‹ ThéclaChapitre 20 sur 23 · XXI.— RECHUTE · texte numérisé non relu

XXI.— RECHUTE

On pourrait croire, en se rappelant l'examen de conscience que l'approche du supplice avait inspiré à Herwart sur le rocher d'Amgiara, que la raison lui était revenue avec le calme de la méditation, et que sa cure était radicale; lui-même avait pris le change, et se flattait d'avoir transformé son égoïste et aveugle passion en une atTeclion désintéressée et toute paternelle. S'il lïit mort dans celte disposition, il aurait pu dire en toute sécurité de cœur : Je meurs guéri ; mais il vécut, et son amour ressuscita.

Ses bonnes résolutions durèrent autant que la situation qui les avait fait naître; mais il les sema sur sa route en fuyant les Berbères, ou les laissa sur les montagnes, et il rentra à Teluan dans le même état où il en était sorti. Sa rechute fut complète; la vue des lieux la rendit plus terrible encore en le reportant Niolemment aux souvenirs dont ils étaient pleins, et Thécla devint, comme naguère, son rêve, sa pensée unique, sa vie même. Sa première question fut sur elle; mais il ne lui revint, touchant sa délivrance, que ce que tout le monde en connaissait,

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ccst-à-dire à peu près rien. On la savait de retour chez son père; on ignorait comment elle y était revenue, et, comme on l'a vu, son aventure, telle qu'elle la racontait, avait paru si louche aux sceptiques de la résidence, qu'ils s'étaient de plus en plus confirmés dans leur première opinion.

— Entre nous, dirent-ils à Herwart lorsqu'ils vinrent le complimenter sur sa propre délivrance, et les plus hostiles, comme de juste, furent les plus empressés; entre nous, elle n'a pas quitté la maison paternelle; cet enlèvement est un conte inventé à plaisir.

Tout absurde que fût celte hypothèse, elle soulagea Herwart d'un grand poids, car elle lui prouvait (jue le triste secret qu'il lui importait tant de cacher n'avait pas transpire, et que la réputation de Thecla était demeurée intacte. Bien loin de combattre l'opinion de ses clairvoyants collègues, il s'efforça de l'accréditer en ayant l'air de la partager.

— En effet, dit-il affectant l'incrédulité, cette histoire m'a toujours paru peu vraisemblable; mais ce que je ne comprends pas, c'est le but d'une pareille comédie. — Eh! ne voyez-vous pas que M. d'Upsal n'a pas trouvé d'autre expédient pour rompre le mariage de sa nile avec Douglas? Il n'y a |)lus que ce pauvre major qui soit dupe du stratagème. On n'est pas candide comme cela. — Le mariage est donc rompu? — Il a bien fallu en passer par là ; la jeune personne n'en >eut pas entendre parler.— Oui dit-on qu'elle épouse? — C'est le cas de répondre avec votre llamlet ; That it the question. — Ce sera donc moi î pensa Herwart, retombé dans ses rêves cl dans ses délires.

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Il se trouvait bien fou d'avoir pris au sérieux le tardif et colérique aveu qu'elle lui avait jeté h la face la nuit de leur brusque séparation; ce n'élait évidemment qu'une bravade ou une ruse de guerre. La pensée que cet aveu pourrait bien s'appliquer à un autre ne lui venait pas à l'esprit. Tranquillise du côte de Douglas, en vain passait-il en revue tous les hommes jeunes et vieux de la résidence, si jaloux qu'il fût, pas un ne lui portait sérieusement ombrage, et l'on serait venu lui dire que ce rival qu'il cherchait si loin quand il était si près, était Samuel Bendelaq, qu'il aurait accueilli celle idée par le rire inexlinguihlc (les dieux d'Homère. Aimer un laleb, un juif!... Autant aurait valu dire qu'il avait été, lui, amoureux de sa négresse.

Mais enfin, que voulait-il? Qu'osait-il rêver encore? Tous les liens n'élaient-ils pas rompus jusqu'au dernier? K'avait-il pas comblé la mesure des outrages, des impossibilités, et l'espérance, après tout ce qui s'était passé, n'etail-elle pas la plus insensée et In plus coupable des folies? iMais il est dans la nature des passions d'espérer toujours jusque dans le désespoir; quand elles abdiquent, c'est qu'elles sont mortes. Et puis, quiconque a entraîné une fennne une première fois peut toujours se (laller de l'entraîner une seconde. L'amour vit de rechutes, il vil surtout «l'imprévu, et souvent, lorsqu'on se croit le plus loin du but, on y touche. Partant de ce principe, s'il est permis de donner le nom de principe au plus aveugle, au plus fatal de toutes les instincts, Ilerwart \i- \ait dans une continuelle allenle, et se repaissait des ambitions les plus chimériques.

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Dès le lendemain de son retour à Téluan, il avait essayé de renouer avec Thécla par les nnêmes moyens qui, dans les beaux jours, avaient servi à leur correspondance occulte. Il écrivit une lettre de repentir, de honte; il frappa toutes les cordes qui jadis avaient vibré si puissamment dans le cœur de la jeune fille; son attendrissement était sincère, il s'y abandonna sans réserve, et fut plus éloquent, plus entraînant qu'il ne l'avait jamais été. Sa lettre ne fut pas même reçue; on la lui renvoya cachetée; une seconde, une troisième eut le même sort; il en risqua une quatrième, qui ne fut pas plus heureuse. Un silence inexorable répondit à toutes ses avances. Tant de mépris devait exaspérer tant d'orgueil; pourtant il n'en fut rien ; l'amour, dès longtemps, avait brisé l'orgueil dans ce cœur altier, et il lui avait appris l'humilité. Puisqu'on rejetait ses lettres, ce n'est plus par écrit qu'il solliciterait sa grâce; non, il irait la chercher en personne, l'implorer à deux genoux; il baiserait la main qui le châtiait, le pied qui le repoussait; il faudrait bien qu'on lui pardonnât, ne fût-ce que par pitié, et, du pardon à l'oubli, de l'oubli à un retour sincère et complet, il n'y avait qu'un pas.

Voilà les ignominies, les bassesses que rêvait dans ses fers cet esclave déchu à qui la servitude avait ôté le désir de l'indépendance et jusqu'au respect de sa propre dignité. Oui aurait pu reconnaître, à de pareils sentiments, ce fier, ce superbe Herwarl, que nous avons vu naguère si calme, si détaché, si fort sur les rochers sanglants d'Amgiara? Mais les hommes

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changent avec les situations, et l'amour non partagé est le plus dégradant, les plus abrutissant des opprobres. 11 ne fallut pas moins que tous les obstacles, toutes les impossibilités matérielles qui se dressaient devant llerwart, pour l'empêcher de mettre à exécution les lâches conseils de sa misérable passion. Craignant toujours de sa part quelque nouvelle embûche, ïhécla était sur ses gardes; elle n'allait nulle part, de peur de le rencontrer, et quand il lui arrivait de sortir pour la promenade, ce n'était jamais qu'en compagnie nombreuse. Ces précautions, trop visibles pour n'être pas remarquées, le désespéraient. A peine maintenant lui était-il permis d'entrevoir de loin et à la volée cette femme qu'il avait eue à sa merci, et il ne pouvait échanger avec elle ni une parole ni un regard. Ohl que n'eùt-il pas donné pour entendre seulement le son de sa voix !

La surprendre chez elle lui était impossible; car le consulat de Suède lui était plus que jamais fermé. Dans son désespoir, et au bout de ses expédients, il revint au projet de se le faire ouvrir. Il s'abaissa jusqu'à envoyer solliciter directement et en son nom une réconciliation avec M. d'Upsal; mais cette nouvelle tentative réussit plus mal encore que la première, llerwart apprit par ses intermédiaires que l'inimitié du père, si violente qu'elle fût, nVlail rien auprès de l'hostilité que la lille avait fait éclater. Bien loin de garder la neutralité, comme l'autre fois, «'Ile s'était récriée avec une véhémence inouïe au seul nom du consul anglais, déclarant qu'elle aimerait mieux quitter la maison paternelle que d'être expo-

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sée à s'y trouver, même en tiers, avec un pareil homme.

C'était donc un parti pris irrévocablement de no plus le voir et d'élever entre elle et lui un mur infranchissable.

A chaque défaite qu'essuyait Herwart, il tombait d'un degré dans son estime, et perdait pied sur celte rude et haute échelle de la dignité humaine, qu'on descend si vite et qu'on remonte ensuite si lentement. Il eut même un instant la dégradante idée de se faire une arme de son propre attentat, il voulait aller à M. d'Upsal, lui tout raconter, le menacer d'un scandale, et exiger la main de Thecla pour prix de son silence. Hâtons-nous de dire qu'il repoussa avec indignation celte tentation abominable; mais entin elle s'était présentée, et c'était trop déjà qu'elle eût traversé son cœur.

L'état moral de cet homme eût fait pitié à ses ennemis les plus acharnés, les plus cruels. En proie à l'idée fixe qui lui rongeait les entrailles comme le vautour de Promélhée, il paraissait victime d'un de ces charmes mystérieux, invincibles, qui confondent tellement la rais()n,que la superstition antique en faisait honneur aux magiciennes de la Thessalic. Rien ne pouvait plus dissiper ses humeurs farouches et mélancoliques : il fuNait tout plaisir, tout travail, toute affaire. Tantôt il se clôturait chez lui comme tiri moine dans sa cellule; puis, épouvante de cette tlôture inerte, il s'elaneait à cheval, il dévorait l'espace avec une frénésie qui tenait du vertige et de l'cgaremenl. Bientôt la ploinc ne lui suflRsail plus, il

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s'enfonçait dans les montagnes, il recherchait les gorges les plus sauvages, les pics les plus inaccessibles, il s'oubliait de longues journées dans ces austères solitudes; mais, bien loin d'y trouver le calme et la paix, il en sortait plus sombre et plus tourmenté.

Ses nuits étaient plus affreuses encore. Lorsque, écrasé par le fardeau des heures, il demandait au sommeil une trêve, il trouvait à son chevet l'insomnie ou le cauchemar : Thécla lui apparaissait sous toutes les formes ; tour à tour tendre ou sévère, elle lui souriait avec douceur, ou le glaçait sous son regard froid et dédaigneux. Si, abusé par un de ces rêves d'or qui consolent la souffrance, il était un instant bercé sur l'aile de l'illusion et des riantes cliimères, le marnais esprit le réveillait en sursaut, afin de rendre, par le contraste, la réalite plus poignante. Le malin le trouvait sur sa couche, haletant, baigné d'une sueur froide, et le livrait aux tortures du jour, encore tout brisé par celles de la nuit.

Ce n'est pas qu'il n'eût des moments lucides, où il segourmandait sans ménagement et sans pitié. Alors il était impitoyable, et traitait son mal par le sarcasme et l'ironie. Il avait pour lui, tant que le bon accès durait, le même mépris, le même dégoût que sa faiblesse, \ue dans un autre, lui aurait inspire. Ouel s[>eclacle ignominieux il se donnait en elVct h lui-même! cl pouvait-il sans rougir regardtM' dans son cœur? Qu'à vingt ans ^n aime avec délire, avec folie, même sans espoir de retour, la jeunesse excuse tous les vertiges: mais à (piaranle ans, dans l'àgr de la maturité, de l'action, usurper le privilège de l'en- 2 11

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Tant qui débute dans la vie, et qui n'a rien à faire qu'à donner son àme au vent, il y avait dans ce renversenQcnt des destinées et des rôles quelque chose de ridicule qui le blessait profondément.

Extrême, immodéré dans ses bons comme dans ses mauvais 'mouvements, en toutes choses il dépassait la limite, et ne connaissait l'émotion qu'à l'état de crise. Aussi ne procédait-il jamais que par réaction, et ne triomphait-il, même momentanément, d'une passion que par une autre. Quand le remords s'emparait de lui, il le poussait jusqu'à la fureur, il se regardait comme le dernier des êtres et le rebut de la création; c'était une véritable fiè\re de sincérité.

Un jour, il s'était tellement exalté dans la solitude, il s'était représenté la nécessité de guérir en traits si puissants, si énergiques, qu'il se crut guéri.

— Oh! maintenant, se dit-il, qu'elle se montre, je puis bien la voir sans danger; je suis sur de moi.

Le soir, il monta sur la terrasse du consulat, et se laissa aller à une rêverie qui n'était pas sans douceur: il y avait longtemps qu'il n'avait été aussi cahne. La nuit était belle, une nuit d'été tiède, sereine, volu|)tueuse; des myriades d'étoiles scintillaient au firmament, les plus basses brillaient à la crête des montagnes comme des feux; confondue avec les brumes \aporeuses de l'horizon, la mer, quoique si près des murs, était invisible; mais la brise qui eu venait se chargeait, en passant sur les jardins, du parfum de> orangers, et le répandait dans l'espace; l'air en élail tout imprégné. Le pavillon britarmique, arboré au faite du toit consulaire, se soulevait de temps en

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Icmps, se (iôplujail mollement au souille passager des mers, puis retombait sur lui-même, semblable à un aigle assoupi qui ouvre Taile un instant cl la referme aussitôt : on eût dit quelque génie mystérieux planant sur la ville endormie et veillant sur elle du haut des cieux. Les minarets se dressaient dans l'ombre comme autant de fantômes; le silence régnait, rien n'annonçait la fuite des heures; le temps était muet dans la cité comme au désert, la solitude n'était pas moins profonde. De loin en loin seulement, on apercevait quelques firmes vagues qui se dessinaient confusément au milieu des ténèbres; c'étaient les femmes qui prenaient le frais sur les terrasses. Parmi ces femmes, il crut en reconnaître une qui se j)romenail lentement sur le consulat de Suède. Il lendit les bras vers elle à travers le vide; amolli par toutes ces images d'amour et de volupté, son cœur se fondit en larmes; peu s'en fallut qu'il ne s'ecriàt, dans son transport : Tbécla ! Thécla ! pourquoi m'avez-vous abandonné?

C'est dans ces misérables alternatives que se dévorait la vie de cet homme, dévoué aux sombres et fatales puissances de l'enfer des passions.

Un autre j'.iur, il se dit : Si j'essa>ais de mon ancienne vie? L'amour a tué en moi les sens, pourquoi les sens ne tueraient-ils jias l'amour?

Il ajipela Dick aussitôt.

— Cette jeune juive (jne j'ai vue une lois, lui dit-il, qu'est-elle devemie? — La lille deCoriath? — Précisément. — Bon! pensa Dick, (jni comprenait à demi iiiot cette sorte de message, le n\alade commence à guérir, il Ncut prendre le remède.

Sans en (Icniîmcler davaiilage, sans perdre une minute, tant il avait peur qu'on ne se ravisât, il courut au Millah. Comment s'y prit-il pour attirer le père «le Simka dans cette nouvelle embuscade? C'est son secret : il ne s'en vanta jamais à personne; mais le jour même, Salomon Coriath et sa (ille se glissaient mystérieusement dans le Jardin du Sultan. Cette seconde \isito ne se passa pas innocemment comme la première. A peine le père et la tille avaient-ils l'ranclii ce seuil perfide, qu'on njit le premier sous ciel", dans un lieu sur, et Siinka se trouva seule au pouvoir d'Herwarl, de l'Herwart d'aulrelois.

L'aimalde et naïve enfant s'imaginait remplir (juelque nouveau devoir lilial; on lui fit accroire (ju'une affaire imprévue a\ait appelé son père à la douane, et qu'il la reprendrait au passage; elle ne s'éloiuia donc pas trop de son absence; encouragée, aguerrie par le souvenir de sa première entrevue, elle triompha peu à peu de sa timidité, et se livra sans denance aux [)ieges de ce tète-à-tète artificieux. Comment aurait-elle pu soupçonner le rôle impie (pi'on lui destinait, lorsque sou père, la défiance même, était tombé tète baissée dans ce ténébreux guel-apcns?

Iler>vart la mit en possession «les lieux habiles par 'i'becla et des choses qui avaient servi à son usage; il la revêtait des ridx's qu'elle avait portées, s'eludiail a lui Taire prendre les attitudes qu'elle an"ecti«)nnait, is'efl'orçait en un mot de substituer l'une à l'autre dans sa pensée, comme un apostat peu sincère pare sa miuvellc idole de tous les ornements, de tous le^

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prestiges de celle qu'il a renversée de Tautel, mais qu'il sert toujours dans sa conscience.

Lorsqu'à grand'pcine, et à force d'imagination, à force de volonté, il avait réussi à se créer une ombre d'illusion, il enlevait dans ses bras, il étreignait avecun transport de commande ce simulacre d'amour, il le couvrait de caresses menteuses qui s'adressaient ailleurs, il demandait à l'imparfaite et vaine image qu'il s'était fai)riquée les émotions, le bonheur que la réalité lui refusait, et que seule elle peut donner. C'est-à-dire qu'en croyant combattre et détrôner Thécla, il lui rendait le plus éclatant des hommages; tous ses elTorts pour arracher le fer ne faisaient que l'enfoncer plus profondément et déchirer la plaie vive et saignante de son cœur.

La belle juive s'était d'abord prêtée avec la bonhomie et l'inexpérience d'un enfant aux étranges caprices de son hôte; elle n'en devinait ni le sens ni le but final, <'t n'y voyait qu'un badinagesans conséquence; mais peu à peu ses yeux se dessillèrent; tout ignorante, tout innocente qu'elle était, il lui fallut bien comprendre enfin ce qu'on voulait d'elle, et quels dangers la menaçaient. La sécurité lit place alors à l'effroi; mais ses supplications, ses larmes, ses terreurs étaient, pour lierwarl, autant d'aiguillons qui rendaient moins fade l'insipide et barbare plaisir qu'il s'était impose. Les instincts sensuels qui sommeillaient en lui s'elaienl réveilles tous à la fois, et. redevenu tout d'un conp l'homme de ses plus mauvais jours, il se plaisait à faire nailre, à exaller les résistances, afin de les briser. \ la joie sauvage que

ses lâches victoires faisaient parfois briller dans ses yeux, on eût dit qu'il exerçait une vengeance, et que c'était bien en effet Thccla qui était là, sous s<'s pieds, réduite et suppliante.

Toutefois il fut bicnlôl fatigué de cet infâme jeu d'égoïsme^t de brutalité. La nuit qui suivit et couronna par la plus honteuse des profanations cette journée criminelle, n'était pas écoulée, qu'il était rentré en lui-même, et la lassitude, le dégoût, le remords, le chassèrent avant le jour du théâtre de son impur attentat.

— Allons, pensa Dick en rendant la volée, comme il disait, à la nichée d'Israël, c'est maintenant que l'état du malade est désespéré; il a pris le remède, et le remède n'a pas agi.

Hcrwart fut, ce jour-là, plus sombre que de coutume : l'avilissante rechute qu'il venait de faire dans les fanges de son passé le contristait profondément, et l'irritait encore plus; il sortait de cette ignoble épreuve avec le double regret d'avoir fait une action inutile à la fois et dégradante. Il avait mauvaise conscience; or, pour les hommes de sa trempe, le mécontentement de soi-même est le pire de tous les supplices, et peut conduire aux derniers excès. En vain chercha-t-il à s'etonnlir en courant les bois el les montagnes; bien htin de trouver dans ses courses aventureuses le soulagement qu'il cherchait, il fut assailli tout le jour par les plus sinistres pensées.

Quand il fut las de retourner contre lui-même sa colère et son fiel, il les tourna contre Thécla. qu'il accusait avec amertume, avec rage, de toutes ses

ignominies, de toutes ses souffrances. Elle avait détruit, vidé sa vie; si, avant de la connaître, il n'était pas heureux, le plaisir du moins le consolait du bonheur; la volupté lui tenait lieu d'amour. Mainlejiant ses sens étaient morts, et son cœur, hrùlé d'un feu stérile, se desséchait dans l'isolement; il se comparait, dans sa détresse, dans son abandon, à un vieil arbre qu'on frappe à la racine après l'avoir dépouillé de son dernier fruit, lielas! il avait lout donné, et que lui avait-on rendu? Ohî c'était trop d'ingratitude, et, rien qu'en y songeant, des bouffées de haine lui montaient au cerveau, d'effroyables tempêtes touri)illonnaiont dans son cœur. Les noirs spectres de la vengeance se dressaient devant lui, implacables et silencieux.il portait la main devant ses yeux, pour ne les point voir; mais alors il les entendait murmurer à son oreille des paroles homicides, des conseils de mort.

— L'amour, lui disaient-ils, s'éteint dans le sang; en tuant la cause on tue l'effet; tue, et tu guériras.

Voilà donc où l'avait amené sa passion frénétique : tous ses rêves d'abnégation, de dévouement, s'étaient convertis en rêves de destruction, et le germe sanglant (lu meurtre fermentait dans son âme.

Tandis qu'il roulait dans sa tête ces tragiques pensées, il était redescendu des montagnes où il avait rêvé tout le jour à l'ardeur du soleil africain dans la ijautc plaine qui se déploie à l'ouest de Tetuan; les minarets de la ville lui apparaissaient dcjà dans le lointain, et il s'en approchait lentement. Son cheval, harasse de fatigue, ne le portait plus qu'avec peine :

il bronchait à chaque pas dans les palmes basses dont la plaine est couverte, et, la faim le pressant, il s'arrêtait même de temps à autre pour brouter l'herbe du sentier. Herwart, absorbé en lui-même, et toujours assiégé par ses formidables fantômes, ne remarquait ni l'épuisement ni les haltes fréquentes de sa monture. Que lui importait d'arriver? Personne, hélas! ne l'attendait; et il se retrouverait toujours assez tôt dans le désert monotone de sa triste demeure. Solitude pour solitude, il préferait celle des champs à celle de la ville.

De toute la journée, il n'avait pas fait une seule rencontre ; et maintenant c'est tout au plus s'il apercevait, de loin en loin, quelque campagnard qui revenait de la ville, ou quelque bourgeois more qui y retournait. Des chamaux paisibles pâturaient en silence dans la campagne, et de grandes cigognes au vol oblique traversaient le ciel à tire-d'aile. Tout à coup un cheval monté par une femme passa comme une flèche à l'autre extrémité du ptàturage : à celte vue, Herwart eut une palpitation terrible, tout son sang afflua au cœur, une pâleur effrayante se répandit sur son visage, et il lanra au grand galop, sans pitié, son cheval, qui pouvait à peine se soutenir au pas.

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