XX. — LE PORT
(^)u(;lque temps après celle semaine d'avenUires et de pcripclies, un yacht, venu de Gibraltar, entra au port de Tetuan. Le major Douglas en descendit, et sauta à terre comme un conquérant qui prend possession de sa conquête. Samuel qui, depuis le malin, Ijiisait sentinelle sur le rivage, alla droit à lui.
— Eh ! l'ami, lui cria le major avec son air cavalier, je vous remercie de m'avoir attendu; vous venez de la pari du beau -père, n'est-ce pas? — Je ne suis pas votre ami, répondit froidement le talcb, et vous ne me devez pas de rcmerciments; je ne viens ici rie la part de personne, j'y suis pour mon propre compte. — Au tail , ditrimperlinent otïicier, j'avais oublié que le jeune homme est susceptible, et qu'avec lui il t'aut choisir et peser ses paroles. Eh bien! donc, M. le taleb, quelles nouvelles m'apporlez-vous du consulat de Suède? Que s'y passe-t-il? Du diable si j'y comprends rien. Le père m'écrit à peine, la filh' pas du tout : c'est tout au plus si l'on daigne m'annoncer sa délivrance; il me semble pourtant que si quelqu'un devait en ùlre inlorme avant tout le monde, c'était moi. Au lieu décela, j'ai appris la chose par la voix publique. Il y a là certainement (pielque malentendu; j'ai pris le parti de m'en venir expliquer catégoriquement avec le beau-|)ère, et me voici. Mais
je ne vois qu'un cheval; vous retournerez donc à Tétuan sur vos deux pieds? Libre à vous, mon cher, si vous aimez la marche, à moins que vous ne préfériez monter en croupe derrière moi. — Je suis ici tout exprès pour vous épargner la fatigue d'un voyage inutile; l'-oxplication que vous allez chercher, je viens vous la donner; les affaires délicatesse traitent mieux par tiers. Vous voulez savoir, n'est-ce pas, pourquoi M. d'Upsal vous écrit si rarement et d'une manière si ambiguë? Je vais vous le dire : 31. d'Upsal, en vous accordant sa lille en mariage, a outre-passe ses droits, et promis ce qu'il ne pouvait tenir. Après s'être autant avancé, il lui en coûte de reculer, et il ne sait comment s'y prendre pour retirer sa parole; je la retire pour lui , et je vous dégage de la vôtre. Pour Thécla, son silence ne doit pas vous surprendre, et vous devez y être accoutumé, puisqu'elle n'a jamais repondu à vos lettres : avouez que vous seriez bien embarrassé de reconnaître son écriture. On a conclu en son nom et à son insu un marché honteux; elle l'annule, et tout est dit. Si vous êtes sage, vous remonterez tranquillement dans voire yacht, et vous vous en retournerez sans bruit à Gibraltar; on ne veut pas de vous à Tctuan, voilà tout. Vous désiriez une explication catéiiorique, je pense, M. le major, vous avoir satisfait. — Ah ça ! mon bon ami, repondit Douglas en ouvrant de grands yeux, est-ce que vous rêvez? — Trêve de familiarité, s'il vous plaît. Je ne suis pas familier avec vous, ne le Si)yez pas avec moi ; traitez moi comme je vous traite. — Mais, que diable! je n'ai pas la berlue, et je ne vous prends pas
THÉCLA. I3îi
pour un autre : vous êtes bien le nommé Samuel Bendelaq, talelj au consulat de Suède, et enfant d'Israël par-dessus le marche? — Je suis tout cela, aussi vrai que vous êtes le nomme Douglas, major en garnison à Gibraltar, fat et malappris par-dessus le marché. Seulement, en énumerant mes litres, vous avez oublié mes armoiries. Mon blason porte une femme blonde, et pour devise : JSy touchez pas.— La plaisanterie est excellente, parole d'honneur! et vous m'amusez parfaitement. Ainsi, mon garçon, vous êtes amoureux de ma fiancée? — Dites de la mienne, si cela vous est égal. — De mieux en mieux. 11 est divertissant comme tout ! Jamais je ne l'aurais cru si drôle. Mais allez donc, mon cher, on payerait sa place pour vous entendre.— Prenez garde, mon petit monsieur, que la vôtre ne vous coûte pas trop cher. Ecoutez-moi bien : jusqu'à présent, je vous ai parlé au nom d'autrui, maintenant je vais viius parler en mon nom, et, alin que vous ne l'ignoriez pas, apprenez de ma bouche que j'aime ïhécla, qu'elle m'aime, que nous avons l'agrément de son père, et que le consulat de Suède vous est fermé. — Par qui, s'il vous plait? — Par moi.— Insolent! — A la bonne heure! je vois avec plaisir que vous commencez à prendre la chose au sérieux. Vous avez raison, rien n'est plus sérieux, je vous le déclare, et vous allez ici même, à l'instant, me donner satisfaction de toutes vos impertinences passées et présentes. Cela dure depuis trop longtemps, voyez-vous! Vous et les vôtres, vous avez comblé la mesure, ma patience est à bout, et, puisque c'est vous (pie le Ciel jette sur mon
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passage, vous payerez pour tous les autres. Je vous préviens que ceci n'est pas un duel pour rire, un combat au premier sang, comme vous dites au régiment; c'est tout votresang qu'il me faut, tout, jusqu'à la dernière goutte. — Je pourrais, sans manquer aux lois de laconvenance et del'lionneur, refuser le cartel que vous me proposez; mais je veux bien relever le gant, et je ne refuse pas de me battre, pourvu que vous me présentiez un antagoniste décent. Qui est-ce qui se bat pour vous? — Pour moi! Que voulez-vous dire? Que la partie n'est pas égale entre nous. Ma position sociale me défend d'avoir une aflairc d'honneur avec un juif de votre extraction. C'est un préjuge peut-être, mais c'est comme cela; ce n'est pas moi qui ai fait l'usage, je ne puis que m'y conformer. Je ne veux pas me rendre ridicule pour vous faire plaisir. — Oh ! ne croyez pas vous mettre à l'abri derrière cette nouvelle insolence. Puisque vous ne vouliez pas vous battre, il ne fallait pas m'insulter. Mais vous vous battrez; que vous le vouliez ou non, je saurai bien vous forcer à croiser l'epée avec moi. — Tout ce que je puis faire pour vous, si vous uiwcz pas de remplaçant sous la main, et que vous teniez absolument à ferrailler, c'est d'ai»poler un des matelots de mon yacht et de le faire battre avec vous; encore faut-il qu'il y consente.— Misérable! s'écria Samuel avec un geste de menace et «le deli.
La colère etoutTa sa voix : il était blesse dans ce (lue la (lignite huniainc a de plus iioblr, de plus sensible, il souffrait non-seulement dans sa lierte, mais dans son amour. L'insulter, n'elail-ce pas insulter
TIIKCLA. 157
Thccla qui l'avait choisi, Tiiécla qui l'aimait? Lui maintenant, n'élait-co pas cllo, cl ne devait-il |)as garder comme le plus sacré des dépôts l'hoinieur du nom qu'il portail, puisqu'elle devait le porter un jour?
— Ah ! je comprends, reprit-il avec un sourire de mépris, ton insolence était de la lâcheté ; tu ne m'insullais que parce que tu me crojais désarmé; mais tu as fait un faux calcul. Que m'importent, à moi. vos lois arbitraires et votre honneur de convention? Au jeu que nous jouons, un homme vaut un homme, et nous allons voir si ton sang est d'une autre couleur que le mien.
A ce mots, Samuel alla détacher une épée qui pendait à la selle de son cheval, et revint se mettre en garde devant Douglas.
— Allons, dit le major en tirant enlin la sienne du fourreau, il faut bien me mettre en défense pour ne pas être assassiné ; mais, quoi qu'il arrive, ne te vante pas au moins d'avoir eu une affaire d'honneur avec Douglas. Ceci n'est point un duel ; non, c'est une rencontre au coin d'un bois, un guet-apens.
Samuel ne l'écoulait plus; il était absorbe dans sa vengeance : une joie homicide brillait dans ses yeux. Ce moment était le plus grave, le plus imposant de sa vie, il la réhabilitait tout entière. Il était si pénètre de la justice de sa cause et de la nécessité de vaincre, qu'il ne doutait pas de la victoire, quoique toutes les chances du combat fussent contre lui. Le major était un tireur exercé, et faisait métier de tuer son monde avec art et méthode. L\ii , au contraire, tenait son
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épée d'une main inexpérimentée, et descendait sur le terrain pour la première fois; mais il payait d'audace, d'intrépidité, et déconcerta par sa fougue et par son ignorance même les savants calculs et les habiles combinaisons de son adversaire.
Cette- scène de meurtre se passait sur la grève, et si près de la mer, que l'ecumc des vagues baignait les pieds des combattants. Un monticule de sable les cachaitaux matelots du yacht. Unesolitude immense, un silence funèbre régnait autour d'eux. Un oiseau de proie planait sur leurs têtes.
Le combat ne fut pas long. Le major roula sur io sable, frappé d'un coup mortel. Samuel s'était rué sur lui avec tant de violence qu'il l'avait percé de part en part : l'epée s'était cassée dans la blessure. Douglas en tombant poussa un grand cri, suivi d'un gémissement sourd, après quoi il ne laissa pas échapper une plainte, pas un soupir : il était mort sur le coup.
A la vue de ce sang dont il avait eu soif, de ce sang où il devait se retremper, et laver toutes les taches, toutes les ignominies de son passé, Samuel sentit une sueur froide lui tomber du front goutte à goutte, et le frisson de la fièvre lui courir les membres; c'était la première fois qu'il envisageait la mort face k face, et cette mort, c'est lui qui l'avait donnée; d'étranges visions tourbillonnaient autour du cadavre : c'étaient des tètes sans corps , des corps sans tète, et le muruuire de la vague montait à son oreille comme la voix d'une àme plaintive et désespérée. Sa réhabilitation lui roMlnil rjior; pourtant il ne se repentait
do rien, cl ii n'y avait pas de remords dans sa pilié. Exaîlé par lo comhat, par !e meurtre, il se disait, en contemplant la dépouille palpitante qui était là sous ses yeux : Plut à Dieu que ce fût aussi bien Herwart !
Ainsi, les pieds dans le sang d'un ennemi, il rêvait déjà la mort de l'autre, et, livrant son cœur à ce vœu féroce, il se félicitait d'avoir sauvé la vie à son libérateur, parce qu'il avait reconquis par là le droit de la lui reprendre et de la jouer quelque jour contre la sienne.
Quand il vit Douglas mort, bien mort, il alla chercher les gens du yacht, et les amena sur le lieu du combat.
— Le major Douglas, leur dit-il, m'a insulté; nous nous sommes battus, je l'ai tué.
Et, sans rien ajouter, il monta à cheval, et repartit pour Tétuan.
Ce fut heureux pour lui de n'être pas connu des matelots. S'ils avaient su qu'il était juif, nul doute (ju'ils ne l'eussent assommé sur la place; mais son costume européen les trompa, ils crurent avoir affaire à quelque personnage des consulats, et ne songèrent pas à inquiéter sa retraite.
Mais qu'etait-il donc survenu dans la vie de Sa- !nuël pour doimer à son amour tant d'assurance , et pour le faire |)asser en si peu de temps de la timidité à l'audace? Comment avait-il osé dire que Thécla était sa fiancée? Avaient-ils, en elTel, le consentement de IVl. d'Upsal? el par (|uel miracle l'avaienl-ils obtenu?
Le lendemain dn relour d'Herwarl à Teluan, on
était venu dire à Samuel que son père n'avait pas paru depuis quelques jours au Millali, et que personne ne l'avait \u sortir de sa maison; on y avait frappé plusieurs fois sans qu'il eût répondu. Son fds craignit un crime ou un accident, et comme, par excès de précaution , le défiant vieillard vivait seul, on fut obligé de faire sauter les portes comme celles d'une citadelle pour pénétrer chez lui. La première chose que Samuel vit en entrant fut son père couché roide mort sur le carreau.
Resté seul après la scène que nous avons racontée, Bendelaq s'était mis à gémir et à blasphémer. La réflexion, bien loin de diminuer ses alarmes, n'avait fait que les exaspérer; il en avait conçu de si vives sur le sort de ses onces, il s'était abandonne à une si épouvantable colère contre l'exécrable enfant qui jetait son l)ien aux quatre vents de la terre, qu'il s'était rompu un vaisseau dans la poilriiie; le sang l'avait etoulTe. Nous ne dirons pas que les larmes de son fils l'accompagnèrent dans sa bière, c'eût été de l'hypocrisie ; il n'avait jamais aimé . jamais estimé ce père marâtre, et il eût rougi déjouer sur sa tombe la misérable comédie des héritiers qui pleurent des yeux et rient du c(Eur. Ce senlimetU de ilignité personnelle n'en passa pas moins au Millah pour le comble de l'ingralilud»* et de l'insensibilité.
Cet heureux malheur changeait la position de Samuel, et lui donnait cecju'il désirait le plus au mondt; après Thecla : la liberté. Le premier usage qu'il en fit fut de s'assurer son patrimoine. Bendelaq passait pouravoir biMUioup d'argent c\\i^7. lui; mai»; il n'èl.iil
pas facile de le trouver, car il était enterré dans ses caves ou celé dans des cachettes inconnues ; or il fallait les découvrir, et, pendant qu'on les chercherait, il était à craindre que le cupide pacha n'intervînt dans la succession, pour en dépouiller l'héritier légitime. Samuel voyait venir le danger, et il le prévint en cédant au consul de Suède, par une vente simulée, la maison du défunt avec tout ce qu'elle renfermait. M. d'Upsal, qui aimait son taleb, se prêta de bonne grâce au stratagème : il prit possession des lieux au nom de son souverain , mit un janissaire à la porte, et arbora dessus le pavillon suédois. Par ce moyen , la demeure du juif devint inviolable, et le véritable propriétaire put se livrer àloisir, et en toute sécurité, à son voyage de découvertes.
Tia voix, publique n'avait pas menti : Samuel trouva des sommes immenses; dès le second jour, il était millionnaire, et chaque heure, pour ainsi dire, ajoutait à sa fortune. Ouand il se vit h la tête de deux millions bien liquides, il prit son cœur à deux mains, et s'en alla trouver M. d'Upsal.
— Monsieur, lui dil-il sans préambule, je viens vous demander votre tille pour un homme qui a cent mille livres de rente. — Ma (ille est une folle : elle a refusé par caprice ce cher major, le meilleur garçon qui ail jamais porte l'habit rouge; qu'elle s'arrange, je ne me mêle plus de ses affaires; elle me fait jouer vis-à-vis du gouverneur de Gibraltar un rôle trop ridicule et trop embarrassant. Imaginez-vous, mon cher Samuel, que le contrat était dresse, les cadeaux achetés, tout , eu un mot, était prêt pour la noco, et  10
voilà que mademoiselle n'en veut plus entendre parler; il m'a fallu retirer ma parole après l'avoir donnée, et tout cela parce que Douglas ne lui plait pas. Belle raison, ma foi 1 II me convenait, à moi, tout-àfait.
L'époux que je vous propose lui plaira peut-être davantage.
— La question est qu'il me convienne. Tu le nommes? — Samuel Bendelaq.
Une bombe serait tombée sur la tête de M. d'Upsal, qu'il n'eût pas été plus étourdi du coup. Il lui fallut du temps pour se reconnaître, et la première parole qui lui échappa fut celle-ci :
En conscience, ma fille peut-elle s'appeler madame Bendelaq? — Pourquoi pas? Ce nom-là du moins aura le mérite de l'originalité. — Mais, tout millionnaire que vous soyez, mon pauvre ami, vous n'êtes toujours qu'un juif. — Ici, cela peut faire une difficulté; mais croyez-vous que j'y veuille rester? Je n'aspire qu'à quitter au plus tôt, et pour jamais, cette terre de servitude et de malédiction. Nous irons nous établir où vous voudrez. En Europe, un juif est un homme comme un autre. — Je conviens que chez nous cela fait beaucoup moins, surtout avec cent mille livres de rente; mais j'aurais beau t'accorder la demande, Thécla ne consentira jamais à être la femme d'un juif. — Et si elle y consentait? — Alors, je ne dis pas ; on pourrait en causer. — Eh bien ! Monsieur, consultez-la; je me soumets d'avance à sa décision suprême. — Mais si elle dit non? — Mais si fllo dit oui?
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Bref, Samuel éprouva ce qui arrive tant de fois clans la vie, c'est que les choses qu'on avait jugées impossil)les s'aplanissent d'elles-mêmes, tandis que souvent les plus aisées en apparence se hérissent, à l'exécution, d'insurmontables difTicultcs. Il s'était attendu à rencontrer chez M. d'Upsal des répugnances invincibles, il fut agréablement surpris de le trouver facile et tout-à-fait apprivoisé. 11 est vrai que, pour les gens de celle trempe, cent mille livres de renie sont un antidote singulièrement efiicace contre les préjugés d'opinion, et que Samuel ne demandait pas de dot. Le mariage avait donc été résolu; mais il ne devait et ne pouvait être célébré qu'en Europe. Voici ce qui avait été fixé : M. d'Upsal demanderait sa retraite, et il y avait consenti d'autant plus volontiers, qu'il lui était revenu de bonne source qu'on songeait à la lui donner. Une fois délivré du fardeau des affaires publiques, c'est dans ces termes emphatiques qu'il parlait de sa sinécure consulaire, il retournerait en Kurope avec sa fille; Samuel profilerait de ce temps pour mettre sa fortune et sa personne en sûreté; après quoi, il dirait à l'Afrique un éternel adieu, et rejoindrait sa nouvelle famille pour ne la plus quitter. Jusque-là le plus profond mystère devait couvrir leurs projets; la prudence l'exigeait; car au Maroc l'expatriation est punie comme un crime, surtout sur les juifs. Au premier soupçon, Ben-Abbas n'aurait pas manqué de ror)lisqucr les biens de Samuel, trop heureux s'il ne l'avait pas fait périr luimême sous le bàlon.
— C'est égal, se répélail parfois enct>re M. d'Upsal,
j'aurais mieux aimé que ma fille s'appelât Douglas que madame Bendelaq.
Cette considération puérile faisait sur lui del'elTel; mais les cent mille livres de rente rétablissaient l'équilibre. Avec cela on lient table ouverte, et quels dinersi'on peut donner!
Pendant que ces préliminaires se signaient à Tetuan, Douglas, qui avait le privilège d'arriver toujours trop tard et mal à propos, ne s'était pas tenu pour battu.
— Allons! s'était-il dit à la nouvelle du refus de Thécla, le beau-père s'y sera mal pris; je vois bien qu'il faut que j'y aille moi-même pour arranger les cht)ses.
Sa fatuité ne doutait de rien ; quoiqu'on lui écrivit de Tetuan que le mariage était irrévocablement rompu, et que sa présence ne serait ni agréable ni agréée, il ne s'en était pas moins obstiné à faire le voyage, et il avait annoncé sa visite plusieurs jours à l'avance. On a vu ce qui l'attendait au débarquement.
Pour retourner du port à la ville, Samuel avait dû passer près du Jardin du Sultan; comme il en approcbait, il aperçut un homme qui fuyait devant lui, et qui paraissait vouloir échapper à sa vue; il poussa son cheval de son côté, et reconnut le santon. Tant d'événements s'claient passés depuis leur dernière renconlre, qu'il avait oublié son crime et lui-même; mais, en l'apercevant, l'idée lui revint tout d'un coup que cet homme avait le secret de Thecla, qu'il pouvait l:i perdre aux veux du monde, en dévoilant le
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mystère de sa captivité, et qu'il fallait lui sceller la bouche h tout prix. L'houneur de Thécla, le sien l'exigeaient, et un misérable impudique ne mentait aucuns ménagements; mais avant qu'il ne l'eût atteint, un coup de feu partit d'un massif d'arbres qui s'élevait près de là, et le fuyard tomba, frappe d une balle, au milieu des broussailles où il cherchait un refuge. Qui l'avait tué? Samuel jeta en vain ses regards de tous les côtés, il ne vit personne, la solitude et le silence rcgimient autour de lui. Seulciiient, comme il allait passer le gué du Qeuve Martil, il lut rejoint par Dick, qui tenait un fusil a la main.
-Pardieu! lui dit l'Anglais, je suis ravi de vous voir, ne fût-ce que pour vous féliciter de la grâce que le Seigneur vous a faite de rappeler a lui votre cher homme de père. 11 n'a pas dû laisser la misère après lui, j'imagine; car il péchait en bonne eau. Au reste, on ne vous demande pas vos atTaires. Les vieux amassent, les jeunes dépensent, c'est la règle. Mais comment diable passez-vous si près de chez nous sans nous honorer d'une petite visite? Entrez donc; sa seigneurie ne lardera pas à revenir de la promenade, et sera charmée de vous exprimer sa reconnaissance de vive voix.— Votre maître ne me doit pas de reconnaissance, et je n'ai pas le temps de m'anêler, répondit brusqucnienl Samuel, dont le sang bouillonnait au seul nom d'Ilerwart. ~ Comme il vous plaira, répliqua Dick en retournant sur ses pas ; vous ne nous en avez pas moins rendu là un fameux service. Quelques heures plus tard, c'en était fait de nous.
Samuel ne lui adressa aucune question sur l«
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meurtre qui venait d'être commis : il ne voulait jouer avec cet homme ni le rôle de confident ni celui d'inquisiteur, l'un et l'autre lui répugnaient également; mais, a son air, il demeura convaincu que c'était lui qui avait tue le santon. La perle, après tout, n'était pas SI grande, et Samuel n'avait pas à se plaindre que ia mort eût scelle pour jamais ces lèvres dont, l'instant d auparavant, lui-même redoutait l'indiscrétion Son ^œu avait été exaucé aussitôt que formé, et, de ce côte-là, la réputation de Thecla n'avait rien a craindre; le secret serait bien gardé.
Quant au meurtre en lui-même, on pourrait s'etonner qu'il n'inspirât au jeune Hébreu ni horreur m pitie ; mais telles sont les mœurs de ces pays sauvages, que le respect de la vie humaine y est mis au i;angdes faiblesses et des préjuges. On v voit tuer et 1 on y lue un homme exactement comme une bêle de proie. Où le droit n'existe pas, l'anarchie morale étouffe tous les sentiments d'humanité, et les saintes flammes de la conscience s'éteignent dans les âmes qui n'ont d'autre frein que la terreur. Si Samuel n'eu était pas là, il n'en subissait pas moins l'empire des mœurs au milieu desquelles il avait vécu; et puis le vieux levain israelite fernientait toujours dans sou cœur; Il ne pouvait voir sans une secrète et farouciie satisfaction les deux oppresseurs de sa race, les musulmans et les chrétiens, s'entr'egorger devant lui.
il avait laisse ignorer à Thécla son voyage à la mer; car, en partant, il en prévoyait l'issue et ne M)ulail pas l'alarmer d'avance; il la retrouva triste et pensne. Se doutait-elle de quelque chose? Il le crut
in
d'abord, mais les premiers mots qu'elle prononça lui prouvèrent qu'elle ne soupçonnait rien.
-Je suis triste, c'est vrai, lui dit-elle en lui prenant tendrement les mains, je me le reproche, c est une ingratitude; mais c'est plus fort que moi. Appelez-moi romanesque, appelez-moi superstitieuse, donnez-moi tous les noms que vous voudrez; j ai le cœur plein de mauvais présages; il me semble que je ne suis pas née sous une bonne étoile. — Que manque-t-il à votre bonheur?-Rien, si ce n'est de croire en lui.— Décidément vous êtes ingrate envers la destinée. Mais considérez donc tout ce qu'elle a fait pour nous; songez d'où nous sommes partis et ou nous sommes arrivés; demandions-nous autre chose que ce que nous avons obtenu? Tous les rêves du pauvre taleb ne sont-ils pas dépassés? Ah 1 Thécla, vous me feriez croire que les vôtres ne sont pas même réalises.
— C'est parce qu'ils le sont que je m'alarme. Ce qui vous rassure et vous enchante est précisément ce qui m'effraye. Les Oeurs qui éclosent vite durent peu; mon ami, il en est de même du bonheur, le nôtre a éclos trop tôt, je tremble qu'il ne soit pas durable.
— Vous doutez donc de moi? -Ce n'est pas de vous que je doute, c'est du bonheur lui-même.— Mais que voyez-vous dans le nôtre de si ctTrayant? — Je vous répondrai ce que vous me disiez tout à l'heure -.considérez d'où nous sommes partis et où nous sommes arrivés en si peu de temps. Tous les obstacles sont tombés devant nous, toutes les voies se sont aplanies comme par enchantement, les abîmes infranchissables qui nous séparaient se sont comblés d'une ma-
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nière si inespérée, qu'on peut l'appeler miraculeuse ; enfin, mon père, mon père lui-même a dit oui; et vous ne voulez pas que je m'inquiète de tant de prodigesl Samuel, je crains un piège du destin. — Soyez franche, avouez que ce n'est pas le destin que vous craignez, mais Herwart. — Eh hienl oui, je le crains malgré moi.— Cet homme de malheur, s'écria Samuel avec colère, sera donc toujours là entre nous ! J'aurai donc toujours son nom dans les oreilles, son image dans les yeux, et je ne pourrai faire un pas sans le voir surgir aussitôt devant moi comme un spectre acharné! Quoi! nos deux, nos trois vies sont-elles donc tellement entrelacées l'une dans l'autre, que nous ne puissions plus les séparer et rompre le lien fatal qui les unit? Mais c'est une ignominie pour moi de vous voir trembler devant cet homme comme si je n'étais pas là, moi, pour vous protéger, pour vous défendre; comme si c'était autre chose qu'un homme, après tout. Puisqu'il vous fait si peur, il ne fallait pas m'ordonner de payer sa rançon; les Berbères vous en auraient délivrée, et aujourd'hui, du moins, il n'en serait plus question ; je n'entendrais plus parler de lui. Mais cela finira, Thccla, il faut que cela finisse. Je serais le plus misérable des hommes si je ne mettais un terme à une si insolente persécution. — Au nom de Dieu ! mon ami, pas d'imprudence. — Oui, continua Samuel sans l'écouter, j'en finirai avec celui-là comme j'en ai fini avec l'autre. — Ciel! que voulez-vous dire? — Thécla, répondez à une seule question : pourriez-vous aimer un lâche? — Oh ! jamais! — Eh bien! c'est pour être aimé de vous, cl
pour raériler votre amour, que j'ai fait ce que je viens de faire. — Mais qu'avez-vous donc fait? — Un homme m'avait insulté, fouléaux pieds ; il avait épuisé sur moi que vous avez choisi, sur moi dont vous allez prendre le nom, les traits les plus acérés de la raillerie et du mépris : qu'auriez-vous fait à ma place?
— Je tremble; achevez. — Je l'ai tué, et tout homme d'honneur eût agi comme moi. — Tué I s'écria M. d'Upsal, qui entrait en ce moment chez sa fille ; qui donc a-t-on tué? — Le major Douglas. — Tué le major Douglas ! s'écria le père en faisant un pas en arrière.
— Ah I mon Dicul s'écria la fille en faisant un pas en avant, ne seriez-vous point blessé?
Cotte double exclamation fut suivie d'un silence de stupeur et d'effroi.
— Que s'esl-il donc passé? reprit 31. d'Upsal, à qui la curiosité rendit promplement la parole. — Nous nous sommes battus ; le bon droit était de mon côte, et le sort des armes m'a favorisé. — Un duel ! Quels étaient vos témoins? — Nous n'en avions pas. — Alors, malheureux I c'est un assassinat. — Ah! Monsieur, répondit Samuel d'une voix altérée et en serrant le bras de M. d'Upsal avec un mouvement con\ulsif, ne prononcez pas des mots que je ne peux pas, que je ne veux pas entendre; je me suis comporté en homme loyal, et personne au monde n'a le droit il'en douter.
— Est-ce que nous en (It)utons ! s'écria Thécla en s'interposanl entre son père et son époux. Maisn'élesvous point blesse? Répondez-moi donc, vous voyez mon angoisse!
Samuel la rassura par un geste; il avait le cieur
trop ulcéré pour parler; il sentait en lui comme un écho des passions meurtrières qui avaient grondé le matin dans son âme.
— Y a-t-il du bon sens à s'emporter ainsi! reprit 31. d'Upsal intimidé ; qui est-ce qui songe ici à vous faire affront? J'ai voulu dire seulement que vous vous élicz mis sur les bras une mauvaise affaire. Mais enfin, on verra à vous en tirer; puisque le mal est fait, il faut aviser au remède. — Pauvre ami! dit Thécla avec une ineffable tendresse; pauvre amil répétat-clle avec un accent inimitable.
Elle n'en put dire davantage, sa voix expira sur ses lèvres; ses genoux Déchirent, elle tomba dans un fauteuil, et fondit en larmes.
Il n'y a pas de femme qui, en apprenant le péril de l'homme qu'elle aime, ne se setïte pour lui un redoublement d'amour; pas une qui. tout en délestant son courage, n'eri soit fière, et ne l'admire en le condamnant. C'est là ce qu'éprouvait Thécla; l'image du sang versé s'effaçait dans le sentiment du danger couru; sa pitié n'était pas pour celui qui avait péri, elle était tout entière pour celui qui survivait, mais qui aurait pu être frappr. Quelle femme a plaint jamais l'homme qui a osé tirer l'épée contre son amant? Laquelle ne regarde pas la mort comme une peine trop douce pour un pareil crime? Laquelle ne poursuit pas de sa haine le vaincu jusque dans le tombeau qu'elle-même souvent lui a creusé?
Quoique Samuel fût sorti vainqueur de cette sanglante épreuve, sa victoire n'en était pas moins un Hjalhcur; Thécla s'en accusait seule, et, déjà frappée»
THÉCLA. loi
assombrie par ses pressentimenls sinistres, elle ne pouvait s'empôcher de voir dans ce lamentable événement le signal des catastrophes dont son imagination était remplie.