tourment était de se dire : Sans moi, sa destinée eût été calme, heureuse; j'ai été son fléau! SoufTrant des maux dont il était l'auteur bien plus que de ceux dont il était victime, il ne désirait sa délivrance que pour réparer tous les malheurs qu'il avait causés; car, pour lui, que lui importait la mort? Qu'avait-il à regretter? Il ne laissait rien derrière lui. Isolé partout et toujours par la fatalité de son caractère, il était devenu étranger dans sa patrie, dans sa famille, il n'avait point d'amis. Le seul être qui lui fut cher, le seul qui put le rattacher à la terre, il se l'était aliéné, il l'avait perdu sans retour. Un si profond isolement n'élait-il pas une mort anticipée? Il mourait seul comme il avait vécu.

Tandis qu'il roulait ces lugubres pensées, et se faisait à lui-même cette confessi(m pleine et sincère, ses yeux, par un secret instinct do conservation, s'étaient fixes sur (îibrallar, connue le naufragé con-

THÉf.LA. 87

temple, du sein des vagues près de l'engloutir, le phare qui lui montre de loin la terre de salut, qu'il n'atteindra pas. Une troupe de soldats perçant la foule à grand'peine interrompit sa sombre méditation, et le conduisit dans une lonle plus spacieuse et plus ornée que les autres, où les omragues étaient rasseniblés sous la présidence de l'amgar.

1/imporlance de la capture avait ému les chefs de la tribu. Ils s'étaient réunis en conseil, afin de délibérer sur le sort du prisonnier. S'il se fût agi d'un simple particulier, on l'aurait livré, sans autre forme de procès, à la veuve d'Hassan, libre à elle d'exercer sur lui telles représailles que sa férocité lui aurait inspirées; mais, sur les côtes de Barbarie, surtout en vue de Gibraltar, un consul anglais est un personnage, même pour les tribus les plus farouches; et, quelle que fût l'animosilé de la population, une terreur salutaire tenait les chefs en respect. Quelquesuns prenaient bien conseil du fanatisme seul; mais le plus grand nombre inclinait à la prudence, et les avis étaient partagés.

Lorsque Herwart comparut i)ar-devant ce tribunal étrange, il se crut tombé tout à coup au milieu d'une assemblée de patriarches; les sénateurs romains n'avaient pas pins de graxite sur leurs chaises curules que les omragues sur les tapis de gazon qui leur servaient de divan: le costume rendait la similitude encore i)lus frappante; car, jiour se distinguer de la multitude en caleçon, les chefs portent le haïk ; or, rien ne ressemble autant à la toge romaine que le haïk arabe.

88 THÉCL4.

L'amgar portait de plus un cafetan brodé en or, et par-dessus un grand collier de pièces de monnaie. C'était un beau vieillard, dont les yeux l'ieus exprimaient le calme et la douceur. Il avait dû être blond dans sa jeunesse; mais l'âge l'avait blanchi, et sa barbe tine et soyeuse brillait sur l'or de son cafetan comme des fds d'argent. Accroupi sur un tertre plus élevé que les autres, il dominait l'assemblée de toute la lête, et avait dans l'attitude cette dignité simple et naturelle que donnent l'habitude et l'hérédité du commandement. Il dirigeait la discussion plutôt qu'il n'y prenait part, et d'un mot il faisait, quand il le voulait, pencher la balance de son coté. Son auguste condescendance daignait consulter l'opinion d'autrui; mais il se réservait toujours le droit d'imposer la sienne; ainsi faisait Tihère dans le sénat de Rome, et Napoléon au conseil d'État. Les artifices du despotisme humain sont partout les mêmes, sous la hutte du sauvage comme sous le dais des empereurs.

Les ornragues étaient rangés en demi-cercle autour de l'amgar; et, drapés comme lui dans les larges plis de leurs haïks blancs, ils ne faisaient pas un mouvement, pas un geste, même en parlant, de peur de compromettre leur majesté sénatoriale aux yeux d'un chrétien. Les soldats qui avaient amené le consul dans la tente voulurent le f.iire agenouiller devant le sanhédrin barbare; il repondit à leur insolente injonction par un regard si menaçant, si hautain, qu'ils ne se risquèrent pas à la renouveler, et l'amgar leur lit signe de le laisser delwut.

THÉCLA. 8ÎJ

— C'est donc toi, chrcHieii, lui dit un des ornragues qui faisait le rôle d'inquisiteur, qui as jugé Hassan, l'honneur et la force de la tribu d'Amgiara? C'est toi qui as ordonné sa mort, qui l'as fait comparaître avant son iiourc devant la face d'Allah?

Et comme Herwart dédaignait de repondre, et promenait ses yeux autour de lui d'un air indiffèrent ;

Nous l'iiiterrogerions en vain, reprit l'omrague en se tournant vers Tamgar; cet iniidèle n'entend pas la sainte langue du prophète. — Il l'entend, vénérables omragues, il la parle comme nous, s'écria tout d'un coup Omaya, qui s'élait cachée dans un coin de la lente pour assister à la délibération. S'il ne répond pas, c'est qu'il n'a rien à répondre : son silence est l'aveu de son crime. INe voyez-vous pas que le sang de mon époux lui monte à la gorge, et lui ôlc l'usage de la parole? Oui, c'est lui qui a condamné Hassan, qui l'a tué. Il m'a vue à ses pieds en suppliante, et mes prières ne l'ont pas fléchi. Il a méprisé mes larmes, il m'a renvoyée veuve, quand d'un mot il pouvait me rendre l'époux que vous m'aviez donné. Pas de pitié pour lui ! Dent pour dent, œil pour œil ; le sang veut du sang; riionncur delà tribu réclame une terrible expiation.

Omaya eût continué longtemps sur ce ton, si les omragues ne lui eussent imposé silence pour reprendre riiuitile inlerrogaloire de l'accusé, llerwart se taisait, non par bravade ou par emlcuras, mais parce qu'il ne voulait s'abaisser ni à justifier sa conduite ni à solliciter sa grâce. Ce simulacre tie justice lui smi-

blait une comédie dans laquelle il lui répugnait d'entrer connrac acteur; c'était trop déjà d'y assister. Pourquoi toutes ces lenteurs? A quoi bon ces formalités ridicules? Que voulaient de lui ces barbares? Que leur importaient ses aveux? Puisqu'ils le tenaient dans leurs mains, que n'en linissaient-ils avec lui d'un coup? S'ils voulaient éprouver son courage et prolonger son agonie pour en jouir plus longtemps, le silence était la meilleure manière de précipiter le dénoùmenl. Leur constance se lasserait plus Nite que la sienne : car il était [ireparéà tout; il n'espérait ni ne craignait plus rien.

Pendant ce temps, le peuple déchainé s'était rassemble autour de la tente du conseil, et témoignait son impatience par des vociférations frénétiques.

— Le chrétien ! le chrétien ! s'ecriaient-ils avec fureur.

Et de temps en temps quelqu'un de ces forcenés passait la tète à travers l'ouverture de la tente, comme pour en arracher le patient et le conduire au supplice. Les omragues, intimides, avaient hcite de se débarrasser de lui , et n'attendaient pour le livrer qu'un geste de l'amgar; mais l'amgar, qui s'était tu jusqu'alors, fit signe qu'il voulait parler. Tout rentra aussitôt dans le silence, et la tempête du dehors se tut comme par enchantement !

— Chrétien, dit-il d'une voix grave, tu méprises les Berbères; pourtant les Berbères ne te méprisent pas; ils savent que ta nation est puissante sur les mers, et ton nom même a retenti jusqu'à nous. Puisque nous l'adressons la parole, pourquoi refuses- lu

TUÉCLÂ. 91

(le nous répondre? La bouche est le soupirail du cœur; si ton cœur est droit devant Dieu, pourquoi ne parles-tu pas? Les pensées qu'on renferme en soi sont mauvaises; ce qu'on tait, on en rougit. Parle donc, afin qu'on ait de toi sur la montagne une bonne opinion. Si lu te crois sans tache, inspire-toi de ta pureté, et tu parviendras peut-être à nous convaincre; car le Berbère est juste, mais il est indulgent. Il punit le crime, il ne le suppose pas; il se réjouit, au contraire, de trouver un innocent là où il craignait de rencontrer un cnupable. Mais peut-être cette auguste assemblée l'intimide-t-elle, et la langue esl-elle enchaînée par le respect du à nos vénérables omragues? S'il en est ainsi, approche; l'oreille de l'amgar s'ouvrira pour recevoir tes plus secrètes pensées. Parle-lui comme à un père, il t'écoulera comme un tils.

Cela voulait dire, en d'autres termes : Il est avec moi des accommodements, et l'argent peut tout arranger. Herwart, étonne d'une harangue si pacitique, cherchait dans les yeux de l'amgar la cause et le véritable sens de celte clémence inattendue, lorsqu'un grand bruit partit du dehors, et Dick entra dans la lente, conduit par une troupe (ie soU dats.

— Illustre amgar, dit-il, en allant droit au fait, lumière des Berbères, rocher d'Amgiara , je viens exprès dans ta tente pour te révéler des choses de la plus haulc importance; mais je ne puis les dire qu'à toi. Vcux-lu m'écouter en secret? — Ne l'écoutez pas l s'écria Omaya en se dressant loni à coup et en jetant

î)î^ ■niÉCLA.

sur Dick un regard sanglant. Ne l'écoulez past sa honclic de serpent ne distille que mensonge et rnipiété. Cet homme est le valet et le complice du meurtrier d'Hassan. Son mailre a prononcé la sentence; mais c'est lui qui l'a exécutée. Il ne vient ici que pour vous séduire, pour vous tromper; ne Técoulez pas; et au lieu d'un supplice, ordonnez-en deux. — Holà ! ma j<)!ïe veuve, répondit Dick en opposant la plaisanterie h la fureur de TAIricaine; vous n'êtes pas encore consolée? Et vous, mes respectables omragues, poursuivit-il en se retournant du côté de l'assemblée, êtes-vous si galants, que vous donniez voix au beau sexe dans vos conseils? Je venais ici pour traiter d'affaires graves avec des hommes, et c'est une femme qui me reçoit ! — Plût à Dieu, répliqua la fière Berbère, que toi et ton mailre vous n'eussiez affaire qu'à moi! Nos comptes seraient bientôt réglés, et l'ombre d'Hassan ne resterait pas longtemps sans vengeance.

L'amgar alors intervint : Femme, dit-il d'une voix solennelle, rentre dans le silence qui convient à la modestie de ton sexe, et ne trouble pas par les emportements la gravité de nos conseils. Nous sommes ici pour rendre justice, et ta cause est notre cause. Hassan, ton époux, n'était-il pas fils d'Amgiara?

A ces mots, il se retourna vers Dick, et lui ordoinia <lc s'avancer. Dick ne se le fit pas répéter deux fois: il traversa l'enceinle d'un jias délibéré, et s'approchant très-près de l'amgar, il lui parla longtemps à voix basse.

I/arrivée de Dick n'avait pas surpris Herwart : il

connaissait son dévouement, sa résolution, son activité. iMais sa présence lui fit faire un nouveau retour sur son isolement, sur son abandon. Dick était le seul être au monde sur l'assistance duquel il pût compter, et peut-être son inlervcnliun l'humiliailcUe au fond plus qu'elle ne le touchait. En le voyant, sa première pensée avait été pour Thécla; mais, séparé de lui par une double, une triple haie de soldats, il n'avait pu lui adresser ni en recevoir une seule parole, et il attendait, avec une anxiété fiévreuse, le moment de communiquer avcclui. Le résultat do sa conierencc avec l'amgar lui tenait moins à cœur que les nouvelles du Jardin du Sultan. Un silence profond régnait sous la tente. Les soldats, contenus par le respect qu'ils portaient h leurs chefs, osaient à peine respirer; quant aux omragues, ils siégeaient sur leur tertre avec une immobilité vraiment sublime, la tête droite, les bras pendants, les yeux baissés. Durant ce temps un orage terrible grondait dans le cœur d'Omaya; tapie dans un coin de la tente, elle regardait l'amgar et Dick avec une férocité dévorante; ses yeux buvaient les paroles que son oreille ne pouvait surprendre, et bien que la physionomie impassible des deux interlocuteurs ne laissât rien paraître, elle tremblait pour sa vengeance, et se reprochait intérieurement de n'avoir pas poignardé de sa main, la nuit même de l'enlèvement, l'assassin de son époux. Il lui échappait de temps en temps un soupir de rage, qui se trailnisait, en sortant de ses lèvres crispées, par un rugissement éloutyc conune celui d'une bêle féroce em muselée. 2 7

Celle scène muelle dura aussi longtemps que la conférence; enfin Dick descendit de l'estrade rustique où se tenait le grand lama d'Amgiara ; il traversa l'assemijlce comme la première fois, et allant droit au consul : Courage et patience! lui dit-il en anglais; le capitaine est pour nous, gardez-vous seulement de l'équipage. — Et Tliécla? — Elle n'est donc pas avec votre seigm «e? — Elle n'était donc plus au jardin?

Cette double interrogation fut suivie d'un silence cause par la surprise.

— Et le santon, reprit Ilcrwart aussitôt, y était-il?

— Oui ; mais quel rôle a-l-il donc joué dans cette affaire? — C'est lui qui a tout conduit. — Santon, mon ami, murmura Dick avec un affreux blasphème, vous nous le payerez. Suffît ! Il ne s'agit pour le moment ni de lui ni de... la personne, il s'agit de votre seigneurie. Je repars à l'instant pour Tétuan : dans trois jours je reviendrai avec votre liberté dans ma valise. Jusque-là soyez sans crainte; l'amgar sera le premier à vous protéger : vous représentez pour lui vingt mille piastres; le vieil Arabe n'a pas voulu en rabattre un sou. — Imprudent, où les prendras-tu?

— Nous en avons la moitié; le reste se trouvera, j'en fais mon alfaire. Votre seigneurie peut dormir en paix. Seulement, ayez l'air de ne rien savoir, et laissez louvoyer le vieux forban. C'est le plus ruse et le plus sordide coquin qu'il y ait sous le soleil. Dendelaq, auprès de lui, est l'enfant prodigue, et Ben-Abbas la loyauté incarnée.

L'amgar eut l'intuition qu'on parlait de lui, et il rompit l'entretien en ordonnant aux soldais qui

avaicnl amené Dick de l'accompagner, de le proléger, de lui obéir comme à lui-même : son ordre fut cxéculé aussilùl que donné; et sans expliquer de quelle nature étaient les révélations de Uick, il dit seulement qu'elles intéressaient l'honneur, la sûreté de la tribu , et il reprit le cours de la délibération comme si elle n'avait pas été interrompue.

— Chrétien, dit il avec son flegme imperturbable, lu refuses donc de répondre à nos questions ?

Puisqu'il en est ainsi, vénérables omragues, poursuivit-il après une pause, puisque ce chrétien s'opiniàtrc dans son silence, nous le ferons comparaître à notre baire un autre jour, lorsque l'esprit de vérité se sera éveillé dans son cœur et aura desserré ses lèvres obstinées. En attendant, je veux qu'il demeure dans ma lente, afin qu'il soit mieux gardé, et , pour prévenir toute tentative d'évasion, moi, l'amgar, je suivrai de mes propres yeux tous ses mouvements.

Omaya accueillit cette résolution par un regard foudroyant; elle n'osa éclater, de peur d'attirer sur elle la colère du chef; mais elle se jura bien à ellemême de veiller nuit et jour à la porte de son prisonnier. Les omragues s'écoulèrent lentement , la foule désappointée les suivit à flots tumultueux, les soldais retournèrent à leur poste, et, reste seul avec ses gardes, l'amgar fil conduire leciiplifdans la partie la plus secrète de sa tente.

2VIII.- LF. MILLAB.

A peine Thécla eut-elle repassé le seuil de la maison paternelle, qu'elle tomba dans une grande tristesse. Ce n'est pas au milieu de la mêlée qu'on sent la douleur des coups, c'est après, lorsque la fièvre du combat est abaissée. Il en fut de même pour elle ; quand elle ne fut plus soutenue par l'excitation de la lutte et de la résistance, toutes les blessures qu'Herwart lui avait faites au cœur commencèrent à saigner abondamment; les mains dévouées et caressantes de l'amour ne réussissaient pas à les cicatriser.

Samuel, de son côté, n'était pas moins triste. Les obstacles que l'exaltation de la solitude avait atténués à ses yeux se dressèrent devant lui, menaçants, insurmontables, dès qu'il se retrouva au milieu du monde. Son imagination s'était élancée d'un seul bond au bonheur; sa raison maintenant s'intimide; elle recule, et lui l'ait paraître impossible ce que naguère il regardait comme facile.

Le père de Thécla était l'homme à préjugés par excellence : s'en trouvait-il un quelque part, vite il s'en emparait, et ne manquait jamais de se l'approprier comme lui appartenant de droit. On conçoit qu'avec une pareille aptitude il devait partager, exagérer même toutes les préventions du peuple consuhiire contre le peuple d'Israël : ce n'est pas que, dans

l'occiision, il ne puisât, lui aussi, comme Herwart, comme tous ses collègues, dans les bourses du Millah; mais les intérêts acquittaient la dette de sa reconnaissance, et le créancier restait h ses yeux l'obligé. S'il avait su qu'un juif, et son taleb encore! osait lever les yeux sur sa fille, il eût regarde une pareille audace comme le renversement de toutes les lois divines et humaines, à moins qu'il n'eût pris cette prétention pour une mauvaise plaisanterie; tant elle lui aurait paru exorbitante. Aussi n'était-il point le confident des amours furlives qu'abritait son toit, et il n'avait point assez de perspicacité pour les deviner. Loin delà, il avait si bien pris l'habilnde de voir un gendre dans Douglas, qu'il s'obstinait dans sa chimère paternelle, et malgré la parole donnée à Thécla, il se jurait bien dans son l'or intime qu'elle n'aurait jamais d'autre mari que le major. Pourtant il tint assez bien sa promesse durant les premières vingt-quatre heures, même pendant les vingt-quatre beures suivantes, et l'on arriva au troisième jour sans que le mot de mari âge QUI été prononcé. Il est vrai que l'enlèvement d'iïerwarl avait fait diversion; il en avait lanl parlé, qu'avec la meilleure volonté du monde, il lui aurait été matériellement impossible de parler d'aulrecliosc. (lomme le pacha, il espérait bien que c'en était tait de l'insulaire, et grâce à cet heureux coup du sort, le sceptre de la résidence retombait dans sa main sans contestation. La tête du vaniteux vieillard en tournait de joie, et l'on n'aurait pu décider si la catastrophe de son ennemi ne lui causait pas plus de satisfaction que la delivance de sa fille.

98 TUÉCLA.

La simultanéité des deux ésénemenls ne l'avait pas autrement frappé; il était trop loin de la vérité pour concevoir même l'ombre d'un soupçon, et il ne voyait là dedans qu'un jeu du hasard qui lui donnait deux bonheurs en un jour. Pourtant l'histoire imaginée par Thécla n'était pas si bien conçue, qu'un esprit tant soit peu délié n'y eût relevé bien des invraisemblances et des contradictions. Quoique Samuel lui eût fait sa leçon mot à mot , sa mémoire n'était pas venue toujours assez tôt au secours de son imagination, et, par prudence, elle s'était retranchée plus d'une fois dans l'ombre d'un demi-jour qui irritait la curiosité plus qu'elle ne la satisfaisait.

Le fond de son histoire était bien un enlèvement de pirates, elle était bien tombée au pouvoir des Mores; mais il y avait dans son aventure, même pour elle, des mystères que le temps seul pouvait éclaircir. En quels lieux avait-elle été débarquée et retenue captive? Elle l'ignorait. Quels étaient ses ravisseurs? Elle ne le savait pas davantage; et quant à sa délivrance, elle la devait à la pitic d'un inconnu que son malheur avait touché. Du reste, elle avait été respectée, et traitée avec égards et distinction. Tout cela était bien romanesque; mais M. d'Upsal s'en contentait, et commentait les ch()ses au profit de sa vanité.

— Je vois ce que c'est, disait-il d'un ton capable, ces scélérats ont eu peur quand ils ont su que lu étais ma fille; et voilà pourquoi ils l'ont relâchée; mais tout n'est pas dit ; je leur préparc une leçon dont ils se souviendront.

Thecla ne s'attendait pas à trouver tout le monde

THÉCI.A. 90

aussi crédule, surtout quand elle eut appris la vérilahlc cause de sa délivrance. Reparaître le mètiie jour où Herwarl disparaissait, c'était là aussi une coïncidence par trop facile à interpréter. Prétextant le besoin de se reconnaître et de se remettre avant de recevoir les félicitations de la résidence, Thécla pria son père de cacher son arrivée pendant quelque temps. M. d'Upsal s'engagea au secret avec d'autant moins (ledilUculté qu'il voulait faire à ses collègues une surprise pyramidale, et consacrer le retour de sa fille et la ruine de son rival par un de ces dîners qui immortalisent leur auteur; or les préparatifs d'une pareille fête exigeaient des jours et des jours.

— Seulement, ajouta-t-il quand le pacte fut c(»nclu, nous mettrons ce brave Samuel dans la conlidence : c'est un garçon discret ; il n'est point dépourvu d'esprit, tout juif qu'il est, et ce sera pour toi une ressource; mieux vaut lui que rien; quand tu trouveras le temps trop long, il te tiendra compagnie, et servira à te deseimuyer.

Ainsi Thécla n'avait fait encore que changer de captivité; mais quelle dilîerence ! Au lieu d'Ilerwarl. c'est Samuel qu'elle voyait tous les jours, ou, i)oui mieux dire, tout le jour, dans une inlinnlé qutî rien ne pouvait troubler puisqu'elle était commandée et protégée par celui-là même dont ils a>aient tout a craindre. Les premiers jours se passèrent sarus (]m«' rien vînt alarmer la sécurité des amants, ou les distraire l'un de l'autre, he nom d'IIcrwart, qui était dans toutes les bouches, et surtout dans celle «le M. d'Upsal, n'était pas sorti de la leur une seule fois

C'élail entre eux le résultat d'une convention tacite : leurs lèvres s'étaient scellées d'elles-mêmes par un sentiment de convenance et de dignité. Mais un soir qu'ils étaient seuls et que Samuel paraissait préoccupé, il dit brusquement à ïhécla : On a des nouvelles d'Hcrwarl. — Ah! fit-elle avec indifférence. — H n'est pas mort, comme votre père s'en llatte.

Oh! mon père est implacable! Cette mort eût été affreuse : quoique cet homme m'ait fait bien du mal, je ne la lui ai jamais souhaitée. — Je ne suis pas si bon que vous, et je menlirnis si je disais que je l'ai plaint. C'est qu'aussi vous êtes plus heureuse que moi : vous pouvez le haïr sans remords, tandis que ma haine, à moi, est de l'ingratitude : je suis condamné envers lui au supplice de la reconnaissance, il m'a sauvé la vie. Son nom me fait mal à prononcer. — Pourquoi donc me parlez-vous de lui? N'etionsnous pas convenus de le bannir de nos souvenirs? Puissé-je ne le jamais rencontrer! — Cela dépend de vous. — De moi? Est-ce que je puis le chasser de Teluan? — Vous pouvez, d'un mot, l'empêcher d'y jamais retilrer. — J)'un mol ! Quel est-il, ce mot? Je voudrais l'avoir dit. — Je dois ajouter que ce mol n'est pas seulement un arrêt d'exil, c'est une sentence tic mort. — J«* ne vous comprends pas. — C'est pourtant bien siniph*. Sa \ie est dans mes mains, c'est-àdire qu'elle est dans les vôtres : il vivra, si vous voidez (pi'il vive : dites qu'il meure, il mourra. — Prenez garde, vous avez l'air de méditer quelque projet sinistre. — Ouel projet puis-je nourrir contre lui! Ne lui «lois-je pas In vie? Mais répondez-moi

donc, voiilez-voiis qu'il vive? Voulez- vous... — Je veux que vous me donniez le mot de celte étrange énigme. — Eh bien I écoutez-moi. C(?t homme a mérité votre ressentiment, votre mépris, vous ne l'aimez plus, mais vous l'avez aimé : ètes-vous sûre de vous? Pouvez-vous me répondre qu'en le revoyant vous n'éprouverez pour lui que de l'aversion? que le souvenir des outrages qu'il vous a fait subir surnagera seul dans votre cœur?

— Quoi ! est-ce bien vous qui me faites une question pareille? Vous êtes bien prompt à douter! — Soyez franche, soyez sincère, descendez en vousmême avec courage, et quelle que soit la vérité, osez me la dire tout entière; moi j'aurai le courage de l'écouler. — Mais quelle vérité voulez-vous donc que je vous dise? — Quand vous verrez le lier, le redouté consul à côté du pauvre et obscur taleb, ne vousarrivera-t-il jamais de faire des comparaisons désolantes pour mon amour, et, reportant les yeux de lui à moi, n'étoufferez-vous jamais un soupir de regret? — Vous plaira-l-il enfin de me dire où vous en voulez venir, et ce que signifie cet interrogatoire inquisitorial? — Il signifie que j'ai contracté une dette envers cet homme, qu'une occasion m'est olTerle de m'acquitter, et (pie j(» ne puis m'y decid(M-, tant j'ai peur d'avoir à m'en repentir ensuite ; c'est à vous de chasser les fantômes qui m'assiègent; car, je vous le répète, il s'agit de sauver cet homme qui nous a fait tant de mal à tous les deux, et c'est à moi (pj'on s'adresse, à moi qui le hais ilans le passe et qui le redoute dans l'avenir, .le sens bien que je le dois; mais

le puis-je? Voilà la question, Thécla ; ohl tirez-moi, je vous en supplie, de celte horrible angoisse. — A tout cela, je n'ai qu'un mol à répondre : Samuel, je vous aime.

Ce mot fut prononcé d'un ton à lever tous les doutes; le jeune Israélite, qui ne demandait qu'à être rassuré, s'empara de cette certitude enivrante comme le naufragé se saisit de la corde de salut qu'on lui jette au milieu des abîmes. Il allait reprendre la parole, et sans doute expliquer à Thécla par quel coup du sort il était devenu le maître et l'arbitre de la vie de leur ennemi, lorsque M. d'Upsal entra et rompit l'entretien.

Samuel sortit et s'achemina vers leMillah; on en fermait la porte comme il la passait, car la nuit était venue, et tout était déjà désert cl silencieux : pas une lumière ne perçait l'obscurité de la cité juive, pas une voix, pas un souffle ne sortait des maisons bien closes. Il n'est pas L'esoin qu'Asmodée dévoile d'un coup de baguette les scènes d'intérieur qui se passent à celte heure sous ces toits ténébreux, on devine les passions que la nuit couvre sous son aile muette ; c'est rentre chez lui, après les trafics, les terreurs, les affronts, les mensonges de la journée, que le juif se dédommage (\o. sa longue contrainte, et se livre aux transports de la haine et de l'avarice; c'est alors, et sous la protection de ses triples verrous, qu'il chargr ses oppresseurs d'imprécations qu'ils ne peuvent entendre, et compte les quadruples qu'ils ne |)cuvcnt voir : celle heure-là le console de tout.

Samuel, après beaucoup de tours et de détours,

TliÉCLA. 103

s'arrêta devant une porte basse toute bardée de lames de fer et hérissée de clous énormes; on eût dit la porte d'une prison ou d'une forteresse, c'était celle de la maison Bendelaq; de peur d'eflarouchcr sor» père, le jeune homme frappa avec précaution ; on fut longtemps à lui répondre, et il dut heurter plusieurs fois encore pour être entendu, ou du moins écoulé. Une faible clarté parut enfin à travers une fente percée au haut du mur, en manière de lucarne, et une voix basse et étouffée, qui flottait entre la colère et l'effroi, demanda : ^ui est là? — C'est moi, mon père, ouvrez.

Bien en prit au taleb de se faire reconnaître : autrement, le vieux Bendelaq aurait fait la sourde oreille; encore ne se pressa-t-il pas beaucoup d'ouvrir à son fils. A la fin un verrou bien huilé se tira sans bruit, puis un second, puis un troisième, et la porte s'entre-bàilla tout juste assez pour laisser passer obliquement un homme mince et agile, pas un pouce de plus. Cette première porle franchie et refermée soigneusement, une seconde exactement taillée sur le patron de sa sœur jumelle, car une seule ne sulRrait pas pour calmer les alarmes de l'avarice israelite, s'ouvrit et se reforma avec les mêmes formalités. Ou comprend bien que Bendelaq n'avait d'autre portier que lui-même; et, par excès de prudence, il t)uvrait toujours sans lumière, afin de ne pas éveiller l'allenlion des voisins.

— Es-tu devenu fou? dit-il à son (ils quand les deux portes fabriquées par la peur eurent éle sci'llees par elle; y a-t-il du bon sens, dis-moi, à rendre visite

aux gens à une heure aussi indue? 11 y a de quoi nous compromettre; malheureux enfant, tu veux perdre ton père! — L'affaire dont j'ai à vous parler ne souffre pas de retard. — Une alTairel Ah! c'est différent : si elle est honne, tu as bien fait de venir. Eût-il été minuit, je me serais levé pour t'ouvrir; il n'y a pas d'heure pour les affaires.

Bendelaq avait conduit son (ils dans une petite chambre étroite et longue, qui s'ouvrait sur la cour, et où une lampe de cuivre répandait plus d'ombre que de lumière. Les quatre murs passés à la chanx étaient parfaitement nus, et tout le mobilier consistait en une table grossière et quelques chaises de paille : c'était là le salon du plus riche capitaliste du Mi lia h.

— Maintenant, dit l'usurier, de quoi s'agit-il? — Il s'agit de me donner de l'argent, répondit Samuel sans préambule. — De l'argent! s'écria Bendelaq en bondissant sur sa chaise; de l'argent! repeta-l-il en baissant la voix d'une gamme; ne m'en as-tu pas assez coulé depuis que tu es au monde? et combien m'en as-tu rapporté? Je ne parle pas de mes peines; mais comment as-tu seulement reconnu mes sacrifi ces? — En conscience, mon père, quand on met un llls au monde, il faut bien l'élever : d'ailleurs, il y a longlenq)S (jue je ne vous coûte plus rien. — Tu me coûtes tout ce qu(î lu ne me rends pas; les dépenses (ju'nn père fait pour ses enfarjts sont un |)rét qu'ils doivent lui rembourser lt)rs(|u'i!î» sont honnnes; et loi, m'as-tu seulement paye les intérêts? Si c'est «le l'argent que lu veux, va en demander à les ciuisuls,

TIIÉCLA. 101)

ils en ont, eux;Ben-A4)basneIeleurvolepas; moi, je n'en ai point. — Pourtant, il m'en faut absolument; et vous m'en donnerez, j'en suis sur, quand vous connaîtrez l'affaire. — 3Iais voyons donc cette affaire; si elle présente des bénéfices sûrs, je ne refuse pas de m'y intéresser pour quelque chose. — J'ai une dette qui me pèse... — Une dette! miséricorde! une dette! C'est décidé, il finira sur l'échafaud. — Laissez-moi donc parler, mon père; nous n'en finirons pas si vous m'interrompez toujours. — Allons, je t'écoute, parle. — Vous savez aussi bien que moi comment le consul anglais m'a sauvé la vie, voilà la dette que j'ai sur le cœur; je ne respirerai librement que lorsque je l'aurai payée. — En ce cas, tu peux respirer tout de suite, car j'ai acquitté la dette, moi. Oui, quelques jours après ta belle équipée avec ces enragés d'Aïssaouas, j'ai avancé à ton Anglais une sonmie énorme, à un taux misérable, et sans hypothèque. Ainsi, vous êtes quittes l'un envers l'antre; je veux dire que c'est lui maintenant qui est le débiteur, et que nous sommes les créanciers. Dis, après cela, que tu n'as pas un bon père! Ingrat enfani, on bâtirait une kassaba avec ce que tu me coûtes!

Samuel n'ignorait pas les liabiludes usuraires de son père, et d'ailleurs il av;iil coiniaissance des dix mille piastres prêtées et des condilions exorbitantes auxquelles elles l'avaient été; il n'entra pas en discussion sur ce point, et allant droit à scm but : Ces dix mille piastres, ajonta-t-il sans sourciller, ne suffisent pas pour sa rançon ; les Berbères exigent le double, et je suis résolu à compléter la somme. —

Complète-la si tu le veux, cela ne rae regarde pas. — Je vous demande pardon, cela vous regarde, car c'est vous qui avancerez l'argent. — Mais tu ne sais donc pas, malheureux, que ton Anglais me doit déjà vingt mille piastres? Eh bien! cela fera trente. — Saints prophètes! cet enfant est-il bien à moi? — Qu'avez- vous à craindre? Vous imaginez-vous que le gouvernement anglais vous laissera payer la rançon de son consul? Vous serez remboursé immédiatement, intérêts et principal. — Qu'il s'adresse donc à son gouvernement! — C'est bien ce qu'il fera; mais, en attendant, ses jours sont en péril; il faut le tirer le plus tôt possible, et pas plus tard que demain, des mains des bandits; un jour de retard lui coûterait la vie, et je veux la lui sauver comme il a sauvé la mienne; c'est alors seulement que nous serons quittes. — Tu n'entends rien aux afTaires, mon pauvre Samuel. Si, par supposition, j'avançais la somme, je te le demande, là, qui est-ce qui m'en répondrait? — Moi. — Mauvais plaisant! — Je ne plaisante pas. — Alors, tu as perdu la tèlc. — C'est vous qui avez perdu la mémoire. Vous oubliez que vous êtes mon débiteur. — Tu as le mot pour rire, ce soir, mon garçon. — Je vous dis que je parle sérieusement. Puisque vous ne voulez pas me comprendre, je vais m'expliquer catégoriquement. Sarah Levy,ma mère, est niorle, je suis son unique enfant ; à qui revient sa fortune? je vous le demande. Jamais je n'ai fait valoir mes droits, quoique je sois d'âge depuis longtemps; et s'il n'était question que de moi, je ne vous réclamerais rien, mais il s'agit d'une detle à payer.

TUÉCLA. 107

— Tu l'aimes donc bien, ton consul anglais? — Au contraire, je le hais, et c'est afin de pouvoir le haïr tout à mon aise que je ne veux rien lui devoir. — Quand je te dis que lu ne lui dois plus rien, et que j'ai payé pour toi! Ah çà! dis-moi un peu, quel intérêt t'offrirait-on? — Vous faites vos affaires sans me consulter, souffrez que je fasse les miennes comme je l'entends. — Au reste, tout ce que nous disons là n'est que par manière de conversation; si j'ai des comptes à te rendre, on verra cela plus tard; ces choses-là ne se traitent pas ainsi. D'ailleurs, je n'ai point d'argent. — Oh ! pour cela, mon père, vous en avez votre cave pleine. — Veux-tu te taire, imprudent! — Prêtez-moi seulement la clef pour un moment, je vous jure de ne pas prendre une obole de plus que la somme dont j'ai besoin.

11 parait que Samuel avait frappé juste, et que le coup avait porté, caria voix du vieux Bendelaq s'était sensiblement radoucie. Il semblait fort agité, et sa chaise craquait sous les contorsions qu'il faisait pour contenir sa colère. On pourrait s'étonner qu'il ne prit pas plus à cœur la délivrance d'un homme (jui lui devait tant d'argent; mais le fait est qu'il ne la désirait pas; au contraire, il avait en main de si bons titres, et de si solides garanties en perspective, que la mort de son débiteur lui promettait un bénélice de vingt-cinq pour cent. Il avait fait son compte, et maudissait ce qu'il appelait l'humanité des Berbères.

— 11 y a un moyen de tout arranger, reprit-il enfin d'une voix paterne : épouse Simka Coriath; son

108 THÉCLl.

père lui donne dix mille piastres en dot; avec cela, tu pourras racheter ton consul. — Non, mon père, je n'épouserai point Simka, et je ne rachèterai pas le consul avec l'argent d'autrui, mais avec le mien. — Le tien ! le lien ! c'est ce qu'il faut savoir. Voyons, veux-tu me donner ta quittance pour trois mille?... pour quatre mille?... J'irai jusqu'à cinq, et qu'il n'en soit plus question.

Comme Samuel gardait le silence, il reprit : Diable! tu es dur en affaires, et je plains ceux qui tomberont entre tes mains. Si j'avais tait comme cela, moi, où en serions-nous à l'heure qu'il est? Tu ne veux donc pas pour cinq? Prends garde, tu l'en repentiras; car ton éducation m'a coûté des sommes effrayantes, et les voyages, doncl Pour peu que je voulusse te traiter en étranger, je crois, en bonne justice, que tu serais encore mon débiteur. Ainsi, je le conseille de prendre les cinq mille; c'est tout gain pour toi. — Il me faut dix mille piastres! s'écria Samuel impatiente, pas un sou de plus, pas un sou de moins, et je ne sors pas d'ici que vous ne me les ayez comptées. — Alors, lu y resteras longtcm[)S, répondit Bendelaq en allant vers la porte avec la lampe; seulement lu auras le désagrément de coucher par terre cl sans lumière.

Samuel replaça la lampe sur la table, et lit rasseoir son père.

— Ahcà! s'écria le vieil usurier d'un ton de mélodrame, est-ce que lu veux assassiner Ion père?— Ne changeons pas la question: je ne veux pas plus assassiner m(»n père que mon père ne veul vt)lerson fils.

TUÉCLA. 109

Ik'scondoiis à la cave, ajoula-l-il t'ii prenant la lampe, et finissons- en. J'ai promis l'argent [)Our celle nuil, et je tiendrai parole à tout prix. — Tu as l'air de me menacer. — Je ne vous menace point, mais si ce soir VOUS me refusez, dès la pointe du jour je monte à la Kassaba avec le vieux Levy pour témoin, et je déclare au pacha que vous me retenez mon bien, quoique vous ayez des caveaux pleins d'or. Il vous fera bien payer, lui. — Tu n'en feras rien, misérable ingrat ! autant vaudrait amener dans ma maison une bande de voleurs. Tu ne sais pas ce que tu dis; c'est ma ruine, c'est ma mort que lu médites. Si Ben-Abbas savait que j'ai quelques pauvres piaslres de côlé, il ne m'en laisserait pas une, et lu serais la première victime, car, en me dépouillant, n'est-ce pas toi tju'on dépouillerait? — Eh ! que m'importent à moi vos richesses, puisque je n'en jouis pas? — Et moi, donc, est-ce que j'en jouis? — Alors, qu'en faitesvous? — Je les ai. — Que vous les ayez ou qu'on vous les enlève, nous n'en serons ni plus pauvres ni plus riches. Un trésor enfoui est un trésor perdu. —

— Voilà ce que disent les chréliens de malheur. Oh 1 que je reconnais bien là leurs infâmes leçons! Ils sont trop heureux que je les enfouisse, mes Iresors. Que feraient tous ces nécessiteux insolents si je ne leur venais en aide, si je ne me dévouais pour eux tous les jours? - Ne nous écartons pas de noire sujel , dit Samuel en ramenant impitoyablement la question sur son véritable terrain. Voulez-vous enlin, ou ne voulez-vous pas faire droit à ma demande?

— Mais si je te donnai*» cet argent, me le rendrais-lu

110 THÉCLi.

fidèlement? — Est-ce que je vous le demanderais, si je voulais le garder? Vous savez l'emploi que j'en veux faire; à peine me rentrera-t-il, qu'il repassera jusqu'à la dernière piastre de mes mains dans les vôtres. — Et si on ne le le rend pas? — Eh bien! c'esL moi seul qui supporterai la perte. — Alors , mon cher enfant, n'en parlons plus; je ne veux pas t'exposer à perdre ta pauvre petite fortune. Si tu n'as pas de raison, j'en aurai pour loi, moi, et je ne suis pas ton père pour rien. Va, laisse-moi ton Anglais s'en tirer comme il pourra avec les Berbères, et s'il y reste, tant pis pour lui ! La perte ne sera pas déjà si grande; ce sera un chrétien de moins, voilà tout, et un chrétien qui ne nous aime pas, je t'en reponds, malgré le petit service qu'il t'a rendu, et quoiqu'il vive à mes dépens depuis tant d'années. Va te coucher, mon garçon; tu sais que tu as toujours un lit dans la maison de ton père. Plût à Dieu que lu ne l'eusses jamais quittée !

— Vous ne voulez donc pas me donner mes dix mille piastres? reprit Samuel, fort peu touché du subit attendrissement du vieil usurier. — Eh bien! non. — C'est votre dernier mol? — Oui. — Allons, ce sera pour demain. Je m'en vais, de ce pas, prier le vieux Levy de se tenir prêt à m'accompagner, dès le matin, à la Kassaba. — il est homme à le faire comme il le dit, pensa tout bas Bendelaq; c'est une lôlel... Tu n'iras pas, conlinua-t-il à haute voix. Je te défends de sortir d'ici; je suis ton père, j'imagine, cl j'ai le droit d'être obéi. — Ecoutez, mon père, je ne vous ai jamais manqué dn respect, quoique vous ne vous res-

pecliez guère, vous; mais il y a un lenne h tout, et je suis fatigué de votre avarice. Ne comptez plus sur mon obéissance. Vous êtes mon spoliateur, vous n'êtes plus mon père, je ne suis plus votre fils; nous devenons, dès à présent, étrangers l'un à l'autre, et j'agirai en conséquence; vous n'aurez à vous plaindre que de vous. Ce soir, je ne vous demandais que la moitié démon bien, et seulement à emprunter; demain , je le réclamerai tout entier, et je ne vous rendrai rien.

Celte dernière phrase lit réfléchir Bendelaq. 11 savait, mieux que personne, combien étaient justes les réclamations de son fils, et, quand il le vit si décidé à revendiquer ce qui lui appartenait, il se résigna à céder quelque chose, de peur de se voir tout arracher. Il prit la lampe d'une main tremblante, et, sans prononcer un seul mot, il fit signe à Samuel de le suivre. La colère l'étouflait, son œil jetait un feu sombre, ses dents se serraient convulsivement, tous ses traits étaient crispes, et il avait une si mauvaise figure, que son fils ne le perdait pas de vue; nul doute que le crime n'eût traversé cette âme sordide. Après avoir descendu je ne sais combien de marches, ouvert je ne sais combien de portes, ils arrivèrent dans un caveau creusé sous les foiulcmenls de la maison. On voyait épars rà et là de vieux habits, de vieux meubles, tout ce qu'il y avait de plus immonde et de plus délabré. Mais celle misère alTectee n'était qu'un voile hypocrite jeté sur la richesse. Bendelaq alla droit à l'un des angles du caveau, il en écarta du pied un las de guenilles, et ^'armallt d'un epu-u

lia TUÉCLA.

rouillé, qui se trouvait là comme par hasard, il l'ent'onça dans le sol. Au peu de résistance qu'il rencontra, on devinait bien qu'en cet endroit la terre avait été fraîchement labourée. Après plusieurs estocades données à coup sur, l'épieu n'entra plus dans la mine ; il avait touché le fdon. Le vieux juif s'accroupit alors sur les deux genoux, et se mit à gratter la terre avec les mains : on l'eût pris, en cet état, pour une goule <)ccupée à déterrer un cadavre. Et croyez, après un pareil spectacle, à l'autorité paternelle! La lampe qui éclairait ce lieu de ténèbres y jetait des demi-lueurs sépulcrales, et il y régnait un morne silence. Témoin muet de cette ignoble scène, Samuel ne trouvait pas un mot à dire, et n'avait nulle envie d'exprimer ce qu'il éprouvait; son père lui faisait pitié. Quant à Bendelaq, il n'avait pas conscience de l'effet qu'il produisait, et il s'en souciait fort peu; l'avarice avait éteint depuis longtemps en lui le sens moral et la dignité du père de famille. La rage concentrée à laquelle il était en proie lui serrait la gorge comme une main de fer, et lui ôtait l'usage de la parole. Il n'en continuait pas moins à fouiller les entrailles de la terre, et il en avait déjà tiré plusieurs sacs de cuir remplis d'or; il savait d'avance le contenu de chacun, car il n'en tira pas un de trop; au dernier, la voix lui revint; il s'écria du ton d'un hoîiime qu'on vient de <lépouiller au coin d'un bois : Au moins, à présent,

on ne m'en demandera |)Ius.

ht craignant sans doule de la i)art de son lils une

incrédulité par trop naturelle, il le lira par le bras, cl le fnn;a de plon^zer la main dans le trou, qui élait

\iilr en effet.

— Eh bien ! ropril-il en remettant toutes choses on place, tu le vois!... (^iiand je te disais que je suis un homme ruiné. Je t'ai l'ait descendre avec moi pour te convaincre par tes propres yeux que c'en est fait de ton malheureux père; rien, plus rien, lu laisses la misère au logis. Penses- lu que si j'avais de l'argent, je te donnerais de l'or, et des onces d'Espagne encore, au prix où elles sont aujourd'hui? Ces dix mille piastres sont tout ce qui me restait; c'est ma dernière ressource; hélas! je les ai amassées pièce à pièce, je les réservais pour les cas désespérés, et tu me les prends, toi, mon (ils!... Oh! c'est infâme. Si seulement c'était pour un placement sur et lucratifl mais non, c'est pour les jeter à l'aventure, comme un ccervelé. Va, tu es un enfant dénaturé, et je t'abandonne aux remords de ta conscience. Tu crois peul- <}tre que je fais le pauvre pour t'en imposer, et que j'ai de l'argent caché; cherche, je te donne tout ce que tu trouveras.

En disant cela, il mit l'épien dans la main de Samuel, qui n'en fil aucun usage, et qui ne repondit pas un mot à la vii ulenle philippique de l'auleur de ses jours. Il se pouvait qu'il n'y eût plus rien dans ce premier caveau; mais ce que Bendelaq se gardait bien d'ajouter, c'est qu'il avait en poche la clef de beaucoup d'antres où il n'aurait pas conduit son fils.

Nous n'entrerons pas dans le détail des reçus et reconnaissances de toute espèce qu'il exigea de lui avant de se dessaisir de ses onces chéries; nous tairons également ses doleauGcs, ses temp«)risiiti()ns, ses

subterfuges, quand vint l'heure fatale de s'exécuter. Samuel tint bon, et son insistance fut couronnée d'un succès complet. Il remplit d'or toutes ses poches, son père ne lui aurait pas fait cadeau d'un sac, et, chargé de son lourd et riche fardeau, il s'achemina vers la porte. Ce- fut là encore un moment critique pour l'usurier; il eut une rechute, et se jetant en travers du seuil : Tout ceci n'est donc pas un jeu? s'ecria-t-il d'une voix désespérée. Rends-moi cet argent, Samuel; voilà tes reçus, reprends-les, je te donne ma bénédiction. Tu me remercieras plus tard d'avoir dechargé ta conscience d'un crime : car c'est un crime, ce que tu fais là; c'est plus qu'un meurtre, c'est un vol, et un vol domestique. Avoue que tu as voulu éprouver la tendresse de ton père. Tu vois bien, mon enfant, qu'il ne te refuse rien, et qu'en toute occasion tu es sur de le trouver. C'est convenu, n'est-ce pas? lu me les rends? Rentrons. — Eh non! laissezmoi donc aller, on m'attend. Pour peu que je larde encore on viendra me chercher ici, et ce sera bien autre chose. — Tu t'imagines que je te permettrai de traverser le Millah avec une [)areille somme? Tu n'y penses pas; lu veux te faire assassiner. — Qui me verra, par la nuit qu'il fait? — Mais tu n'y verras pas non plus, toi: tu te pendras dans les rues; d'ailleurs, la porte du Millah est fermée, et le ct)ncierge ne se lèvera pas pour le l'ouvrir. — Je vous demande pardon, il me l'ouvrira à quelque heure que je me présente : c'est arrangé d'avance. — Est-il possible que le vieux coquin remplisse si mal sa consigne? Dieu sait combien il l'aura pris pour cela? Va, lu es bien lou-

TIIÉCLA. lltt

jours le môme prodigue; l'argent ne te coûte rien, lu le jettes par les fenêtres. Es-tu sûr de lui au moins? S'il allait te voler I — Quelle idée! un vieillard de quatre-vingts ans! — Dix mille piastres! il y a de quoi rendre la vie à un mort.

Cependant Samuel était parvenu à tirer les verrous de la première porte, il restait encore celle de la rue. Une fois sous le vestibule, Bendelaq se tut prudemment, de peur d'être entendu par quelque passant attardé, et il ne lui échappait plus que de rares monosyllabes étouffes par la peur. Après bien des lenteurs, bien des retards, la porte allait enfin s'ouvrir, il la referma brusquement, et prenant son fils à la gorge : Tu es un misérable, un scélérat, lui dit-il d'une voix sourde, tu es un parricide I Je te donne ma malédiction !

Il n'en put dire davantage; la rage le suffoquait. Samuel se dégagea de ses mains furieuses, il ouvrit la porte de force, et s'elanca enlin dans la rue. Il n'y avait pas lait trois pas, qu'il se sentit retenu par son habit; c'était encore son père.

— Samuel, lui dit-il à l'oreille d'une voix si basse et si altérée qu'elle était à peine compréhensible, lu feras attention qu'on le rende la somme en onces d'Espagne, et qu'elles aient le poids.

Toutes les siennes étaient rognées.

Pendant que cette scène se passait au Millah, un homme se promenait devant le consulat d'Angleterre avec tous les signes de l'impatience. Il s'arrêtait à chaque pas, pour interroger de I'omI et de l'oreille les ténèbres épaisses et silencieuses. N'entendant rien ,

ne voyant rien venir, il frappait du pied avec colère, et se mettait à courir; puis il revenait tout aussitôt au point d'où il était parti, comme s'il eût craint qu'on n'arrivât d'un côté tandis qu'il allait de l'autre. Cet homme était Dick.

Du camp d'Amgiara, il était revenu précipitamment à Tetuan, et, sans perdre une minute, il s'était mis en campagne pour trouver les dix mille piastres qui lui manquaient encore pour payer la rançon de son maître. Il ne s'était pas tourné cette fois vers le Millah : il savait trop que, de ce côté, leur crédit était épuisé, et qu'il consommerait un temps précieux en démarches inutiles. Il alla droit aux collègues d'Herwart, qui pouvaient, en se cotisant, compléter la somme en quelques heures. Sa cause était la leur, un danger pareil les menaçait tous ; mais ils n'en furent pas moins sourds aux sollicitations du fidèle intermédiaire. A les entendre, aucun n'avait d'argent; quelques jours plus tôt, tous en auraient eu : c'était Tine fatalité; mais ils ne pouvaient que la déplorer; et, tout en fermant leur bourse, ils offraient leur bonne volonté avec un empressement tout-.î-fait touchant; si bien que Dick, après mainte et mainte visite, revint les mains vides. Indigné jusqu'à l'exaspération de ce refus unanime, il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'aller à Gibraltar, où la nouvelle de l'enlèvement n'était pas encore parvenue, et où la rançon du consul eût été bientôt trouvée. 3Iais ce voyage exigeait du temps, vX le temps manquait; les heures lui étaient comptées; que de malheurs une minute de retard ne pouvait-elle pas causer! I/amgar

pouvait se raviser, et si Omaya venait à se douter du marché occulte conclu entre eux dans la tente du conseil, elle était femme à soulever la population contre l'amgar lui-même, et à massacrer le captif de sa propre main. Dans cet état d'incertitude et de per- |>lexité, il s'était souvenu du jeune homme qu'llerwart avait tiré des mains des Aïssaouas.

— Peut-être est-il reconnaissant, quoique juif , pensa-t-il; qui sait s'il ne réussira pas à faire une trouée dans le coffre-fort de son usurier de père?

En désespoir de cause, il s'était adressé à lui, et il attendait alors avec une fièvre d'angoisse le résultat de sa démarche.

— Eh bien ? lui cria-t-il d'aussi loin qu'il l'aperçut. — Je vous apporte ce que vous m'avez demandé, répondit froidement Samuel.

Dick ne put retenir un jurement de joie, et il embrassa le taleb avec effusion.

— Pardieul reprit-il, on m'aurait dit hier : Dick, tu serreras demain dans tes bras, et de bon cœur, un enfant d'Israël, que j'aurais bien cerlainement répondu : Plutôt donner l'accolade au diable ou au pacha. Allons, c'est dit, vous me réconciliez avec vous et les vôtres. iMais, à propos, l'abordage a dû être chaud; on connaît le vieux, il n'est pas homme à se rendre avant d'avoir lâche à l'einicmi toutes ses bordées.

Samuel ne répondit rien aux grossières interpellations de l'ancien pirate; il recul de la même manière ses protestations bruyantes, et le suivit en silence dans le consulat. Ouand Dick \il les onces de

Bendelaq étalées devant lui, il ne s'emliarrassa pas qu'elles fussent ou non rognées, et les prit pour bon argent.

— Excusez-moi, dit-il, si je ne vous fais pas de reçu; mais, voyez-vous, c'est que je suis moins fort sur le chapitre de l'écriture que sur plusieurs autres; une plume n'est pas ce que je manie le mieux au monde. Qu'importe? Entre gens d'honneur, la parole suffît, et vous pouvez compter sur celle de Dick. D'ailleurs, j'ai pour répondant Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne : car c'est le roi , c'est l'Angleterre en masse que ces brigands de Berbères rançonnent dans la personne de notre consul. Je voudrais bien voir qu'on vous fit attendre votre argent seulement un jour! Il n'en sera rien, dussé-je...

Il n'acheva pas sa phrase; mais il voulait dire : Dussé-je, pour le conquérir, aller en course comme autrefois, sans pavillon et sans papiers.

— Suffît! reprit-il , l'honneur britannique est un bon débiteur.

Samuel abrégea la séance; Dick ne chercha pas à la prolonger. Quand il fut seul , il bourra d'or sa valise jusqu'à la faire crever, la chargea sur le cheval destiné à ramener le consul, en monta un qui l'atterulait, tout scellé, dans l'écurie, et partit sans avoir entendu parler de Tliécla, dont la délivrance était encore un secret pour tout h» monde.

Si c'avait été un si grand crève-cœur pour lui que de porter naguère h la Kassaba les dix mille piastres de son maître, combien ne lui en devait-il pas plus coûter d'en aller jcler vingt mille dans la gueule

THÉCrA. 119

béante de rinsalîableamgcir! Mais, colle fois, c'était pour le compte du gouvernement, el tout en galopant vers les montagnes, il répétait, pour se consoler, le proverbe espagnol : Con tos Moros oro o plomo; ne pouvant se dormer le plaisir d'échanger des balles avec les Berbères, force était hicn de financer, en attendant une revanche qu'il se jurait, en blasphémant, de prendre éclatante.

Tout son regret était de n'avoir point trouvé le santon sur son chemin , et de n'avoir pas eu le temps de le chercher, afin de le faire payer pour les autres; cela lui aurait fait tant de l)ien ! Patience! Saiïah ne perdrait rien pour attendre; son compte était fait, on le lui solderait tôt ou tard.

Page 1