XXII. --LA CITERNE
L'agilalion morale sollicite à laclion physique : Thécla, demeurée seule, n'avait pu tenir en place; chassée d'elle-même, pour ainsi dire, par la violence de ses émotions, elle allait et venait de pièce en pièce, montait sur la terrasse, la quittait aussitôt et y remontait encore, pour recommencer l'instant d'après ses promenades à travers les appartements. Enliii, n'y pouvant plus tenir, et se flattant qu'une course en rase campagne apaiserait la fièvre de mouvement qui la brûlait, elle avait demandé son cheval, et était partie seule avec un domestique, comme cela lui arrivait souvent jadis, lorsqu'elle ne craignait pas les embûches d'IIerwarl; dans ce moment elle ne craignait rien, elle ne pensait à rien, elle voulait courir, dévorer l'espace, et s'épuiser si elle ne se calmait pas.
A peine hors des murs, elle s'était lancée au galop à travers la haute plaine, et avait laisse bien loin derrière elle le valet mal monté qui l'acciMnpagnail, et qui tut bientôt désarçonné. Dans son ardeur fébrile, sa main trend)lait, et elle tourmentait sans s'en apercevoir la bouche délicate de son cheval, au point qu'après s'être cabre plusieurs fois, il s'emporta loutà-fait; il traversa comme une flèche un pâturage immense et solitaire, où rien ne lui faisait obstacle, et s'arrêta de lui-uiême devant niw citerne, autour de
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laquelle trois ou quatre négresses étaient occupées à puiser de l'eau.
Tliécla n'avait point lâché la bride, et s'était maintenue en selle sans accident, sinon sans effroi, pendant celte course impétueuse; elle flattait son cheval de la voix et de la main pour le calmer. L'œil en feu, les naseaux fumants, le fougueux et fier animal, tout couvert d'écume, secouait sa crinière en désordre et se fouettait les flancs haletants de sa longue queue traînante. Rangées en cercle autour de la jeune amazone, les noires filles du Soudan fixaient sur elle des regards d'admiration, et leurs lèvres épaisses, entr'ouvertcs par la surprise, laissaient voir deux rangs de dents étincelantes; leurs têtes crépues et leurs mains d'éhène sortaient seules des larges plis du haïk 1 lanc où elles étaient perdues et comme noyées; elles ne prononçaient pas un mot, n'articulaient pas un son, ne faisaient pas un geste, et telle était leur immobilité, qu'on eut dit des esclaves de bronze enchaînées au pied d'une statue équestre.
.lamais hommage plus naïf, plus spontané, ne fut rendu à la beauté, et jamais Thécla ne l'avait mieux mérité. Sa longue robe flottante pressait sa taille svelte, et dessinait des formes pleines de mollesse et de pureté. Son teint, naturellement pâle, était animé par l'inquiétude et parla lutte terrible qu'elle venait de soutenir; ses cheveux blonds, retenus sous un léger chapeau de paille, s'étaient dénoués dans la course, et ondoyaient sur ses épaules. Klle s'elail remise par degrés, et quoique son cheval frémit sous elle, tout prêt encore à s'échapper, elle suivait ses
mouvemenls avec aisance quand il fallait leur obéir, et réprimait avec une douceur adroite ceux qu'il fallait contenir : c'était la grâce aux prises avec la force; la grâce avait vaincu, et les grands yeux bleus de Thécla brillaient du feu de la victoire.
Toutà coup les négresses s'enfuirent avec une précipitation qui rétonna ; elle retourna la tête pour reconnaître la cause de cette subite alarme, et vit un cavalier venir à elle bride abattue ; presque au même instant, elle se trouva sous l'œil lixc et porraiil d'Hcr- "wart. Le sien s'attacba sur lui avec stupeur, cl ils se regardèrent longtemps ainsi du baut de leurs montures, sans échanger une parole, sans faire un pas pour se rapprocher ou pour s'éviter. Tous deux étaient d'une pâleur livide. A un mouvement que Thécla tenta pour s'échapper, Herwart s'elanra de son cheval , et la tirant brusquement par la main , il la força de descendre du sien.
— Enfin !... enfin!...
Il fut quelque temps sans pouvoir articuler autre chose que ce mot, qui exprimait la satisfaction tardive, inespérée, redoutée peut-être, d'une longue attente. Il n'avait pas lâche li main de Thécla, il la pressait, la broyait dans la sienne avec une violence convulsive, dont lui-même n'avait pas conscience; il touchait à la crise décisive de son délire insensé.
Thécla avait le pressentiment de quelque scène funeste, et les regards farouches d'IIerwarl, ses lèvres contractées, ses traits bouleverses, n'étaient pas propres à dissiper les sombres présages dont elle était assaillie; mais, quoi qu'il piU arriver, elle avait ici
le beau rôle, la justice était de son cùlé. S*armanl comme d'un bouclier du sentiment de son droit, elle fut la première h se remettre et à retrouver l'usage dt» la parole.
— Que me voulez-vous? demanda-t-elle d'une voix assez fernre en arrachant sa main meurtrie à la torture qui la brisait. — Ce que je vous veux , Thécla ! n'avez-vous rien à me dire? — Rien. — Depuis l'horrible nuit de notre séparation , ne s'est-il rien passé? — Rien que vous ne sachiez : alors j'étais votre prisonnière, maintenant je ne le suis plus; il n'y a que cela de change entre nous.
Le ton froid et résolu avec lequel ces paroles furent prononcées irritèrent Herwart, bien loin de le calmer; il retrouvait Thécla telle qu'il l'avait laissée, et l'expérience lui avait trop appris de quelle résistance énergique, invincible, cet être frêle et gracieux était capable.
— Si vous n'avez rien à me dire, répliqua-t-il en faisant un effort sur lui-même pour ne pas éclater, j'ai beaucoup à vous dire, moi. Ecoutez-moi donc. .îe ne récriminerai point; ce qui est fait est fait; ne parlons plus de ce que nous avons été, voyons ce que nous sommes; et d'abord , savez-vous ce que je suis, moi? Le plus misérable, le plus dégrade des hommes. Celte nuit même, j'ai commis l'action la plus criminelle, la plus lâche qui se puisse imaginer. On parlr de tyrans malades qui faisaient égorger des entants pour prendre leur sang en remède, eh bien! j'ai fait comme eux. Oh! c'est infâme; mais je ne suis pas seul coupable; mon crime retombe sur votre