IV. — L£ TALEB
Avant que sir Iferwarteût pris possession de son consulat de Tetuan , le rtti de la résidence clait le consul de Suède. M. d'Upsal, c'était son nom, se trouvait cependant vis-à-vis de ses collègues dans une situation fausse. La Suède est l'une des deux puissances européennes ( le Danemark est l'autre ) qui paient encore tribut à la cour de Maroc, et de plus, ce n'est qu'une nation de troisième ordre. M. d'Upsal n'était pas là sans avoir lui-même conscience de son infériorité politique; mais il pensait que sa valeur personnelle rachetait ce desavantage, et que, jeles dans la balance, les mérites de l'honnuc prive rétablissaient l'équilibre en faveur de l'homme public. Kn des temps plus heureux, il avait joué une espèce de rôle dans sa patrie; il y avait même, à ce qu'il prétendait , porté la clef de chambellan , et (pioiqu'il IVit depuis maintes années tond)é dans ronbli de ses ingrats concitoyens, il ne s'ouhliail pas lui-même, et s'exagérait au contraire son ancienne importance; il s'imaginait que c'était (pielque chose que d'être
M, d Upsal. Pins la position clail délicalCjplusil ôiail chalouillcux sur le point d'honneur et susceptible en fait de procédés; il supposait volontiers le persiflage, et se formalisait aisément. Quelqu'un dans la résidence faisait-il parler de soi par quelque solennité gastronomique, il regardait cela comme une personnalité, comme un dcfi , et relevant le gant avec l'ardeur de la vanité piquée, il tenait à honneur de renchérir sur la magnificence des imprudents qui se risquaient sur ses brisées. Il ne croyait pouvoir mieux enchaîner ses collègues à sa fortune qu'en leur donnant h manger, et fondait sa suprématie sur des diners où il mettait à contribution les trois règnes de la nature et les quatre parties du monde. Tandis que les puissances belligérantes étaient aux prises sur le terrain brûlant de la vanité et de la gastronomie, les puissances neutres battaient des mains, et bien loin de séparer les combattants, elles ne travaillaient au contraire qu'à éterniser une guerre qui ne faisait couler que le Champagne et le xérès.
Le revenu de 31. d'Upsal s'absorbait enlièremenl dans ces hostilités toujours renaissantes : absorbé lui-même dans l'importance de ses fonctions politicoculinaires, il laissait tout le reste aller à la débandade : sa maison était l'empire du desordre, une espèce de Habel ouverte à tout le monde, et où tout le monde vivait h discrétion; chacun tirait à soi et dévorait sa part du banquet commun; les gens volaient .1 qui mieux mieux, buvaient davantage, et jouaient leurs gages et leur lixrée dans rantichand)re, convertie en tripol; mais le maître n'en avait cure, ri
THÉCLA. -îi
Corinne le bonhomme Chrysale, ii pardonnait loul, pourvu qu'on ne lui brùlàl pas son rot.
C'était un vieillard vigoureux, qui portait de la façon la plus cavalière les douze ou treize lustres qui pesaient sur sa tête blanche, et dont les rides accusaient le passage des plaisirs bien plus que celui des années; il se faisait gloire d'avoir conservé et de pouvoir défrayer tous ses goûts de vingt ans , et se vantait de n'avoir de vénérable que la couleur de ses cheveux , qui flottaient sur ses épaules comme la crinière d'un vieux lion. Ce n'était pas là l'unique rapport qu'il eût avec le genre carnassier : tout son visage était en mâchoire, et ce développement prodigieux des organes dcslruclifs prouvait assez que la table n'était pas seulement pour lui un système, mais un instinct. Il parlait d'une sauce avec enthousiasme, et à la vue d'un mets succulent , ses narines s'ouvraient, ses yeux s'enflammaient : il était digne, à tous égards, de la dictature qu'il s'était arrogée sur les dîners consulaires.
L'arrivée d'IIcrwart avait ébranlé le sceptre en s:i main et fait pâlir son étoile : de là une haine inextinguible. Dès les premiers jours, la lutte avait commencé sourde, acharnée, implacable. Ce n'est pas que sir llervvarl acceptât la lutte et qu'il consentit, lui Hervvart, lui représentant de l'empire britannique, à recoimailre un rival dans un petit consul de Suède, qui payait tribut aux barbares, et qui devait s'estimer trop heureux cpi'on voulut bien l'admettre dans les derniers rangs, bien loin «le i)retendre ridiculement au premier. Paisible et indilTerenl posses-
seuf d'une position qu'il ne prenait pas même la peine de défendre, tant il la jugeait inexpugnable, et aussi peut-être parce qu'il y tenait peu, il ne faisait que rire des impuissants efforts du vaniteux vieillard, et ne l'appelait que le sexagénaire éventé. Il dissimulait si peu son dédain , quun jour, en plein salon , il- l'avait comparé à la grenouille jalouse du bœuf, et lui avait appliqué le rupto jacuit corpore du fabuliste. Ce mot méprisant était revenu aux oreilles de M. d'Upsal, et avait exaspéré sa vanité jusqu'à la fureur. Le nom de l'insolent railleur ne sortait jamais de sa bouche sans un nombreux cortège d'epillièles vindicatives. La conduite irrégulière d'Herwart, son caractère intraitable, ses expédients financiers, toutes ces choses, et bien d'autres encore, donnaient beau jeu au Suédois, qui ne se piquait pas d'être un ennem.i généreux, et qui ne manquait pas d'auxiliaires, grâce à l'inimitié et à l'envie universelles dont sa partie adverse était l'objet. On conçoit que les rencontres des deux rivaux ne dussent pas être fort tendres; aussi avaient-ils soin de les rendre rares : ils ne se voyaient guère que dans les grandes circonstances, et jamais l'un chez l'autre.
Lorsque Ilerwart était arrive dans la résidence, le consul de Suède avait le bonheur de posséder encore sa consulesse. Feu madame d'Upsal , de son vivant grande coquette surannée , avait apporté en Afrique, malgré ses cheveux grisonnants, son teint couperosé, ses longues dents déchaussées, l'habitude, les goûts et toutes les prétentions de la jeunesse; mais elle avait eu soin de laisser en Suède sa lille, de peur
TIIÉCLA. Jî'>
de présenter en elle un acte de naissance accusateur : car, indépendamment delà concurrence directe que pouvait lui faire sa beauté, cette fille avait dix-huit ans; la mère, à son mariage, en avait trente; le compte était aussi trop facile et trop accablant. Les prétextes n'avaient pas manqué pour ensevelir au fond d'une pension de Stockholm ce redoutable objet de comparaison, et la sollicitude maternelle avait prêté son masque à la galanterie. Cette tendre mère étant morte, 31. d'Upsal avait rappelé sa fille auprès de lui. La nouvelle avait fiiit sensation dans la colonie : c'était une blonde svelle, élégante, dont la beauté, sans être régulière, était pleine de distinction ; mais on la disait dédaigneuse , romanesque; on lui reprochait surtout une réserve excessive et un silence décourageant; soit qu'elle fût naturellement peu communicative, soit que ses premières années, passées avec une mère coquette et jalouse, qui la maltraitait et qu'elle ne pouvait cslimcr, l'eussent de bonne heure refoulée sur elle-même, la source des épanchements semblait tarie en elle , elle parlait peu, elle ne parlait pas; son vérilable caractère était un problème pour tout le monde, et quelqu'un avait dil, en parlant d'elle : C'est une eau calme et limpide dont on ne voit pas le fond. Cette charmante énigme avait nom Thécla.
Quelques pages détachées du journal qu'elle adressait de mois en mois à l'une de ses amies de Stockholm, la feront mieux connaître que toutes les conjectures du monde consulaire
« Pardonnez-moi la joie égoïste que j'ai laissée paraître à la réception de la lettre qui m'appelait en Afrique. Les regrets, disiez-vous en m'embrassant , sont pour ceux qui restent , non pour ceux qui partent. Alors vous aviez raison. En vain cherchiez-vous à m'alarmersur les dangers de ce long voyage et sur les ennuis de ce lointain exil : je ne pouvais partager vos appréhensions; je ne vous croyais pas; je ne voyais dans ce voyage que le voyage même, c'est-àdire le mouvement, la nouveauté, l'imprévu. Quelle jeune fille à ma place n'eût senti son cœur battre d'espérance? Enfin je partis : c'était l'hiver; le traîneau à quatre chevaux qui m'emportait loin de ma ville natale avait la forme du cygne, emblème de poésie et d'amour : Comme le cygne, m'écriai-je dans mon ravissement d'enfant, je vais chercher le pays du soleil et des eaux bleues; et les quatre chevaux noirs volaient sur la neige immaculée comme s'ils avaient eu des ailes et qu'ils eussent compris ma pensée; mais elle allait plus vite qu'eux; leur rapidité semblait lente à mon impatience, et donnant aux vents toutes les ailes de mon imagination, je me précipitais en aveugle dans les régions fantastiques de l'invisible et del'inconnu. Je rêvais toutes les nuits du pays des Mores , et la veille même ne faisait point évanouir les songes du sommeil. Je voyais des minarets, des mosquées dans les nuages capricieux qui se jouaient à l'horizon; le bonnet fourré et la lourde pelisse des paysans du Cronoborg se métainorphosaient à mes yeux en bournous, en turbans, et je respirais au milieu des frimas le parfum des cran-
gers. J'alleignis ainsi les plaines de Calmar et de Linarid ; la terre était enveloppée dans son drap mortuaire; les sapins et les hauts mélcses dressaient rà et là leurs pyramides vertes festonnées de blanc: tout le reste, et des villages même, étaient ensevelis sous la neige; la modeste fumée qui flottait sur les toils abaissés au niveau du sol disait seule au voyageur que toute vie n'était pas éteinte dans ces calacombes de glace. Parfois aussi j'en voyais sortir quelque figure muette et blême , qui se perdait bientôt dans la blanche immensité, comme une larve échappée du royaume de la mort. 11 y avait loin de ces froides et mornes réalités aux images enchantées que la fantaisie faisait éclore devant moi sous sa baguette d'or.
Et aujourd'hui quel'habilude m'a familiarisée avec ce soleil ardent, ces mers bleues, avec les turbans et les minarets, je regrette celte patrie que je quittais avec joie ; tous les prestiges réunis des sites nouveaux et des mœurs nouvelles ne me consolent pas de l'avoir perdue : l'absence , l'éloignement, me la rendent plus chère et me la font paraître plus belle. Je rêve des noirs sapins et des bouleaux blancs de ma Scandinavie à l'ombre des orangers mores, comme je rêvais jadis des orangers h l'ombre des bouleaux, des sapins, et je demande aux vents de m'apporler, h travers les mers, l'agreslc parfum de nos forêts natales. Ce soleil toujours radieux, ce ciel toujours pur, me lassent, et souvent m'attrislent ; une beauté monotone cesse d'en être une : où il n'y a pas d'hiver, il n'y a pas de printemps, et la nalure africaine me
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plairait davantage si elle était plus variée, si, comme notre patrie, elle échangeait parfois sa verte ceinture contre le blanc manteau des frimas.
Imagination! fee ironique, sirène infldèlel prendstu donc plaisir à nous tromper? N'évoques-lu du néant de si gracieux fantômes, de si poétiques images que pour les faire disparaître alors que nous croyons les saisir? 0 reine de l'inconnu! pourquoi nous ouvrir les portes de ton empire, puisque de près il est si triste et si froid?... II était de loin si ravissant ! Oue ne nous laisses-tu contempler à distance, comme les toiles menteuses du théâtre, ces perspectives décevantes derrière lesquelles il n'y a rien ! Oh! mes rêves, mes rêves! la réalité les a tous trahis, ou plutôt, je m'étais méprise, et je ne dois accuser que moi de mon désenchantement et de mes mécomptes. Ces régions lointaines ne m'avaient paru si séduisantes que parce que je m'y créais par la pensée une vie de poésie, une vie d'amour, et j'y ai trouvé le vide, la solitude, l'ennui. Rendez-moi mes glaces et mes noires forêts, et mes montagnes de granit, et mon soleil pâle, et mon ciel brumeux; ce deuil universel, celte grande tristesse de la nature, sont en harmonie avec mon àme triste et seule. L'éternel sourire de ce ciel en fête me navre et m'irrite corame une éternelle dérision
JercNiens d'une fêle champêtre que tout le monde a déclarée délicieuse, ravissiinle, et qui ne m'a paru qu'insipide. Chacun disait que le temps fuyait bien vite, je trouvais, moi, qu'il se traînait bien lente-
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ment. Il n'y avait pas là un seul visage sympalhique, personne pour qui je fusse tout, et qui fût pour moi quelque chose. Ce n'est pas que les jeunes hommes et même les vieux ne m'aient honorée de leurs soins, ils m'en ont obsédée, écrasée, et la vanité féminine a triomphé dans mon humble personne; mais je ne vis pas par la vanité, les plaisirs qu'elle donne n'en sont pas pour moi. Dieu! que tous ces hommes sont fades ! et les fils, s'il est possible, plus encore que les pères! que leurs sentiments sont vulgaires ! leurs idées frivoles! comme leurs esprits rampent terre à terre! Et puis, ils se ressemblent tous, et parlent la même langue, comme s'ils avaient appris à epeler de la même nourrice. Uien de neuf, rien d'imprévu ; on finit avant eux chacune de leurs phrases; ils n'ont pas ouvert la bouche qu'on sait déjà ce qu'ils vont dire. Il y a un cercle de lieux communs bien incontestés, bien incontestables, dont ils ne sortent jamais et dans lequel ils tournent et retournent sans cesse comme l'âne à sa meule. Ils faisaient des phrases sur le Midi, ils en faisaient sur le Nord; ils me parlaient de ma patrie, de vous, de toutes les choses qui me sont chères, mais en termes à m'en détacher pour jamais. Leur banale admiration me semblait une parodie de la mienne, et leurs critiques m'eussent moins déplu que leurs louanges. (^)u'un insecte immonde se vienne poser sur la ileur que vous aimez, vous n'en \oulez plus, vous la jetez loin de vous avec un dépit mêle de regrel et de dégoùl. J'avais pris le parti de ne plus les écouler, et tandis qu'ils me poursuivaient de leurs i»erséculions sentimentales, mes
jeux distraits erraient sur les montagnes qui m'apparaissaient , par échappées, à travers les orangers. Eh quoi ! me disais-je avec amertume, en me reportant aux rêves du départ, est-ce donc pour entendre les fadeurs et les banalités des salons d'Europe que j'ai été transplantée au pied de l'Atlas? Quelle déception ! quelle ironie du destin? 0 ciel d'Afrique! ô vents des déserts! ô mers limpides! soleil embrasanti nuits tièdes! étoiles d'or! lirmament sans tache! sont-ce là les passions que vous inspirez? Mais, hélas! pour qu'un cœur s'enflamme, il faut que le feu sacré sommeille en lui; l'étincelle a beau briller, où il n'y a rien à allumer, elle n'allume rien, la foudre même s'éteint en tombant sur le marbre ou sur les sables arides
Pourtant, puisqu'il faut tout vous dire, celle journée n'a pas été pour moi toul-à-fait sans émotion. D'abord, il faut que vous sachiez que l'anarchie règne, qu'elle a toujours régné, cl qu'elle régnera toujours dans le monde consulaire, vrai monde des infiniment petits. Ils ne sont pas cent chrétiens à Téluan ; cl au lieu de se soutenir cl de s'entendre, ne fùl-cc que pour l'honneur du nom européen, ils se déchirent à l'envi, et font assaut d'intrigues, de ridicules et de prétentions titanesques. Le plus haï de tous, peutêtre parce qu'il est le plus envié, est sir llerwarl, le consul d'Angleterre. Je ne l'avais pas encore rencontré depuis mon arrivée à Teluan, parce qu'il est brouillé à mort avec mon père, et qu'il est d'ailleurs, à ce qu'on dit, d'une humeur sauvage et solitaire.
Mais SOI» nom revenait souvent dans la conversation, et jamais sans être accompagné de quelque épithète dont le sens ne m'était pas toujours clair. Je voyais bien qu'on se gênait pour moi, et qu'on ne se servait à mon intention que d'expressions voilées et ambiguës. Ce jour-là tous les voiles tombèrent : le hasard conduisit près de moi un groupe d'hommes qui, ne pouvant m'apercevoir et se croyant seuls, s'exprimaient sur le compte de sir Herwart en termes plus que crus. J'entendis là, malgré moi, des mots étranges et des choses plus étranges encore.
— Je conviens, disait l'un, qu'il fait les choses grandement; mais quel dommage que les plus belles médailles aient leur revers! On ne vit jamais d'homme plus insocial)le, plus despote : il semble, en vérité, qu'il soit sorti tout consul de la cuisse de Jupiter.— Son luxe, disait un autre, n'est que de la vanité. Il se pique de grandeur, il n'est que glorieux : quand il nous invite, c'est pour nous écraser; chacune de ses fêtes est une insulte; j'ai toujours envie de lui en demander raison. Et vous? — 3Ioi, disait un troisième, j'aime que chacun reste à sa place : qu'un prince reçoive en prince, rien de mieux; mais qu'un cadet tranche du potentat, avouez que c'est pour le moins boulTon. — Kt même, entre nous, quelque peu suspect, ajouta charitablement un quatrième: car enfin on ne lui connaît pas de lorlune. — Kn revanche, on lui connaît des créanciers, et plus d'un juif du iMillah [)ourrait en donner des nouvelles. — (lonroit-on que les fennnes ralîolent d'un pareil homme, «l'autant plus qu'il les traite... on sait comment? —
Moyen infaillible d'être adoré! C'est ignominieux pour le beau sexe ; mais c'est comme cela. — Vous parlez comme un homme maltraité. —Moi ! me suisje jamais donné pour un homme à bonnes fortunes? Pour en revenir à Herwart, il parait qu'il a pris goût aux mœurs orientales. Il moissonne largement dans le champ des infidèles, voire du peuple d'Israël ; ce qui ne l'empêche pas de glaner dans le nôtre. . .
Ici je m'arrête : jamais rien de semblable n'avait frappé mes oreilles, et je fais grâce du reste aux vôtres; j'ai bien assez rougi pour deux. Bélial en personne eût paru dans cet instant avec son pied fourchu, et l'on m'eût dit : Voilà sir Herwart ! que je n'en aurais point été surprise. Il parut en effet, je veux dire Ilerv^art, mais bien différent du portrait qui venait de se dessiner dans mon imagination ; il me parut, au contraire, bien noble et bien imposant. Son arrivée fit rentrer sous terre les médisants, je voudrais pouvoir dire les calomniateurs; les bouches les plus ardentes à le déchirer furent les plus promptes à lui sourire. On ne \ il jamais de péripétie plus brusque et plus complète; j'en conçus pour les Prolces un mépris profond et une secrète estime pour celui qui venait de les réduire au silence, et dont la présence seule commandait le respect. Cette réaction involontaireélait naturelle, touteautreà ma place l'eût éprouvée. Quant h l'homme, ne me demandez pas s'il me plut : tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il me frappa. Je ne le vis qu'un instant, c'était la première fois, il y a de cela huit grands jours au moins, et
quoique depuis je ne l'aie pas revu, sa figure est restée gravée dans ma mémoire comme un de ces types qu'on n'oublie point. Vous avouerai-jeune faiblesse? II eut l'air de me remarquer, et se penclia à l'oreille d'un de ses voisins pour lui demander qui j'étais. En ce moment, je me sentis rougir, et tous mes efforts pour triompher de ce petit accès de vanité ne firent qu'augmenter mon embarras. J'aurais été dallée qu'il m'adressât la parole, et je regrcllai qu'il n'eût paru qu'à la fin de la fête; je m'y fusse moins ennuyée.
Mais pourquoi vous entretenir de pareils enfantillages? Quel intérêt peuvent-ils avoir pour vous? Ne suis-jc pas bien folle de vous en occuper à mille lieues, et plus folle encore de m'en occuper moimême? »
Depuis cette fête, on avait remarqué un changement dans les habitudes de sir Ilerwarl. Il semblait s'être a|)privoisé, et paraissait beaucoup plus souvent dans les réunions consulaires. Vers le même temps, des tiers ollicieux, cédant à un mouvement spontané, ou ne faisant qu'obéir n des insinualions occultes, avaient lente un rapprochement eiilre lui et M. d'Upsal. Aucun des deux n'était censé avoir fait les avances; mais, à la manière dont ils reçurent l'un et l'autre les ouvertures des intermédiaires, on put conjecturer que le plus éloigné de la réconcilialioti n'était pas Ilerwarl. il (il même, chose étrange vu son caractère! un [)as vers le vieux Scandinave, qui en fit dix en arrière. Ce n'est pas lui, disait-il, qui avait commencé la guerre ; mais puisqu'elle était eu-
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gagée, il fallait qu'elle eût son cours, et il préferait une hostilité ouverte à une paix menteuse et hypocrite. Il refusa obstinément de poser les armes, et la négociation échoua contre son entêtement. Il faut avoir mis le pied dans les Etats barbaresques pour savoir à quel point les inimitiés de consul à consul sont vivaices et implacables, surtout quand elles ont pour origine un froissement d'amour-propre , ou une question de préséance. Sur un grand théâtre la colère s'use vite, et la haine même tombe en désuétude; sur un petit, il n'en est pas ainsi : on n'oublie pas l'ennemi qu'on coudoie tous les jours; et plus le terrain est borné, plus le combat est acharné.
Cependant M, d'Upsal, qui n'avait rappelé Thécla que pour la marier, commençait à trouver le temps long. Vrai père noble de comédie, et nourri dans toutes les vieilles idées, il considérait la garde d'une fille comme la chose du monde la plus délicate, la plus gênante, et il n'aspirait qu'à remettre entre les mains d'un gendre ce périlleux dépôt. Thécla ne partageait point son impatience, et ne paraissait nullement pressée de fixer son choix. Les soupirants ne manquaient pas; mais aucun n'avait fait impression sur elle; elle recevait avec une égale indilVerence tout ce banal encens, quelle que fut la main qui le brîilàl devant elle. Les yeux les plus pénétrants et les plus intéressés n'avaient pu lui découvrir là aucune préférence, et, d'un commun accord, on en avait fait une Galathée.
Au nombre des prétendants se trouvait le fils du gouverneur de (îibraltar, le major Douglas, jeune
officier de belle mine et de belle espérance, qui, en venant chasser le sanglier à Téluan , avait levé, comme il disait dans son style de caserne, un plus (in gibier. L'alliance convenait à M. d'Upsal : la demande du major fut accueillie, et le mariage décidé. L'affaire avait été conduite avec une promptitude toute militaire : à peine avait-on consulté Thécla, et ses refus avaient été comptés pour rien; son père ne voulait voir dans sa résistance que la comédie obligée de toutes les jeunes filles à l'approche du moment terrible et désiré. Il passa outre sans scrupule, et partit même pour Gibraltar, afin de fixer avec le gouverneur les conditions du contrat. Les deux beaux-pères étaient tombés d'accord : tout était prêt pour la noce; il ne manquait plus que la fiancée, et, plus qu'elle, sa volonté. Pour couper court aux explications, M. d'Upsal ne l'alla pas chercher lui-même; il y envoya l'Alcyon, brick de confiance, dont le c<ipitaine lui était dévoué. Thécla, qui ne savait pas les choses aussi avancées, ne devait voir dans ce voyage qu'une partie de plaisir. Son père ne doulait pas qu'un court séjour à (iibrallar, dans la famille du gouverneur, et les assiduités du futur, ne vainquissent ses résistances; et il regardait la chose comme déjà faite.
L'Alcyon partit, r Alcyon revint. Mais, ù surprise I Thécla n'y était |)as. L'équipage était plongé dans la consternation. Voici ce que le capitaine raconta. Après avoir pris à son bord , suivant ses instructions, la lille du consul de Suède, il était reparti de Teluan à la nuit tombante; le temps était
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si propice, qu'il se promettait d'être rendu à Gibraltar «h la pointe du jour. Mais à peine avait-il doublé le Cap Noir, qu'un pirate barbaresque l'avait assailli. L'attaque avait été si brusque, et la nuit était si sombre, que l'ennemi était à l'abordage avant même qu'on l'eût aperçu. Un court engagement avait eu lieu, dans lequel l'Alcyon avait succombé, vaincu par la surprise et par le nombre. Les prisonniers s'attendaient à une mort sanglante : quel fut leur elonnement lorsqu'ils se virent rendus à la liberté aussi inopinément qu'ils l'avaient perdue ! Les pirates avaient regagné précipitamment leur embarcation, et pris le large à toutes voiles, n'emmenant avec eux que ïhécla.
Les réclamations les plus fortes, les perquisitions les plus minutieuses avaient été faites , mais sans fruit; le sort de Thécla était resté couvert d'un impénétrable voile; on en avait conclu que sa beauté lui avait été funeste, et qu'elle avait été emmenée dans l'intérieur de l'empire comme une captive de baut prix, réservée peut-être au barem impérial. Toutefois le major ne se tenait pas pour battu, et à celte époque, il était encore, au péril de sa vie, dans les sauvages montagnes du Ri(T, cbercbant d'adouar en adouardes nouvelles de celle qu'il regardait déjà comme sa femme. Il aurait mieux aimé la savoir
morte qu'esclave, et |)eut-ètre il n'osait supposer
le reste. Quanta M. d'Upsal, l'arreslation d'Hassan avait réveillé ses es|)érances : il s'était flatté d'en obtenir des lumières, soit qu'il eût trempé lui-même dans le rapt de Thccla, soit qu'il n'eût fait qu'en
enlcndre parler; mais le Berbère ne savait rien, ou ne voulait rien savoir. M. d'Upsal était au bout de SCS ressources.
— Monsieur, lui disait son taleb, vous vous y êtes mal pris ; vous ne connaissez pas les Berbères : c'est une race hautaine; vous n'en obtiendrez rien par la menace. D'ailleurs l'heure des révélations n'a pas sonné, Hassan espère encore sa grâce , et dans le cas où il serait pour quelque chose dans l'affreux mystère du C'jp Noir, vous entendez bien qu'il n'ira pas gâter sa cause, déjà assez désespérée, en s'accusant lui-même d'un nouveau crime; s'il a quelque chose à dire, il ne parlera que sous l'échafaud. — Qu'attend-il donc? il n'a plus rien à espérer : les larmes de sa femme, les prières du pacha lui-même n'ont pu toucher l'insulaire : c'est un si mauvais cœur! L'iman,qui était là, m'a tout raconté : Hassan sera exécuté demain. — Alors, c'est le moment de le voir et de l'interroger. Si vous m'y autorisez, j'irai ce soir même dans sa prison , et comptez que s'il ne parle pas, c'est qu'il ne sait rien. — Allez, allez, mon bon Samuel , vous êtes tout autorisé. Puissicz-vous être plus adroit ou plus heureux que moi! l*auvre Thécla! où est-elle, et que làit-elle à cette heure? — Du courage. Monsieur! nous la retrouverons; j'ai quelque chose là qui me le dit.
Le taleb se rendit à la prison d'Hassan; mais rext*cution, ainsi que nous l'avons vu , avait clé anticipée d'un jour : il arriva trop tard. Quand il demanda à voir le coiidamué, le geôlier lui montra le cachot vide, puis le ciel, et il lui rri)ondil : .le n'ai pas la clef de cehii-là.
A celte nouvelle, M. d'Upsal entra en fureur contre l'insulaire : il n'appelait jamais autrement sir Herwart.
— C'est un tour qu'il me jouel s'écria-t-il en faisant craquer ses mâchoires; je le reconnais bien là. L'exécution était pour demain, je le sais; le pacha me l'avait dit ; mais l'insulaire n'ignorait pas quel puissant intérêt j'avais à interroger sa victime, et c'est pour me faire pièce qu'il a précipité le dénoùment. Au lieu de m'aider à chercher ma fille, il fait des vœux , j'en suis sûr, pour que je ne la retrouve jamais. Le drôle! il me le payera. Qu'il prenne garde à lui : ma patience est à bout ; si je me fâche, à la fin... je pourrais bien le faire repentir de toutes ses impertinences. Et c'est avec un pareil être qu'on voulait me réconcilier! Plutôt me couper la main que de la lui tendre!
Le taleb écoutait en silence et d'un air pensif les impuissantes menaces du vieux consul, ou, pour mieux dire, il ne les écoulait pas. Probablement qu'il faisait, lui aussi , ses conjectures ; mais il les gardait pour lui; et ses idées à cet égard ne paraissaient pas être celles de M. d'Upsal.
Le taleb marocain est, à proprement parler, l'homme qui a fait ses études et pris ses grades à l'université de Fez , une espèce de licencié; mais, dans les consulats, on donne ce nom par extension à l'officier chargé des fonctions d'interprète. Celte place, qui est toujours remplie par un juif, est assez recherchée, parce qu'elle met celui qui en est investi sous la protection spéciale du consulat qui l'emploie,
et le préserve des outrages, des vexations de toutes sortes qui affligent au Maroc le malheureux peuple d'Israël. Samuel Bendelaq, le taleb du consulat de Suède, était un jeune homme de vingt à vingt-deux ans, d'une beauté parfaite et d'autant plus remarquable , qu'elle contrastait fortement avec la laideur héréditaire et traditionnelle de ses compatriotes. Il ne se distinguait pas moins d'eux par la culture de son esprit et par l'élévation de son cœur. Il avait voyagé en Europe , et y serait resté , disait-on , si son père, le plus fieffé juif du Millah, ne lui eût coupé les vivres et supprimé son budget. De retour au bercail, Samuel avait langui quelque temps dans l'oisiveté et l'ennui; puis, un beau jour, le talebde M.d'Upsal étant mort, il était venu s'offrir, et avait été agréé à sa place.
Grande fut la rumeur parmi les siens. La fortune de l'héritier Bendelaq , ses habitudes, ses connaissances, le mettaient bien au-dessus de la condition des talebs salariés. Il s'excusa en disant qu'il avait pris dans ses voyages l'habitude du cheval, du costume européen , et qu'il lui faudrait y renoncer et subir la loi commune, en allant s'enlerrer dans le Millah. Il faut savoir qu'au Maroc les juifs sont condamnés à un uniforme noir, couleur fort méprisée des Mores, et que le cheval leur est interdit comme un animal trop noble pour eux. Ils ne peuvent user que d'ànes ou de mulets; encore faut-il pour cela qu'ils payent, de même que pour porter des souliers. Or, en s'attachant à un consulat quelconque, n'importe à quel titre, les juifs éludent ces lois minu-
tieusement tyranniques, et peuvent impunément, si telle est la volonté du consul auquel ils appartiennent, aller en frac et monter à cheval. Samuel n'avait pas fait d'autres conditions, et il avait refusé tout salaire, au grand scandale de son père, qui voulait que son chagrin lui rapportât au moins quelque chose.
Samuel n'était en fondions que depuis peu de semaines , et il se trouvait à Gibraltar avec le consul lorsqu'arriva la catastrophe du Cap Noir. On avait remarqué que la disparition de Thécla avait fait sur lui une vive impression. Il était tombé dans une mélancolie profonde : quoiqu'il prêchât le courage à M. d'Upsal , il était loin d'en donner l'exemple, et semblait avoir plus besoin lui-même de consolations qu'il n'était en état d'en porter aux autres. Il parlait d'espérance avec des larmes dans la voix , et ses grands yeux bruns, les plus doux dcTétuan, avaient toujours l'air de chercher quelque chose.