XIX. — ANTECEDENTS
Sir Herwart était fils d'un évêque anglais fort riche, d'une famille illustre et dont l'exaclilude à la chambre des lords était devenue proverbiale; mais Herwart était cadet, et n'avait hérité, par conséquent,
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ni des dignités ni des Ijiens de son père; son heureux aine était seul entré en possession de toutes les béatitudes du paradis social. Ainsi le veut la législation i)ritannique. Herwart avait eu une enfance triste et ingrate; l'âge de l'insouciance et du laisser-aller s'était passé pour lui dans la contrainte et dans la lutte. Son père, toujours drapé dans sa double dignité épiscopale et parlementaire, était évêque et pair jusque dans sa famille, et si complètement esclave du préjugé de primogéniture, qu'il réservait toute sa sollicitude paternelle, je veux dire politique, pour son aine. Il lui fallait un effort d'imagination pour ne pas voir un intrus dans son cadet, comme l'honnête Savoyard qui vous dit naïvement : Ilélas! je n'ai point d'enfants, je n'ai que des tilles.
A la plus légère peccadille du fds paria, le sévère évêque faisait comparaître gravement le coupable dans sa bibliothèque, et là lui administrait un sermon en trois points. Au mot : J'ai dit ! le pauvre délinquant s'elanrait vers la porte sans regarder derrière lui, et bondissait dans l'escalier comme un écureuil échappé de sa cage; mais, sorti des mains paternelles, il tombait dans celles de sa mère, c'était tomber de Charybde en Scylla.
Cette mère était une grande femme sèche, maigre, toujours en noir, et qu'on n'avait jamais vue rire. Kmprisoiniée dans le cercle étroit de l'anglicanisme, elle avait toujours à la bouche le nom de Dieu, le mêlait à tous les actes du ménage, ne faisait rien que pour lui et par lui, et poussait jusciu'au fanatisme la superstition de la règle. Sa roidcur puritaine avait
passé de son esprit dans sa personne, son corps était toujours droit comme un I, son attitude toujours {3'uindée; au demeurant, c'était une digne matrone. Renfermée dans son intérieur, comme l'épouse modèle de l'Ecriture, elle n'en sortait que pour présider des comités de bienfaisance, visiter les hospices, inspecter les salles d'asile et les écoles gratuites. De retour dans ses foyers, elle poursuivait le cours de ses œuvres pies en lisant des sermons et en faisant chanter des psaumes h ses gens rassemblés, sans préjudice de la double prière du soir et du matin.
Condamné à subir toutes ces saintes lectures, h lire lui-même dans la vieille Bible héréditaire, et à solller en ut, comme un enfant de chœur, pour faire sa partie dans le plaint-chant domestique, le jeune Hcrwart frémissait d'impatience ou bâillait d'ennui , quand il ne portait pas le désordre au sein du pieux troupeau, en poudrant au charbon les cadcnettes du cocher, ou en soufflant avec une paille dans les mollets bien blancs du maître d'hôtel. Ces espiègleries étaient autant de sacrilèges aux \ eux du couple éi)iscopal. L'évèque et sa chaste moitié gémissaient à l'envi sur la brebis lépreuse : Herwart n'avait i)Ius d'autre nom. Ils se demandaient avec componction comment un tel enfant avait pu naître d'eux, et quel si grand péché ils avaient donc commis devant Dieu pour être affligés ainsi dans leur dernier né.
Pourtant, que lui reprochait-on ? D'abord, cl avant tout, de fermer volontairement et méchamment son cœur à la grâce, et l'on voulait le lui ouvrir de force pour son plus grand bien. On déplorait la violence cl
l'indiscipline de son caractère, son amour de l'indépendance, sa soif de mouvement, son orgueil de Satan : or comme il est dit dans l'Ecriture t L'orgueil marche à l'écrasement, on regardait comme un devoir d'accomplir dès ici-bas les décrets de Dieu, et l'on travaillait en toute sùrelé de conscience à écraser l'esprit de Python dont l'enfant rebelle était possédé. IVévenus contre lui et aveuglés par leurs idées puritaines, les pieux parents s'y prenaient de manière à jeter dans cette jeune âme le germe de tous les vices qu'ils prétendaient combattre : ils dépravaient son intelligence en l'obligeant à des lectures et à des pratiques qu'il ne pouvait comprendre; à force d'en vouloir faire un dévot, ils auraient fini par en faire un hypocrite; et la contrainte perpétuelle où le tenait une sévérité mal entendue lui aurait appris la dissimulation des esclaves, s'il n'avait eu en lui-même l'instinct inné de la droiture.
On le mit au collège d'Elon, en le recommandant à la surveillance spéciale des supérieurs; ce n'ctnit pas terminer la lutte, c'était la déplacer, l'enfant martyr ne faisait que changer de supplice. Sa famille parut même l'abandunncr tout-à-fait à la merci de ses nouveaux persécuteurs. Une fois par trimestre, à jour et heure fixes, sa mère venait le visiter au parloir, et à chaque visite lui prêchait le même sermon; elle ne lui parlait que de l'état de son àme, de son salut éternel, et cela d'un ton h dégoûter pour jamais des béatitudes célestes. Son père, qu'il voyait moins souvent encore et seulement aux vacances, n'était ni plus expansif ni plus alTectueux. Tant qu'llerwarl
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avait été sous le toit paternel, il avait mis quelques bornes à son insubordination ; quand il se vit à la discrétion de mercenaires, il lâcha la bride à ses penchants impétueux, et entra en révolte ouverte contre ses pédagogues devenus ses tyrans; sa rébellion était préméditée, systématique, il n'essayait même plus de lutter contre lui-même; l'interdit dont on l'avait frappé Vdixah placé dans le cas de légitime défense. Il n'avait d'ailleurs aucun goût pour les formes scolastiques de l'éducation anglaise, et indépendamment de son aptitude naturelle, de son horreur des bancs, la vue d'un livre lui rappelait si fortement la bibliothèque de son père, c'est-à-dire les réprimandes quotidiennes qu'il y avait reçues, et les fastidieuses lectures auxquelles on l'y avait si longtemps condamné, qu'il ne pouvait ouvrir une grammaire sans colère et sans dégoût. On pouvait déjà pressentir dans l'écolier mutin un de ces hommes dédaigneux du cabinet que leur organisation pousse invinciblement à l'action. Il était aussi ardent, aussi fougueux à l'heure des récréations, qu'il était distrait, morne et endormi à celle des leçons; il jouissait avec ivresse, avec fureur de la liberté; le coup de cloche qui resserrait sa chaîne éteignait ses yeux et le replongeait dans la torpeur. Bien des fois, pour échapper au rudiment, il (orcml la consigne, franchissait les clôtures, et s'en allait braconner des jours entiers dans le parc voisin de Windsor. Les gardes-chasse le ramenaient dans la geôle comme un forçat fugitif, et il était connu à six milles à la ronde pour un franc vagabond. Quelle croix pour un évêquo !
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On devine que les corrcclions ne lui étaient pas épargnées, mais on châtiait sans discernement, et là, comme dans la maison paternelle, la peine n'était jamais proportionnée au délit. L'obéissance, la délérence et le silence sont les trois vertus cardinales des collèges et des cloîtres; ayez toutes les autres, si vous manquez à une seule de ces trois-là, vous n'êtes qu'un réprouvé; c'était le cas de l'écolier rétif et têtu : l'audace de ses reparties frisait l'insolence, et l'amour de la domination perçait jusque dans ses yeux; rebelle avec ses maîtres, il tyrannisait volontiers ses camarades; mais ce qu'on ne voulait pas voir, ce dont on ne lui savait aucun gré, c'est qu'il était incapable d'un mensonge, et loyal comme la lojauté même : il était toujours le premier à dénoncer ses méfaits, de peur que le soupçon n'allât frapper l'innocent. Généreux, magnifique même, malgré les faibles subsides qu'il recevait de sa famille, il partageait tout : un plaisir solitaire n'en était pas un pour lui; quand il n'avait pas, il empruntait pour donner; mais on le jugeait avec tant de partialité, tant de malveillance, que même ses dispositions libérales tournaient contre lui, et lui avaient acquis la réputation^lim dépensier et d'un faiseur de dettes. """^
Enfin on le retira du collège; il s'agissait maintenant de lui choisir une carrière; ce choix décisif, qui nous a coûté presque à tous tant de larmes, fut pour Herwart le signal de nouveaux combats, d'une nouvelle persécution. Que faire d'un si terrible enfant? Dans la ferveur de leur zèle anglican, ses dévols parents l'avaient destiné à l'I^glisc , même avant s;i
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naissance; mais il leur avait bien fallu reconnaître que sa vocation n'était rien moins qu'évangélique, et qu'en lui faisant violence, ils commettraient un sacrilège devant Dieu et ne donneraient à l'Eglise qu'un mauvais serviteur. En desespoir de cause, et après mainte et mainte délibération, ils s'étaient fixés à l'état de marin, non certes que cette carrière leur plût; nulle, au contraire, ne leur répugnait davantage, car elle leur paraissait de toutes la plus périlleuse, la plus profane, celle, en un mot, où il était le plus difficile à un pauvre chrétien de sauver son âme. Mais, encore un coup, que faire d'un pareil enfant? S'il s'était agi de prendre immédiatement le commandement d'un navire, de s'élancer sur les mers à la poursuite d'une escadre ou à la conquête d'un monde, nul doute que le jeune Herwart n'eût accueilli avec reconnaissance, avec enthousiasme une proposition si conforme à ses inclinations impérieuses et téméraires; mais faire un noviciat, et quel noviciat! courber la tête sous le joug de la plus implacable des disciplines, monter un à un et à grand'peine tous les échelons de la hiérarchie maritime, et, martjr muet de l'obéissance passive, recevoir dix ans, vingt ans la loi avant de la faire à son tour; voilà sous quelle forme l'état de marin lui apparaissait, et la perspective qu'on ouvrait h ses yeux : il répondit par un refus sec. Grand scandale au bercail .' l^es pieux auteurs de ses jours s'obstinèrent, lui s'cnléla, el la guerre recommença. Trempé et retrempé dans la lutte, Herwart était tout d'une pièce et désormais invulnérable; les armes avec lesquelles on croyait le hri-
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ser se brisaient elles-iiiêmes sur sou cœur de cliamanl. La réflexion etail venue à son aide, et le sentiment de la justiee parlant aussi haut en lui que l'instinct de la personnalité, il commençait à se demander de quel droit on prétendait le condaniner au plus dur, au plus asservissant des métiers, tandis que son frère aîné vivait paisiblement sous le toit paternel dans les douceurs de l'opulence et d'une éternelle oisiveté. Qu'ai-je fait, s'écriait-il, pour être ainsi déshérité? L'équité paternelle ne devait-elle pas tempérer l'iniquité légale de l'institution? A cela on lui répondait par le code appuyé sur la Bible, et l'on se récriait contre son impiété et ses idées subversives. Sa mère mourut au milieu des hostilités, il la regretta peu, il perdait en elle un censeur rigide et borné plutôt qu'une amie tendre et éclairée. Ils ne s'étaient jamais compris; la mort ne les sépara pas plus qu'ils ne l'avaient été pendant leur vie. Celte catastrophe domestique ne changea rien dans la position d'IIervvart; à peine un court armistice laissat-il refroidir en paix les cendres maleriicllcs. La guerre continua aussi acharnée qu'auparavant.
Cependant de nouvelles puissances, de nouveaux besoins s'étaient révélés à ce cœur aigri par la persécution : l'heure des passions avait sonné pour lui. Jia première explosion fut terrible. Accoutumé à vouloir impérieusement, llervvart aNait porte dans ces émotions jusqu'alors inconnues toute la fougue, toute la violence de son caractère. L'enfant rclif était devenu un homme indomptable. Ct^lle âme altière qu'on avait cru plier et réduire, s'était roidic comme
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un arc qui se tend par l'effort qu'un fait pour le courber. Son mauvais renom du collège l'avait suivi dans le monde, ou, pour mieux dire, l'y avait précédé : repoussé ou recueilli froidement par la bonne compagnie, il se jeta dans l'autre. Une inextinguible soif d'activité le dévorait : la chasse, les chevaux, les courses, tous les exercices les plus effrénés devinrent son occupation de tous les jours; ces distractions ne lui suffirent bientôt plus ; il lui fallait des émotions, le jeu lui en donna. Lancé dans les maisons suspectes où l'on joue avec ou sans patente, il en devint le coryphée. Quelle recrue que le fils d'un évéque! Les voluptueuses sirènes qui hantent ces lieux de perdition lui dressèrent des embûches : il était jeune, ardent, magnifique; elles étaient belles, cupides, artificieuses, il tomba dans leurs pièges, se battit, se ruina pour elles, et comme sa modique pension etail loin de suffire à ces prodigalités désordonnées, il vécut d'expédients : le jeu, puis le crédit, le soutinrent quelque temps; ces ressources épuisées, les usuriers vinrent à son aide, bien sûrs que le fils d'un pair, d'un évêque ne pouvait faire faillite, et que la famille finirait toujours par payer ses dettes. Ainsi, tandis qu'il profanait en de honteuses passions la tleur immaculcH? des premières amours, il élargissait sous ses pieds le goufire insatiable du déficit. La dette le rongeait comme un ulcère. Voilà ce qu'avait produit, en dernier résultat, cette belle éducation puritaine. , .,
l'ourlant le fougueux Herwart ne roulait pas sans se débattre au fond de ces impurs abîmes : il sentait
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rn lui des facuUés dignes d'un tMnploi meilleur, et rougissait souvent, par respect pour lui-même, de sa vie déshonorante; h défaut de vertu, l'honneur veillait en lui; il avait le sentiment de la grandeur, de la beauté morale, et sentait bien que ce n'était pas là une destinée d'honneur. Ces retours sincères le jetaient dans d'effroyables tristesses : il voulait d'mi seul coup rompre les mille fils qui l'enchaînaient à l'enfer des luxurieux, il voulait se réhabiliter aux yeux des siens, h ses propres yeux par quoique grand acte de contrition; mais ces nobles résolutions se glaçaient à la pensée qu'il trouverait un évcque où il irait chercher un père, et que son retour ne serait pas compris : il se rejetait alors en arrière, et récapitulant son ingrat passé, il se disait avec douleur qu'il n'avait jamais été aimé, que lui-même n'aimait pas, que ses beaux jours fuyaient dans l'isolemenl, dans le vide; et au milieu de ce grand abandon, il n'avait pas même la consolation d'aller pleurer sur le tombeau d'une mère. L'ombre delà sienne ne lui apparaissait jamais que sous les traits de la grande femme sèche et vêtue de noir qui venait le sermonner au parloir d'Eton ; celte impression était si forte, qu'il n'avait jamais pu voir, dans la suite, une ft'mme en robe noire sans froncer le sourcil el se reporter aussitôt aux jours de sa captivité. Pour échapper à ses souvenirs, à ses regrets, à ses remords, pour s'échapper à lui-même, il se replongeait avec rage dans le tourbillon : il ressaisissait d'une main fréneliquir c<'tle coupe de déception qu'il avait déjà vider lai.t de fois, et dont il sa\ail le fond si plein d'amcrlunu'.
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Un instinct poétique dont lui-mènic n'avait pas conscience, et plus encore peut-être la licence et l'arbitraire des mœurs orientales, avaient fixé de bonne heure ses yeux vers le Levant ; dans ses jours de lassitude, de dégoût, il songeait à fuir l'Angleterre et à s'en aller chercher de nouvelles destinées sous des cieux nouveaux. Bien loin de combattre ces velléités d'expatriation, sa famille les encourageait de toutes ses forces, dans l'espoir d'être cnlin délivrée d'un membre qui faisait sa honte. Un consulat de Syrie étant venu à vaquer, on le lui proposa; Herwarl ne recula pas devant celle déportation déguisée; il était dans un bon accès, et partit bravement pour son exil. Toutefois son sacrifice n'avait pas eu, à ce qu'il parait, les heureux résultats qu'il s'en était promis : changer de ciel n'est pas changer de cœur; il avait bien rompu avec ses anciens compagnons de désordre, il n'avait pu rompre également avec des habitudes déjà invétérées. Devenus lyranniques à force <le commander, ses penchants impérieux lui faisaient la loi dans l'Orient comme à Londres : il demandait à ces terres lointaines les mêmes émotions, les mêmes plaisirs qu'il poursuivait naguère avec une insatiable ardeur dans les salons souilles de Piccadilly, et trouvait partout les mêmes mécomptes et le même vide. Aussi ne pouvait-il demeurer longtemps dans la même résidence; toujours tourmenté, toujours inquiet, il changeait sans cesse, allant d'un lieu à l'autre comme une àme en peine : de Syrie il avait passé en Egypte, puis dans les Etats barbaresques; à peine à Tripoli, il aurait déjà voulu être à Tunis, et le jour
de son installation à Tunis, il demandait des renseignements sur Alger. Jamais l'ordre consulaire n'avait eu dans son sein un membre plus remuant, plus mobile, et le Foreign Office se serait lassé de ses perpétuelles mutations, si une autorité puissante n'eût fait fermer les yeux sur ses bu meurs nomades. Son frère avait été créé duc et était entré à la cbambre des lords après la mort de son père, et il veillait sur son cadet, non par amitié ou par intérêt pour son avancement, mais dans le I)ut unique de le tenir .î jamais éloigné de l'Angleterre. Cet aine était tout le portrait de sa mère : même petitesse de cœur, même étroitesse d'idées, même roideur pbysique et morale, c'était l'anglicanisme incarné. Tout ce qu'il entendait dire de la conduite d'Herwart en Orient alarmait son cant britannique et attisait sa sollicitude intéressée en redoublant ses terreurs; car ce qu'il redoutait le plusau monde, c'était le retour de l'enfant prodigue : il tremblait de lui voir reprendre à Londres, dans l'oisiveté mécontente d'une disgrâce, ses habitudes et ses amitiés d'autrefois ; la présence de ce frère incorrigible aurait terni l'éclat de son blason.
De mutations en mutations, Ilerwart était arrivé jusqu'au Maroc, et il avait apporté à Tétuan, qui elail alors la résidence des consuls européens, la même inquiétude de cœur, le même rongement d'esprit. Ijatra cura du poëte traversait les mers avec lui. Il lui était arrivé à Tetuan ce qu'il avait éprouve jadis à sa sortie du collège : sa mauvaise renommée, messagère perfide, avait pris les devants et semé sur <«os pas la défaveur et la défiance. Dès le début il avait
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♦'lé mal jugé et mal pris par ses nouveaux collègues. Qu'on se modifie ou non, on est toujours, pour les autres, l'homme de sa réputation, quoique la réputation soit en général un critérium peu sur et peu équitable; car elle ne constate guère que la superficie des choses, le dehors des actions, et ne tient compte ni des causes ni des mobiles.
11 est vrai qu'llerwart donnait prise sur lui par biens des côtés : il ne tenait point à plaire, et peu lui importait que sa manière d'être et son train de \ie blessassent les prétentions vaniteuses du petit monde où il était exilé. En toutes choses il aspirait au grand, il aimait le faste, non par gloriole, comme le prétendaient ses malveillants confrères, mais par amour du beau, par un instinct inné de magnificence et de perfection. Au mépris du proverbe espagnol, le bien ne lui sufïisail pas, il aspirait au mieux. Achetait-il un meuble, c'était toujours le plus somptueux; et s'il donnait une fête, il fallait qu'elle fût parfaite pour en être une à ses yeux. Il avait pris pour devise ce ruineux adage : Tout ou rien; et il y conformait en tout sa conduite. Il aurait mieux aimé se priver d'un plaisir que de l'avoir incomplet : or s'abstenir quand il désirait, était impossible h ce cœur impatient et immodéré; ce qu'il voulait, il le lui fallait sur l'heure, n'importe h quel prix et par quelles voies; attendre lui paraissait une ignominie, presque une défaite, tout retard un afTront. La promptitude était pour lui la première condition de la jouissance; une possession différée n'était plus une possession.
Une fortune de prince aurait h peine sulli aux
immenses besoins qu'il s'était créés : aussi son traitement, bien que considérable, s'engloutissait-il comme une goutte d'eau dans cet insatiable océan : à Tcluan comme en Syrie, comme partout, les réminiscences de sa vie de jeune bomme lui avaient été l'unesles : pour liquider le passé et défrayer le présent, il avait engagé l'avenir, et les usuriers du Millah n'avaient que trop appris avec lui le chemin du consulat d'Angleterre; l'embarras de ses affaires, en compliquant sa vie, ne contribuait pas à adoucir son humeur.
Il portait dans ses transactions la même fougue, le niéme emportement que dans ses plaisirs. La contradiclion l'irritait coiume une ditTiculté, et il avait la repartie acerlie et cassante. Absolu dans ses volontés, il allait droit au but, altaquanl de front ce que d'autres auraient tourne, et brisant les barrières qui ne se levaient pas d'elles-mêmes devant lui. Les moyens détournés lui semblaient honteux et déshonorants; les moyens extrêmes étaient dans son lempéramenl, et par conséquent dans ses goûts; que les obstacles fussent des hommes ou des choses, il les affrontait tête levée, et tenait à honneur de lullor contre eux, corps à corps, à la clarté du soleil. Son premier mouvement était de tout rompre et de rendre des coups de i)oiguard pour des coups d'epinj;le. Kn voilà puisqu'il n'en fallait, indépen<lamnuMit de toutes préventions antérieures, pt>ur juslilier l'eloigncment (pi'Her>vart inspirait à ses collègues. 11 y a des défauts aimables, les siens ne l'étaient pas ; ses qualités mêmes n'étaient pas de celles qui éveillent les
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sympathies et qui gagnent les cœurs, mais de celles qui repoussent, au contraire, et qui créent le vide autour de celui qui les possède : on peut les estimer, elles ne sauraient plaire. On allait aux fêtes d'Herwart. mais on ne lui en savait aucun gré, et l'on en était plus blessé que reconnaissant. Tout de lui était mal : c'était un parti pris d'en médire, et l'on ne se faisait pas faute de pousser la médisance jusqu'à la calomnie.
Une fois que l'opinion s'est butée à un homme, elle donne une intcrprétnlion mauvaise à ses actions les plus innocentes, les plus louables. Jamais le nom du consul d'Angleterre ne venait dans la conversation sans un accompagnement d'cpithètes envenimées : c'était à celui de ses collègues qui renchérirait le plus sur l'autre. Ils suaient l'envie et la haine par tous les pores : le plus mince éloge, s'il s'adressait à lui, leur traversait le cœur comme un fer aigu. Quand ils n'osaient lâcher la bride à leurs langues acrimonieuses, de malignes réticences les consolaient des ménagements forcés que leur commandait la convenance ou la nécessité.
Sir Hervsart ne se faisait aucune illusion sur la nature des sentiments dont il était l'objet, et l'elat d'hostilité dans lequel il vivait avec tout le monde ne faisait qu'exalter son âpre et altière persoiuialite; il se disait qu'il était dans sa destinée de lutter toujours; enfant, c'avait été contre sa famille; homme fait, c'était contre le monde; la lutte n'avait fait que changer de formes et de terrain, elle était la même au fond; et puis cette guerre universelle ne lui déplai-
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sait pas : il sentait sa force, et il eût répété volontiers ce mot sauvage des siècles de proscriplion : Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent! Si tel était son vœu, il pouvait se tenir pour pleinement satisfait. Il était craint plus encore qu'il n'était haï; or, on sait qu'il n'y a pas de haine plus implacable, plus furieuse que celle qui est fondée sur la peur. Ses ennemis le combattaient comme les Parthes, en fuyant. On pouvait médire de lui par derrière; se rrtournait-il, le plus hostile devenait instantanément le plus ohccquieux ; il avait une dignité froide el souvent hautaine qui commandait le respect et tenait à distance. On n'eût osé se permetlre en sa présence un mot équivoque, un geste, un regard improbateur. Sa personne seule imposait, non qu'il fût précisément beau, mais il avait du caractère : grand, svelle, vigoureux, il représentait le tvpe anglais dans ce qu'il a de noble et de robuste. Ses cheveux d'un blond cendré annonçaient la force; ses yeux bleus couverts et profonds étaient si calmes, si liers, si pleins d'audace, qu'ils faisaient baisser les plus hardis. 11 avait l'habitude de regarder en face, el la fixité de ce regard inquisiteur, magnétique perçait les gens d'outre en outre, et allait saisir la vérité jusque dans les replis les plus ténébreux du cœur. Sa lèvre f«)rlement arquée ex|>rimait tour à tour la rellexion, l'ironie, le dédain; son front large n'avait pas une ride à l'état de repos; mais le moindre orage troublait la sérénité de cette surface unie où le monde interne se réfléchissait comme dans ufi miroir sans tache. Quand le vent des |)assions souillait dans celle ànie
tourmentée, un profond sillon, un abîme se creusait entre les deux sourcils; on appelait cela, dans sa dévote famille, le coup de griiïe do Satan ; et dans ces moments-là, Herwart était terrible à voir.
Le reste de sa personne répondait à son visage. Sa tournure était distinguée comme celle de presque tous les insulaires de sa caste, quoique ses manières fussent peut-être un peu sèches, et il se piquait, dans sa mise, d'une simplicité mâle et élégante, qui ne manquait pas de recherche. La blancheur veinée de ses n^ains effilées et la hauteur prodigieuse de son cou-de pied attestaient son origine. Il était issu visiblement et en droite ligne de la race oisive et conquérante. L'honneur posthume de sa mère était à l'abri de tout soupçon.
D'ordinaire, et la remarque n'est pas neuve, ce qui deplait aux hommes dans un homme est précisément ce qui plait aux femmes. Cette compensation n'avait pas été refusée à HerAvart. Les sympathies de l'autre , sexe le dédommageaient des antipathies du sien;' pourtant il ne paraissait pas attacher beaucoup de prix à ses conquêtes; il n'avait pour les femmes ni respect ni égards, en parlait plus que légèrement, et ne passait pas pour maîtriser toujours avec elles la \iolencede son caractère, il les étudiait à une trop basse école pour les estimer, et avait été trop souvent leur dupe pour se fier h elles. Jaloux à l'excès, moins par amour que par orgueil , il les chargeait d'entra- Aes, et leur refusant l'honneur, il n'était sur de leur fidélité que lorsqu'il les avait mises dans l'impossibilité matérielle de le trahir.
Les femmes de ïéluan sont renommées pour leur beauté : aussi la vie d'IIerwarl, depuis qu'il avait mis le pied dans la résidence, n'avail-ellc été qu'un long scandale : il s'était, assurait-on, formé à grands frais, et souvent au péril de sa vie, une espèie de galerie vivante où les Juives et les Moresques se disputaient tour à tour la pomme; une de ces beautés éphémères l'avait-elle su charmer par son éclat, sa fraîcheur, il n'était pas de sacrifices qu'il ne fit pour s'en emparer; mais son espoir était toujours déçu : si belles que fussent ces statues de chair, le feu de l'àme ne les animait pas, et leur possession était suivie de prompts dégoûts et d'une satiété désespérante. Il n'était pas de jour où quelqu'une deceslleurs eficuillees ne s'échappât de ses doigts découragés, trop heureux quand il ne foulait pas aux pieds, avec la colère du mécompte, ces décevants simulacres. Retombant alors sur lui-même, il demandait, lui aussi, au plaisir : Pourquoi m'as-tu tronq)i'?
11 avait fait bien des années cette vie misérable, cherchant sans trouver, sans même savoir ce qu'il cherchait, mais cherchant pourtant quelque cho.se, et gémissant en secret sur le vide de ses jours. Même depuis quelque temps on avait remarqué un changement daiisses habitudes : Juives et Moresques avaient élé congédiées, il semblait n'avoir i>lus d'yeux pour elles; les plus belles n'obtenaient pas un regard; et cependant on ne lui connaissait pas d'inhigue dans le monde consulaire; il voyait avec la même indilTerence toutes les femmes, toutes les filles doses collègues ; la coquetterie des unes, la réserve des autres,
n'avaient plus d'aiguillons pour celte imagination si prompte naguère a s'embraser, et qui maintenant paraissait éteinte. Quelle péripétie! quelle nouveauté! quelle carrière immense ouverte aux conjectures et aux commentaires! Etait-ce une réforme tardive, ou si la lassitude avait endormi cette àme, ces sens blasés? On se perdait en hypothèses, et nul n'avait le secret de cette métamorphose inattendue. Ce qui augmenlait encore la surprise, c'est qu'en se détachant des voluptés vulgaires-, il s'était épris de la retraite, qu'il avait peu goûtée jusqu'alors, et des champs, qu'il ne goûtait pas du tout. Chaque consul avait son jardin aux environs de la ville; celui d'Herwart appartenait au sultan, qui le lui avait loué à son arrivée dans la résidence. 3Ialgré la beauté de la villa impériale, le nouveau locataire était reste plusieurs années sans presque y mettre le pied ; il semblait même l'avoir tout-à-fait oubliée, et ne se la rappelait que lorsqu'on lui en venait réclamer le loyer régulièrement arriéré; tout à coup il s'était pris d'une belle passion pour elle; il l'avait meublée avec une recherche, une magniticence de prince , il y allait à toutes les heures du jour et de la nuit; mais exclusif dans cette nouvelle passion comme dans foutes les autres , il en jouissait seul ; son jardin était un sanctuaire dont personne jamais n avait franchi le seuil.
Qu'y faisait-il?au moyen âge on aurait dit qu'il s'y celait pour opérer le grand œuvre ; le temps de l'alchimie étant passé, force était de chercher une explication plus satisfaisante; mais on n'en trouvait
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point. Les malins de la résidence avaient beau alliiiner qu'Herwart , dans sa villa, faisait bien autre chose que de l'or, les plus fins ne pouvaient dire ce qu'il y faisait.