‹ ThéclaChapitre 18 sur 23 · XIX.— LES EXECUTIONS · texte numérisé non relu

XIX.— LES EXECUTIONS

Le soleil se levait radieux sur les monts d'Amgiarfl, el teignait de ses pourpres matinales les eaux transparentes du détroit et les pâles rochers d'Andalousie. }/.i triliu s'était portée en masse au camp, où un grand spectacle lui était promis. La veille, le conseil des omragues avait enfin prononce sur le sort du meurtrier d'Hassan, et lui avait applique la peine du talion; l'anjgar, qui avait paru d'abord incliner à la douceur, s'était ravisé, et il avait ele le premier à demander la mort du chrétien; son avis avait fait loi.

On avait choisi pour le lieu du supplice une espèce de crête isolée, et flanquée d'épouvantables précipices, qui s'élevait à côté du carap. Un haut gibet qu'on voyait partout avait été dresse au point culminant, et le patient devait y être pendu, non par le cou, mais' par les cheveux , afin que son agonie fût plus cruelle, et qu'il demeurât exposé plus longtemps aux outrages et aux coups de la population. Chacun se promettait de prendre une part active à la sanglante fêle, et dès le point du jour la foule était immense sur le théâtre de l'exéculion. Les hommes y étaient en armes , les femmes parées comme pour aller à la mosquée; pas un mot de clémence ou de pitié ne sortait de ces cœurs sauvages, le meurtre et le fanatisme brillaient dans tous les regards.

La première au rendez-vous avait été Omaya ; entourée de ses enfants, elle s'était assise au pied de l'échafaud, afin d'assouvir de plus près sa haine, et de recevoir avec eux le baptême de la vengeance; elle ne voulait perdre aucune des tortures, aucune des angoisses delà victime. Une joie féroce était répandue sur ses traits, et elle avait mis une arme dans la main de chacun de ses enfants , même les plus petits, afin qu'ils pussent tous, selon leurs forces, frapper l'assassin de leur père. Placée plus haut que le reste des spectateurs, elle avait l'œil h la découverte, elle dévorait du regard le chemin que devait parcourir le condamné, toute prête h saluer son apparition par un cri de victoire.

Cependant le condamné n'arrivait point, l'impatience commençait h gagner le peuple, et surtout la

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veuve impitoyable; un niuriiîure sourd, comme le grondement do la mer avant l'orage, s'élevait du sein de la multitude; on brandissait les poij^nards au soleil ; on faisait retentir l'air de vociférations furibondes ; on tirait des coups de fusil du côte de Gibraltar, en signe de menace et de défi. Tout à coup Omaya fit signe que le convoi funèbre venait de sortir enfin de la tente du conseil , et bientôt, en etVet , on aperçut l'amgar qui s'avançait lentement, porté sur les épaules de quatre soldats robustes. Sa tète vénérable dominait la foule comme un écueil blanchi d'écume domine au loin les (lots houleux. La tribu accueillit son chef par des cris d'enthousiasme, ne doutant pas qu'il vinl présider la cérémonie, afin de lui doimer plus de solennité. Quand l'amgar fut au milieu du peuple, il leva la main, et le silence s'établit aussitôt : car ce geste indiquait qu'il voulait parler.

— Enfants, dit-il, Allah est grand , que sa volonté sainte s'accomplisse sur la terre comme dans l'empire des cieux; il nous avait doiuié un chsétjen, il nous l'a retiré; lui-mérne s'est chargé de venger Hassan; adorons ses divins secrets, courbons-nous en silence sous la verge qui nous frappe; car, n'en doutez |)as, enfants, c'est pour nous punir de nos iniquités qu'il nous a refusé la gloire d'accomplir ce grand acte d'expiation; il n'a pas trouvé nos mains assez pures pour leur confier le glaive de la justice, .l'avais enferme le chrétien dans ma |)ropre lente, alin qu'il fût mieux garde, et cette nuit il a rompu ses liens, il s'est enfui du camp. J'ai mis en vain à sa poursuite, on na trouNe nulle part sa trace; il setn-

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ble qu'il se soit envolé sur les ailes du vent , ou qu'Eblis lui-même nous l'ait ravi.

L'artificieux amgar n'ignorait pas qu'à tout spectateur désappointé il faut une fiche de consolation. Avant donc que le mécompte de la mullitude se changeât en fureur, il se tourna gravement vers sa suite, et indiquant du doigt un soldat qui marchait paisiblement dans le cortège, sans prévoir le coup qui allait fondre sur lui : Cet homme, reprit-il, avait la garde du prisonnier, c'est lui qui l'a laisse échapper-.enfants, punissez-le vous-mêmes. Je vous l'abandonne.

Le peuple, pour toute réponse, se rua sur l'innocent soldat, mille bras se levèrent sur lui, et il tomba criblé de blessures avant d'avoir eu le temps de pnv férer une parole. Son corps fut mis en pièces cl trainé en triomphe à travers le camp, comme si c'eût été celui d'Herwart.

Cette diversion sanguinaire apaisa et contint le peuple prêt à se révolter. Mais tout à coup une voix éclatante domina le tumulte, et attira tous les yeux du côté de l'echafaud. Cette voix était celle d'Omaya.

— Berbères, s'écria-t-elle en dardant aulour d'elle des regards foudroyants, on vous trompe, on vous trahit, et vous venez de commettre un meurtre abominable, vous avez massacre un innocent! Le coupable, conlinua-t-elle en étendant la main vers l'amgar immobile et muet, le voilà, c'est lui; tout ce qu'il vous a dit n'est qu'un tissu de mensonges et d'infamies; la perfidie de ses pan)les sert de voile n la perfidie de ses actions : c'est lui, \ous dis-jc, lui

qui a brisé les lers du chrétien, c'est lui qui l'a rendu à la liberté; l'or des infidèles l'a corrompu. Berbères, mes frères, éloignez-vous de lui, son souftle distille la corruption , son œil a le regard Taux du basilic, les hyènes et les panthères sont meilleures que lui , car elles ne se trahissent point entre elles, et lui nous a trahis. 0 fils d'Amgiara , jusqu'à quand vous laisserez-vous abuser par un traître, comme des enfants crédules? Oui, vos chefs vous perdent et vous déshonorent, vos chefs conspirent à l'envi la perte de la tribu , et le flambeau sacré de l'islamisme s'éteint dans leurs mains parjures ; ils foulent aux pieds les saints préceptes et les magnanimes exemples des ancêtres; ils préfèrent l'or à la justice, leur cœur ne bat plus pour la vengeance. Je le vois, maintenant, je le vois, le prophète s'est retiré de nous, et il prend plaisirs à nos désastres, parce que nous nous sommes rendus indignes de ses faveurs. Dojà l'infidèle agit en maître dans les villes de l'empire, et bientôt nos montagnes elles-mêmes deviendront la proie de l'incrédulité; nos mosquées se convertiront en églises ; on entendra des cloches, on verra des croix sur les minarets; le Berbère, dépouillé de son héritage , n'aura plus de patrie, il errera seul et morne au désert, sans cheval et sans fusil. Au vo\ageur >enu de loin qui dcuiandera des nouvelles d'Amgiara, on répondra : Il n'y a plus d'Amgiara, l'amgar a tue sa tribu comme le serpent étoutTe le lion dans ses replis perfides. Eh quoi 1 ne s'elèvera-t-il pas un seul honnnc pour défendre sa race, pour l'empêcher de mourir? ^^ a-t-il donc plus parmi vous d'âmes fières el gé-

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ncreuses, de cœurs intrépidos, plus de guerriers pour sauver la religion et pour venger les martyrs? Berl.ières, vous êtes rois encore dans vos montages, atlendrez-vous, pour vous réveiller, d'être esclaves au pays des chrétiens! Malheur I malheur I Allah nous a abandonnés pour jamais !

Le peuple avait écouté dans le silence de la stupeur cette audacieuse imprécation. Jamais tribun ne fit retentir le Forum d'accents plus passionnés, plus incendiaires; mais le vent de la révolte ne soufflait plus au cœur des Berbères, et les anathèmes de la sibylle vindicative l<^ur inspiraient plus d'effroi que de sympathie. lis fixaient des regards éperdus sur l'anigar, toujours aussi impassible que s'il n'eût pas été question de lui , et ils s'attendaient à voir tomber le feu du ciel sur l'impie blasphématrice.

Omaya vit d'un coup d'œil que sa voix ne trouvait pas d'écho dans ces âmes superstitieuses et timorées.

— Hassan, mon noble époux, reprit-elle après une pause, réjouis-toi dans le royaume du prophète: car lu as quitté la terre avant d'avoir vu l'opprobre de ta tribu: lu n'aurais pas survécu à son déshonneur; moi, la veuve, je ne veux pas non plus lui survivre; je ne veux pas que tes enfants vivent pour mépriser les enfants de tes frères, des frères qui ne l'ont pas vengé. La mort vaut mieux que la vie pour les orphelins sans vengeance. Hassan, fais une place à la famille à côté de loi; reçois-nous dans ton sein p.ilernel.

A ces mois, elle prit ses enfanb dans >es bras, et

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les onlraina avec elle dans le l'ond du précipice.

Tandis que cette comédie tragique se jouait sur les montagnes d'Amgiara, une scène d'un tout autre genre se préparait au consulat de Suède. Le moment était venu pour M. d'Upsal de faire à ses collègues la surprise qu'il leur ménageait; je veux dire qu'après de longues et profondes méditations il avait amené à bon terme le grand œuvre de son dîner pyramidal : il parlait de ce mémorable événement comme un général de la bataille qu'il est à la veille de livrer, ou l'artiste du chef-d'œuvrequ'il va donner au monde: s'il savait le latin , ïexegi monumentiim dut lui venir plus d'une fois en mémoire en songeant à la gloire qui l'attendait. Il faut dire, pour être juste, que le banquet fut digne de la circonstance : Tétuan n'en avait vu jusqu'alors et n'en vil jamais de pareil : un ambassadeur ou un banquier allemand eussent été jaloux du consul, el le détail du festin tiendrait sa place avec honneur dans les fastes culinaires, où nous le laisserons figurer.

L'apparition de Thécla,qui ne se montra qu'au moment de se mettre à table, fut un véritable coup de théâtre. Le secret de son retour avait été si bien gardé, son aventure telle qu'elle la racontait paraissait si romanesque, (jue plus d'un ct)n\ivc' conclut à part lui qu'elle n'avait jamais quitte la maison paternelle, et que l'histoire de son enlèvement était un conte fait à plaisir pour rompre ou dilïererson mariage avec le major Douglas : l'absence du prétendu semblait accréditer cette sup[)()silion lumineuse dans l'esprit des plus incrédules. Mais ce doute et cette

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hypolhèse ne se produisirent pas dans la conversation, qui ne fut qu'un long concert de félicitations chantées sur toutes les gammes.

Quand on eut satisfait aux lois de la bienséance, et que la reconnaissance, les égards que tout convive bien élevé doit h son amphitryon permirent de parler d'autre chose que de M. d'Upsal et de sa fille, il fut question d'Herwart. Il n'y avait pas là un seul homme qui ne se réjouît intérieurement de sa catastrophe et qui ne lui souhaitât du fond de l'âme toutes sortes de calamités : si l'on n'apprend pas sans une secrète satisfaction les malheurs de son meilleur ami , quel sauvage et féroce transport ne doivent pas causer ceux d'un ennemi ! Or on sait qu'Herwart était l'objet de l'envie, de l'inimitié universelle, et les refus recueillis par Dick prouvent que son infortune n'avait pas desarmé les ressentiments consulaires. Personne pourtant n'osa lâcher du premier coup la bride à la mauvaise joie qui les possédait tous, et qui rayonnait maigre eux sur leurs visages. La haine temporisait; les plus jaloux, les plus hostiles étaient en apparence les plus modères : Ilerwart, sans doute, avait ses travers, qui n'a pas les siens? mais enfin on ne pouvait lui refuser une sorte d'estime, et ce qui lui arrivait était vraiment bien malheureux. D'ailleurs , di<;ait un autre, il était dans son droit; bien plus, c'était son devoir de faire pendre le pirate Hassan; tout autre à sa place en aurait fait autant, et le coup qui l'atteignait frap|)ait le corps consulaire en masse, dette dernière considération, dicter" par l'egoïsme, trouvait de l'echo chez tous les convives: car le dan-

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gcr élail commun, et les menaçait tous indistinctement, puisque chacun pouvait être appelé à sévir à son tour.

Ce léger tribut une fois payé aux convenances, cl le xérès, d'ailleurs, aidant, les langues s'émancipèrent; ce futM.d'Upsal lui-même qui donna le signal ; il avait les avantages d'une position nette : son inimitié ouverte lui donnait son franc-parler; dédaignant l'hypocrisie des ménagements, le vieux Scandinave s'espaça tout à son aise, et selon son usage, il dépassa toutes les bornes : L'insulaire n'avait que ce qu'il méritait ; c'est ainsi qu'il devait finir, une telle vie voulait une telle fin. Comme on voit, le charitable vieillard parlait d'Herwart comme d'un mort, ne doutant pas que les Berbères n'en eussent fait justice immédiatement. Thécla écoutait en silence les brutalités de son père; mais les commensaux faisaient chorus, et applaudissaient à l'envi.

Voici bien une autre fête : au dessert on vient dire qu'Hervvart est libre, et qu'on l'a vu à l'instant même rentrer avec Dick ..u consulat d'Angleterre.

— Vous allez voir, s'écria le maître de la maison désappointé, que ces maladroits de Berbères l'auront laissé échapper! C'est décidé, on n'en finira pas avec lui. Il faudra le suliir jusqu'au bout.

Je laisse à juger l'elTel de ce coup de massue. Plus d'une digestion en (ut troublée, plus d'une (igure s'allongea ; celles que la joie avait le plus animées devinrent blêmes; la fin du diner et tout le reste de la soirée furentattristes par ce bonipiet malencontreux. Un long silence régna, pendant lequel chacun s'ef-

força de dissimuler son embarras. Quoique d'accord sur un point, ils n'étaient pas assez sûrs les uns des auîres pour ne pas regretter les vérités qui leur étaient échappées dans l'excès du contentement, et les plus compromis furent les premiers à se jeter dans le champ raboteux et fangeux des palinodies : peu s'en tiraient avec honneur; le plus grarid nombre s'y embourba, et donna la comédie à ses dépens.

Samuel se garda bien de dire qu'il etail l'auteur de cette péripétie; M. d'Upsal ne le lui aurait jamais pardonne. Il échangea avec Thecla, qui seule était dans le secret, un regard d'intelligence qui n'était ni triste ni gai ; car s'ils ne regrettaient pas ce qu'ils venaient de faire, ils n'en éprouvaient aucune satisfaction : jamais bonne action ne fut plus égoïste, jamais service ne fut rendu de plus mauvaise grâce. La première pensée du taleb , en apprenant le succès du marché vénal, fut celle-ci : Dieu soit béni! je pourrai maintenant le regarder en face!

La fêle ne se prolongea pas aussi tard qu'on se l'était promis : chacun avait hâte de rentrer chez soi. Un malaise sourd régnait dans l'assemblée, et les plus coupables regardaient la porte avec inquiétude, comme s'ils se fussent attendus à voir d'un instant h l'autre le ressuscité tomber au milieu d'eux; ils n'avaient pas assez bonne conscience pour affronter son regard en présence les uns des autres. Herwart aurait voulu tirer une vengeance de ses pusillanimes ennemis, qu'il n'en aurait pu trouver inie meilleure; leurs terreurs lui auraient lait pilie, M. d'Upsal seul n'avait pas iinissé le ton; son ressentiment , au eon-

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traire, avait monté d'une gamme : il ne pouvait pardonner à Herwarl de lui avoir gâté sa fête.

— Le misérablel dit-il en reconduisant ses hôtes; on ne nous en débarrassera donc pas ! Cet homme est notre fléau. — Hélas ! qui le sait mieux que moi? pensait tout bas ïhécla; mais elle se taisait, de peur de laisser soupçonner l'invisible lien qui l'attachait malgré elle à cet homme funeste. Elle tenait la tête baissée, un poids immense oppressait son cœur. Sans s'avouer ouvertement qu'elle craignait Herwart vivant bien plus qu'elle ne l'eût plaint mort, peut-être se repentait-elle, en dépit d'elle-même, de ne pas l'avoir abandonné à sa destinée; il lui semblait que tout n'était pas fini entre elle et lui; il était suspendu sur son avenir comme une épée menaçante.

Voilà comment fut accueilli le retour d'Hcrwart; mais nulle part le regret de sa délivrance ne fut aussi vif, aussi poignant qu'a la Kassaba. Comme M. d'Upsal, Ben-Abbas se croyait à jamais débarrassé de son ennemi, et son mécompte fut proportionné à la joie barbare dont il s'était berce. Il a une étoile! se dit-il avec rage; et il passa toute la journée, le lendemain, |)longé dans un morne silence. Plus heureux que le Scandinave, il eut du moins la consolation de décharger sa colère sur quelqu'un ; son trésorier fut la victime que le hasard lui envoya.

Corialh était revenu bien des fois à la Kassaba depuis le vol de ses dix mille piastres; mais jamais it n'avait osé en parier au pacha, de peur de l'indisposer en laissant paraître de l'inquiétude ou trop d'empressement ; il attendait une occasion favorable; ce

jour-là, il crut l'avoir trouvée; c'était un piège que lui tendait son mauvais destin : il y tomba tète baissée; jamais homme ne fut plus mal inspiré. On venait de parler de l'événement du jour, et le nom d'Herwart était revenu cent et cent fois dans le discours; comme il était le héros de l'aventure, il était celui de la conversation.

— A propos, seigneur pacha, se prit tout à coup à dire le malencontreux Salomon, puisqu'il est question du consul anglais, permettez-moi de relever une petite erreur qui s'est glissée dans nos comptes à son occasion. — Je m'étonnais que lu ne m'en eusses pas déjà parlé; i! parait que lu deviens négligent. Prends-y garde, Salomon, celui qui gère mal ses affaires gère encore plus mal celles d'autrui, et je me verrais dans la nécessilé de te retirer ma confiance. — Avec tout autre, les choses ne se seraient point passées ainsi; mais avec vous, seigneur pacha, qu'est-ce que je risque? J'ai bien compris tout de suile qu'il y avait eu quelque méprise, et j'attendais palieinment que vous me rendissiez ma quittance, sans m'en inquiéter aulrement. — Tu as tort; en affaire, il faut toujours s'inquiéter. As-tu les tilres que je t'ai donnés en payement? — Qu'en voulez-vous faire, seigneur pacha? Puisque le consul a payé, c'est du papier mort. — N'iniporle, rends-les toujours. — Je ne les ai plus. — Qu'en as-tu fait?— Le consul les a gardés. — Kn ce cas, je garde ta quillance.— Mais on me les a pris de force. — Va les redemander. — On ne me l«'s rendra pas. — Alors, je ne le rendrai pas non plus la quillance. Je l'avais contié ces papiers, c'est à moi

qu'il l'allait les restituer. Ou ne se dessaisit jamais d'un gage. Et puis, est-ce que je sais, moi, si tu ne l'es pas lait payer? — Vous ne croyez pas cela, seigneur pacha, non, vous ne pouvez pas le croire. Vous voulez vous divertir à mes dépens.

Ben-Abbas n'était pas d'humeur rieuse; il détourna le cours de l'entretien, et demanda brusquement à son trésorier : Qu'y a-t-il de nouveau en douane?

Coriath était si préoccupé qu'il n'entendit point la question; du moins il n'y répondit pas, et s'acharnant à son bien avec la plus légitime des opiniâtretés : Au nom du Ciel! seigneur pacha, reprit-il d'une voix humble, ne vous jouez pas d'un pauvre homme, et rendez-moi ma quittance. — Qu'y a-t-il de commun entre ta quittance et la douane? Je te demarjde ce qu'il y a de nouveau aujourd'hui; réponds.

Salomon, pâle, interdit, ne répondit pas plus <iue la première fois; il se jeta aux pieds de son voleur, et le supplia, les mains jointes, de ne pas le ruiner, de ne pas le réduire à l'aumône.

— Car enlin c'est mon bien, disait le malheureux I»aria; vous ne voulez pas me le prendre, n'est-ce pas? Ce serait la plus criante de toutes les injustices.

Le pacha s'empara de ce dernier mol , (jui, vu h circonstance, était certainement bien modère, et il partit de la pour donner l'essor à sa mau\aise humeur.

— Tu suspectes donc ma probile? dit-il à Coriath avec le Taux calme d'un juge imparlial ; cl lu n.o ïo

ses dire en face! Si j'étais seul en cause, je mépriserais ton injure; mais en m'insultant, malheureux, c'est l'empereur que lu insultes, puisque je tiens ici sa place, et je ne puis laisser impuni un si graïui attentat. Je suis fâché que tu m'aies amené à une pareille extrémité; encore dois-tu t'eslimer heureux d'avoir affaire à moi, un autre pacha t'infligerait le châtiment dû au crime de Icse-majeste, et il [ie ferait que son devoir; moi, je me contenterai d'une correction légère.

Sur l'ordre de Ben-Ahbas, deux vigoureux drùlrs se saisirent du pauvre innocent , et lui tinrent la tête en bas et les jambes en l'air, comme les simoniaques du Dante, tandis qu'un troisième , faisant l'oftice de bourreau, lui appliquait sur la plante des pieds de violents coups de courroie. Le pacha les comptait tranquillement sur un rosaire qui pendait à sa ceinture, et il prenait un féroce plaisir aux contorsions et aux gémissements de la victime. Jaloux de prouver son zèle, l'exécuteur y allait à tour de bras, et Ben-Abbas approuvait de l'œil. Au cinquantième coup, il fit signe d'arrêter; le patient se crut libère: c'était pour changer de pied , et le malheureux reçut cent coups bien comptes.

— Aux affaires, maintenant ! dit le pacha, comme s'il ne s'était rien passe.

Son sang s'était rafraîchi, son front déridé, et lu mauvaise humeur avait fait place à la plus aimabl» iérenité.

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