II. — UNE ALERTE
L'enfant sauvage criait encore, lorsque entra Dick, 1« domestique ou plutôt l'homme de confiance du consul. Dick était un Anglais fort et trapu, dans la vigueur de Tàge, qui avait la tête plate, le front bas mais large, les yeux verts, les cheveux rouges, et dont le teint basané attestait un long séjour dans les pays méridionaux. Le bruit courait qu'il avait servi dans la marine britannique en qualité de matelot, qu'il avait déserté son vaisseau, et qu'arrête longtemps après à bord d'un corsaire grec, il n'avait échappé à la corde que par la protection de sir Herwart, alors consul dans une des Echelles du Levant. Quoi qu'il en soit, Dick s'était attaché à la personne de son libérateur, et ne l'avait plus quitté; soit reconnaissance pour le service rendu, soit instinct, comme chez le chien qui s'affectionne au mailrc qui le nourrit, il était d'une fidélité éprouvée, d'un dévouement sans bornes, et pour la discrétion, c'était iin mur. Ces qualités précieuses partout, et surtout dans les pays barbaresques, l'avaient élevé au-dessus tic la domesticité; il était immiscé dans les aiïaires
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les plus secrètes de son muilre, el dépositaire de toute sa condance; le consul avait même eu l'idée d'en l'aire son chancelier, el il aurait mis son projet à exécution s'il ne se lût présenté une légère ditTiculté: Dick ne savait pas écrire; en revanche, il parlait couramment l'arabe, et il était toujours prêt au cou[) de main; Anglais jusqu'à la moelle des os, il professait pour tous les peuplesunméprissouverain. Quant aux Mores, il les regardait comme une race intermédiaire entre l'homme el l'animal, cl les traitait en conséquence.
— Dick, lui dit le consul, reconduis cette femme. — Reconduire veut dire ici econduire, pensa Dick en voyant l'impatience el la mauvaise humour peintes sur le visage de sir Herwarl : il va falloir donner la chasse à cette louve el à ses louseteaux.
S'approchant d'Omaya et la i)renanl par le bras sans cérémonie : Allez, allez, ma bonne femme, lui dit-il dans son arabe de matelot, levez l'ancre el déferlez, sa seigneurie ne i)eul rien pour vous, ce n'est pas sa faute si votre mari a fait des siennes. Il faut accepter le vent comme il vient el tourner sa voile en conséquence. Un mari mort, on en prend un antre, et vous êtes assez jolie pour ne pas rester longlemj>s veuve.
En parlant ainsi, il la poussait vers 1;» porte, et la serrait de près, de peur qu'elle ne lui échappai. Mais la Hère Berbère le reptuissant avec un geste superbe : Ne me touche pas! s'écria-l-elle en se dressant tout à coup sur ses pieds; ne me liuuhe |)as, le dis-jc : (n n'es qu'un valet ; moi, je >nis re[)ouse d'Hassan. —
Par la sainle-barije du diable! voilà un beau lilre I et il y a de quoi rendre fièrc celle qui le porle. Allez donc au plus vite rejoindre ce digne époux, et virezmoi de bord lestement. Si l'on m'en cro>ail,on ne vous séparerait pas, et l'on n ous enverrait naviguer de conserve sur la grande mer de rcternilé, le même c.ible resserrerait pour longtemps les nœuds d'un si glorieux h y menée.
Iferwarl imposa silence à Dick ; l'alticrc Moresque dédaigna delui répondre. Détournant les yeux de lui, avec un mépris magnillque, elle les reporta sur le consul, cl, comme si elle eût voulu pénétrer jusque dans les derr.iers replis de sa pensée, elle le regarda sans parler; quand elle vit qu'il était inébranlable : Tu as donc dit ton dernier mot? lui demanda-l-elle lièremenl.
llervvart lit signe de la tête que sa décision élail sans appel.
— Ce chrétien est impitoyable, murmura l'iman, en prenant ses babouches pour sortir. — C'est ta faute, à toi qui ne sais que parler et fuir, s'écria l'impj^tueuse Omaya en arrêtant l'iman par sa robe; c'est \olre coupable tolérance pour l'inlidèle qui l'a gonfle d'orgueil et d'insolence; c'est vous qui avez soulTert qu'il passât devant vos mosquées sans déchausser ses pieds immondes, qu'il corrompit de son souffle impur l'air que respirent les croyants, qu'il dressât ses lentes sacrilèges sur la poussière de nos aïeux; voire criminelle indilTerence porte aujourd'hui ses fruits : l'audace de ces mécréants n'a pins do. digue; ils se font justice de leurs propres mairjs, ils s'abreuvent
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(lu plus pur sang des enfants du proplièlo; noire empereur n'est plus maître dans son empire. Voilà ce que vous avez lait, ministres inlidèles de la vraie religion ! Mahomet vous a-t-il donné la garde de sa loi pour la laisser violer comme vous laites, et fouler aux pieds? Allez, vous êtes de grands coupables; vous avez outragé Allah et attiré sur nos têtes le marteau vengeur de sa colère. Maudit soit le jour où le premier chrétien mit le pieil dans le pays de nos pères ! ce jour-là lut un jour funeste. Et le prophète t'a envoyé parmi nous, continua l'impétueuse Berbère, en se retournant vers le consul, toi qui sèmes sur la terre des croyants le ravage et le meurtre, pour nous punir de notre lâche et impie tiédeur. Va, lu es bien l'homme que disaient les pâtres et les bûcherons quand ilscriaient autour de moi : Malheur! malheur! malheur I J'étais insensée de croire que tu avais sucé le lait d'une femme : tu auras été nourri par quelque louve chrétienne dans les barbares forêts du Nord. Et moi qui le priais! Hassan, pardonne-moi d'avoir humilié ton épouse aux genoux de ton bourreau. Chrétien de malheur, sois maudit ! à janiais maudit ! que le sang généreux de l'époux d'Omaja relondie sur ta têle homicide ! puisse-t-il former autour de lt>i une mer vengeresse, où lu le noies, loi, la famille, la postérité et ta nation de reprouves! Je vais prier Allah du lever au coucher du soleil, je vais le prier à l'heure où tout repose, et où le mued-in lui-mê:i.e dort au sounnet des minarets, pour qu'il vous submerge tous dans un déluge de calamités : el si, pour rendre mes prières plus edicaces, il fallait faire le pè-
leritiage de la Mecque, je le ferais, dussé-je traverser le désert seule, à pied, et m'user les jambes jusqu'aux genoux. Mais je n'ai pas besoin d'aller si loin; je n'ai qu'à frapper du pied mes montagnes pour en faire jaillir des vengeurs. Ne te figure pas qu'épouse indigne d'Hassan , j'aille ensevelir lâchement mon veuvage dans le silence et dans les larmes : les regrets efféminés peuve,nt convenir à vos chrétiennes, ils déshonoreraient une Berbère. On ne pleure pas un époux comme Hassan, on le venge. La mort appelle la mort. Ecoute, chrétien : Allah veut te perdre, car il a frappé Ion esprit de vertige et tes yeux d'aveuglement; Omaya t'a offert son amitié, sa reconnaissance : tu as préféré sa haine ; tu ne sais pas ce que tu affrontes ni ce que tu as dédaigné ; tu n'as pas voulu de moi pour amie , eh bien donc ! soyons ennemis. Tu souris, tu prends mes menaces pour une vaine fumée échappée au feu de la colère et qui doit se dissiper avec elle; lu fiiis bien voir que tu ne connais ni Omaya ni sa tribu ; mais tu apprendras à les connailre. La tribu d'Hassan est fidèle, et la voix d'Omaya est puissante sur la tribu d'Hassan. Si tu pouvais prévoir le sort qui t'attend, et quelle tempête est près de fondre sur toi du haut de nos montagnes, tes chairs frémiraient dans les angoisses de la fièvre, la moelle de tes os se gèlerait comme une ean surprise par le vent du nord, et couché, la nuit, sur le dur oreiller de l'insomnie, lu sentirais tes cheveux se dresser et blanchir sur ta tète; la peur remplirait ton lit de serpents. Mais j'ai perdu assez de temps en paroles; adieu ! ma vengeance A soif, je vais l'abreuver aux sources de la morL
A mesure qu'Omaya parlait, sa voix prenait plus de force et d'éclat : enivrée de ses propres paroles, la terrible Africaine avait atteint le plus haut degré de l'exaltation; ses joues pâles de fatigue s'étaient couvertes d'un ardent incarnat, son front avait la moiteur de la (lèvre, ses grands yeux étincelants dardaient des éclairs sinistres : elle était sublime dans sa colère.
Plusieurs fois Dick, indigné de tant d'audace, avait voulu lui couper la parole, et faire rentrer dans son lit ce torrent débordé : sir llerwart ne l'avait pas souffert ; appuyé contre un meuble et les bras croisés sur la poitrine, il ne pouvait arracher ses regards d'Oniaya, et semblait prendre je ne sais quel plaisir égoïste et farouche au spectacle de ses fureurs sauvages. Le déchaînement des passions lui plaisait, comme on se plaît aux désordres des éléments bouleversés par l'orage : violent lui-même et passiormé, il trouvait sans doute des analogies et de secrètes affinités entre lui et cette femme indomptable : et c'est là ce qui l'attachait; il s'admirait en elle. Mais son calme mêmeetsa longanimiteetaientunaiguillon pour Omaya, qui pouvait les prendre pour du dedai[i; les grossières interruptions du valet l'eussent moins exaspérée que le silence du maitre. Pourtant elle se tut, vaincue par sa propre violence, et ses imprécations épuisées, elle alla vers la porte; puis elle se ravisa tout d'un coup, revint sur ses pas, et soulevant à deux niains l'aine de ses enfants à la hauteur du visage d'ilerwart : Fils d'Hassan, lui dilelle, regarde cet homme, et regarde-le bien, alln di- 1 3
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le reconnaître partout où Allah te le fera rencontrer; cet homme est l'assassin de ton père !
L'enfant, stimulé par les leçons de sa mère et encore irrité des caresses du consul, jeta sur lui un regard fauve, plein déjà de vengeance et de férocité; il lui fit le poing, et lui montra, en signe de menace, deux rangs de petites dents pointues comme celles d'une vipère. Enfin, rassemblant autour d'elle sa progéniture dispersée, Omaya se retira d'un pas fier et lent, semblable à une lionne qui emporte au déserl ses lionceaux.
L'iman l'avait précédée dans sa retraite, sans proférer une parole, mais en sanctionnant tacitement au fond de son âme l'anathème que l'audacieuse et vindicative Berbère avait lancé sur les chrétiens. Gagnant la porte à pas de loup, il était allé rendre compte au pacha du résultat de son message et de la scène qui l'avait suivi.
— Voilà la première exécution faite, dit Dick en fermant la porte sur les talons d'Omaya; à la seconde, maintenant. J'admire la patience de votre seigneurie ; comment avez-vous pu écouter jusqu'au bout le grimoire de cette enragée sorcière? — Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir rien faire pour elle; j'aurais accordé de grand cœur à ses imprécations ce que toutes les prières de l'iman et du pacha conjurés ensemble n'auraient pu m'arracher. Jamais je n'ai vu une plus belle colère. — Ainsi, votre seigneurie est bien résolue à faire hisser le mari? — Encore!... Ce misérable mérite deux fois la corde, et pour ses crimes, et pour l'ennui qu'il me cause. Je n'ai plus que
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son nom dans les oreilles; c'est une véritable persécution, et son supplice est moins cruel que le mien.
— Pourtant j'aimerais mieux être à votre place qu'à la sienne; mais aussi il l'a bien voulu, et il n'a que ce qu'il mérite. Le maladroit! plus de vingt pavillons cinglent tous les jours à travers le détroit, et il va s'attaquer au nôtre, le seul qu'il eût dû respecter! c'est avoir la main malheureuse. Ce n'est pas l'embarras, le pauvre diable va passer un mauvais quart d'heure. — Quel est cet accès de pitié qui te prend tout à coup? Aurais-tu des réminiscences de ton ancien métier? Est-ce l'esprit de corps qui t'anime? — Ce n'est ni l'esprit de corps ni la pitié, c'est la sûreté de votre seigneurie. — Que veux-lu dire? — Admirez les coups du sort : cet Hassan que vous faites pendre à si jusle titre... — Eh bien? — Eh bien ! Monsieur, je viens de le voir dans sa prison, et je veux être damné si le drôle ne faisait pas partie de l'expédition du Cap Noir? — Lui? — En personne; il était au nombre des honnêtes coquins qui hélèrent V Alcyon et qui débarquèrent la... — Parle bas. — Enfin vous savez qui... Je l'ai parfaitement reconnu. — Mais puisque lu l'as reconnu, il t'a reconnu aussi, lui?
— Ce n'est pas une raison; cette nuit-là il avait sa figure naturelle , tandis que moi j'étais déguisé en Algérien, comme votre seigneurie ne l'a pas oublié; avec mon lurl.an sur les yeux et ma barbe postiche au menton, j'étais bien en elTet le grand pourvoyeur du dey d'Alger.
lierwart se promenait à grands pas dans rapp.irlemont.
— Ainsi, dit-il, tu es sur qu'il ne t'a point reconnu? — Il n'en a pas eu l'air, — Et mon nom n'a pas été prononcé? — Pas une seule fois, ni le mien non plus, car ma complicité entraînerait celle de votre seigneurie, et au moindre soupçon, on ne verrait plus dans Hassan un fieffé coquin que vous châtiez justement, mais un complice qui vous gêne, et dont vous voulez fermer la bouche. — Que m'importe qu'on le dise, puisque cela n'est pas? — Sans doute ; mais une fois qu'on tient le bout de la mèche, on est bientôt aux poudres, et le jardin du sultan, quoi que nous fassions, n'est pas une forteresse impénétrable.
Herwart continuait à se promener à grands pas.
— Je vois le danger comme toi, s'ecria-l-il en s'arrêtant devant Dick; mais la question n'est pas là : t'a-t-il reconnu , oui ou non? — Tout ce que je puis répondre à votre seigneurie, c'est que je ne le crois pas. — Tu n'es pas sur de ton fait ? — A vous parler franchement, je ne suis point sans inquiétude : ces chiens de Mores ont le nez fin; et quoique Hassan n'ait rien laissé paraître en me voyant, qui sait s'il n'avait pas flaire le chrétien sous le cafetan de l'Algérien? Il n'a rien dit encore; mais il ne se tait peutêtre que pour nous laisser le temps de la réflexion.
L'agitation d'Hcrwart allait en croissant; il marchait toujours plus vite dans l'appartement : ses gestes, ses regards, tout en lui décelait une violente angoisse. L'effet que Dick avait voulu produire était produit : quand il vit son maîlreen j)roieà l'inquiétude que son zèle avait l'ait nailre, il reprit : Le passage est périlleux, mais il y aurait peut-être moyen
d'en sortir; il vaut mieux pécher par trop de nieiiance que par trop de conliance, et quand un navigue sur des Ijas-fonds, l'on ne saurait jamais prendre assez de précautions. — Fais-moi grâce de les métaphores, s'écria le consul impatienté, et parle sans préambules. — En deux mots, voici : dans le doute, il me paraîtrait sage de prévenir les indiscrétions d'Hassan : lui faire grâce à présent, c'est diiïicilc, ii ne faut même pas que vous vous en mêliez; autorisez-moi seulement à le laisser évader, et je prends tout sur moi; nous atteindrons ainsi notre double but; votre responsabilité sera à couvert, et nous pourrons dormir en paix.
Sir llerwart ne répondit point; il semblait réfléchir profondenienl ; une lutte intérieure tenait ses resolutions suspendues. Tout à coup il se jeta dans un fauteuil, et s'écria d'une voix ferme : Dick, cela est impossible; si je recourais à l'expédient que lu me proposes, je me mépriserais moi-même. Je n'en ferai rien, la justice aura son cours, quoi qu'il en puisse arriver; je serai aussi inflexible avec moimême que je l'ai été avec les autres, et je n'accorderai pas à mes terreurs personnelles ce que j'ai refusé aux prières de tout le monde. L'honneur brilaimique marche en première ligne, ma sûreté ne vient qu'après ; non , je n'immolerai jamais les devoirs de rhommepublichrinterêlet aux passions de l'homme [)rivé.
Sir llerwart se parlait à lui-même plutôt qu'il ne répondait à Dick : continuant son monologue lanlôl à haute voix, tantôt mentalement, il reprit son ora-
geuse promenade à travers l'apparteraent. Dick l'écoutait en silence, et profitant d'une pause : Votre seigneurie, dit-il, veut-elle me permettre une observation ? Vous avez des scrupules par trop chevaleresques ; vous oubliez que nous vivons en état de guerre avec ces Mores, et que toutes armes sont bonnes avec de pareils ^ennemis. — Mais toutes armes ne sont pas bonnes pour moi. 11 s'agit bien des Mores, vraiment! c'est de moi qu'il s'agit, c'est du respect que tout homme doit à la sainteté de la justice et à lui-même. Certes, c'est bien assez d'avoir eu une fois en ma vie ce bandit pour auxiliaire. Je ne lui dois rien : le service qu'il m'a rendu est de ceux qu'on paie avec de l'argent , et il a reçu sa récompense. Eh ! que m'importent après tout les révélations que peut faire un misérable pirate? S'il veut parler, qu'il parle, je suis là pour faire tête à l'orage : ce serait une lâcheté insigne que d'en agir autrement : il semblerait que j'ai peur. — Ce que j'en disais était dans l'intérêt de votre seigneurie, il en sera ce qu'elle voudra. — Tout ce que je puis faire , Dick , c'est de hâter l'exécution d'Hassan; la nuit, au moins, ne lui donnera pas de mauvais conseils, et son agonie sera moins longue : de cette manière ma sûreté se concilie avec l'humanité, et la justice est sauvée. La sentence était pour demain : qu'elle s'exécute aujourd'hui, à l'instant même; va dire au pacha que telle est ma volonté, et liens la main à ce que tuut se passe dans les règles; mais surtout veille à ce que ni le consul de Suède ni j)ersonne de sa maison ne communique avec le pri- .sonnicr; ils ne l'ont déjà que trop mis sur la sellctle. Dick parut embarrassé.
— Voire seigneurie, dit-il, oublie que c'est aujourd'hui dimanche : vous avez vos scrupules, poursuivit-il d'un ton sérieux; moi, j'ai les miens : le dimaiicheest un jour sacré pour tout bon Anglais, et je puis me rendre cette justice que je ne l'ai jamais violé. Toutes les fois que j'ai pu assister au service divin, je l'ai fait ponctuellement, et quand cela m'est impossible, comme dans ce pays de mécréants, j'y supplée par ceci.
A ces mots, il tira de sa poche une petite Bible anglaise.
— Celte Bible est tout ce que j'ai reçu en patrimoine; après m'avoir appris à lire dedans, ma mère me l'a laissée à sa mort, en me disant : Mon fils, lis-la tous les dimanches; et ce jour-là, ne fais pas autre chose. Ce furent ses dernières paroles. Depuis ce temps, je ne me suis jamais séparé de ma Bible, et je la porte toujours sur moi comme un talisman : il me semble que ma vie y est attachée, de même que le salut du navire est dans son gouvernail; si j'avais le malheur de la perdre, jo me regarderais moi-même, voyez-vous, comme un homme perdu. Je vois la surprise de votre seigneurie, vous avez peine à comprendre que l'on pratique si bien le troisième commandement, en observant si mal les neuf aulrcs : mais de ce qu'on pèche sur un point, ce n'est pas une raistni pour pécher sur tous. Je puis vous allirmcr (jue dans les plus mauvais jours de ma Nie, qnanil j'étais... ic que vous savez, on ne m'aurait pas fait... travaillai un dimanche pour tous les galions de l'Kspagne, vk les railleries des... camarades ne mVmpèchaienl [ws
de lire ma Bible à bord comme j'aurais pu le faire à Saint-Paul : c'est ma seule vertu, et j'y tiens comme le mendiant tient à son unique schelling. Tenez, vousmême, si vous m'en croyez, vous changerez de résolution, et vous louvoierez jusqu'à demain; il n'y a pas un tribunal en Angleterre, pas un shérif qui osai profaner le,jour du repos par une exécution. Ne faites pas à Téluan ce qu'on ne ferait pas à Londres, cela vous porterait malheur.
En qualité d'Anglais, Hcrwart île s'étonnait pas trop, au fond, d'une superstition qui, en Angleterre, est commune à toutes les classes. Il répondit à Dick qu'il ne voulait point violenter sa conscience, mais que, sa résolution étant inébranlable, il chargerait le taleb ou tout autre de porter ses ordres au pacha , et d'en surveiller l'exécution.
— Le taleb ! s'écria Dick, un juif! votre seigneurie n'y pense pas; c'est vouloir être trahi; c'est se jeter à toutes voiles sur le banc qu'il s'agit d'éviter. Si Uassan parle, qui sera là pour lui fermer la bouche? s'il ne parle pas, comment le saurons-nous? Et puis, s'il a quelques soupçons, mon absence ne fera que les confirmer. Cela ne se peut pas, il faut que ce soit moi qui y aille, nul autre que moi; puisque votre seigneurie le veut absolument, je me charge de la commission, et je mellrai l'affaire au sac, dût la saintebarbe du diable me sauter a|)rès entre les jambes. Je savais bien vous être dévoue ; mais je ne croyais j»as l'être autant. Arracher un iman du milieu de sa mosquée, ou jeter un muedsin du haut de son minaret, ne me coûterait rien, et ce ne serait qu'une bagatelle
auprès de la violence que je fais aujourd'hui pour vous à ma conscience; mais il ne sera pas dil que voire seigneurie a couru un danger, et que Dick n'était pas là.
Après celte profession de foi, Dick prit les dernières instructions du consul , et sortit immédialemeiit pour les faire exécuter.
Resté seul après avoir expédié ses terribles ordres, Herwart retomba dans son fauteuil, abimé dans une rêverie sombre et le front appuyé sur ses deux mains. Partagé entre une impatience qu'il détestait et une crainte qu'il refusait de s'avouer à lui-même, il ne trouvait , dans le sentiment de la justice satisfaite cl du devoir accompli, ni le calme qu'il cherchait, ni la force dont il avait besoin. Les images les plus lugubres, les fantômes les plus tragiques passaient cl repassaient devant ses yeux fermés. Le spectre acharné d'Hassan se dressait devant lui et ne le quittait pas : tantôt il le voyait en conférence avec le pacha, s'entretenant avec lui d'une voix basse, mystérieuse, et les mots Cap Aoir, yJlcjon, d'autres encore, frappaient son oreille, et le faisaient tressaillir. 11 se sentait froid jusqu'à la moelle dos os, ses dents se serraient convulsivement, il tendait les bras connue pour retenir ou ressaisir une chose précieuse qu'on lui aurait arrachée; dans d'autres monuM\ts, le |)irate lui appaniissail livide et muet, suspendu au niât de son navire, et la vue de cette atïrcuse dépouille, au lieu de le glacer d'horreur, lui inspirait je ne sais quelle joie farouche; sa poitrine semblail se dilater, il respirait i)lusà l'aise, un etïroyable sourire monlail à ses lèvres.
Quant aux menaces que la terrible Onaaya lui avait lancées pour adieu, elles avaient été emportées par la tempête plus terrible que les paroles de Dick avaient soulevée. Absorbé dans la pensée du mari , Herwart ne songeait plus à la femme, atténuant ainsi, peutêtre à son insu et par un artifice de ses esprits frappés, les dangers réels pour s'en créer d'imaginaires.
Las enfin des visions qui l'obsédaient, il quitta l'attitude rêveuse dans laquelle il était plongé, et secoua les méditations funestes qui ridaient son front taciturne, comme on secoue un manteau chargé de frimas; sa tête penchée sur sa poitrine se releva brusquement, comme par l'effet d'un ressort, et, repoussant derrière lui son fauteuil avec un mouvement de rage, il sonna à tout rompre pour avoir son cheval. A peine laissa-t-il le temps de le seller, et, comme s'il eût cherché dans les émotions de la vitesse et du danger une diversion aux sourdes inquiétudes qui l'agitaient, il se lança au grand galop à travers les rues étroites et populeuses de la cité more, sans égard pour les passants, qu'il dispersait et renversait devant lui comme un troupeau de moutons.