‹ ThéclaChapitre 6 sur 23 · V.— LE SANTON · texte numérisé non relu

V.— LE SANTON

La ville de ïétuan est située dans la province d'Hasbat, à l'extrémité septentrionale de l'empire. Elle est assise à quelques milles de la Méditerranée, sur le bord d'un plateau nu qui tombe à pic sous ses murailles. Au nord s'elcvc «ne niontogne verte

et piramidale, dont les dernières pentes viennent mourir à ses portes; au midi court une autre chaîne dont les larges croupes l'abritent contre l'haleine embrasée du désert. Entre ces deux parois gigantesques se déroule une longue zone de terre labourable, mais inculte et couverte, à perte de vue, non de ces hauts et gracieux palmiers dont l'image s'associe, dans nos rêveries européennes, au nom du pays des Mores, mais de petites palmes basses, qui s'épanouissent en éventail à un pied du sol, et qu'on appelle doum dans l'idiome du pays. Un ruisseau qui a nom Bonsfika coule à l'extrémité de cette étroite vallée, et la ferme à l'occident. Tout ce plateau est désert. On n'y découvre ni hameaux, ni habitations d'aucune sorte, et de grandes troupes de chameaux bruns y pâturent en liberté. Leur air docile et doux contraste avec la face rude et inhospitalière du chamelier qui les garde à distance, et qui se i)lait à faire répéter tout le long du jour aux échos profcmds de la solitude son cri rauque et plus sauvage que le mugissement du troupeau.

L'aspect des montagnes est plus varié : les unes sont arides, et laissent voir à nu leurs flancs rocailleux et déchirés par les eaux; d'antres sont boisées jusqu'au sommet; celles-ci sont désertes, celles-là semées de huttes grisâtres, qui se distinguent à peine des rochers, et servent de repaire à quelques tribus berbères. Par delà ce premier plan et plus hautes que les plus hautes crêtes, s'en élèvent d'autres d'un bleu pâle et vaporeux : ce sont les premières lignes du petit Atlas, qui, lui-même, n'est qu'une ramifica- 1 6

lion du grand. La chaîne principale entre dans la régence d'Alger à travers le désert d'Angad; l'autre descend en ligne droite à la Méditerranée, et vient expirer au détroit de Gibraltar.

L'imagination pleine dès l'enfance de ce grand nom de l'Atlas, on ne saurait voir sans émotion poindre h l'horizon ces crêtes mythologiques que la fable et la science ont à l'envi consacrées. Trône et berceau des premières traditions astronomiques, leur front fantastique plonge dans les nues, et ce mariage éternel avec le ciel avait frappé si fortement la poétique imagination des premiers peuples, qu'ilsavaient fait de ce mont sublime un dieu qui portait le ciel sur ses épaules, c'est-k-dire un homme qui portait en lui la science des astres. C'est ainsi que ces personnifications symboliques de l'humanité primitive ont leur raison d'être; énigmes mystérieuses et pourtant diaphanes; tous ces mythes cachent, sous leur gaze brillante, un sens réel, des vérités positives. La science est comme l'homme : elle bégaye avant de parler; de même que les nations, elle a ses âges fabuleux ; c'est le beau temps et le triomphe des poètes. Peu à peu les voiles se déchirent , les mystères se pénètrent, les faits s'expliquent, la fable devient la réalité, et la poésie des pères est la prose des enfants.

Indépendamment du prestige des traditions, [la nature matérielle est imposante : tout ce paysage est grandiose et sévère ; les vallées sont spacieuses, les montagnes taillées dans le plus haut style, les lignes de l'horizon pleines de majesté. Toutefois une indicible mélancolie est répandue sur ces sites agrès-

tes, rame n'y respire point en liberté, et s'y sent mal à l'aise, comme si la barbarie pesait sur clic de tout son poids.

A l'orient, le paysage est tout autre : au-dessous du plateau dont la ville occupe l'extrême bord, s'ouvre une campagne immense, qui va se perdre à la Méditerranée. Descendu des hautes cimes qui encaissent le plateau supérieur, le Ileuve Martil débouche dans cette plaine par un étroit ravin; il la traverse dans toute sa largeur, et forme, près de son embouchure, une espèce d'abordage qui sert de port à Tétuan. Les terres qui avoisincnt la mer sont désertes, incultes, abandonnées aux ronces, aux bruyères, aux mille plantes stériles de la solitude; mais la campagne se cultive et se peuple aux approches de la ville, et au pied de la colline elle prend la physionomie la plus riante et la plus fraîche. Le Martil serpente ici entre des haies de lenlisques toujours verts et d'oléandres en fleur, là à travers d'épais et odorants massifs de chèvrefeuillesetdcgenêls; des vignes dont le raisin est célèbre se balancent avec grâce aux rameaux des chênes; des forêts de citronniers et d'orangers parfument l'air de leurs senteurs voluptueuses. D'un côlé, l'horizon est fermé par le magnilique amphithéâtre des monts atlanlesques; de l'autre, l'œil se repose avec calme et sérénité sur le sein paisible et azuré de la Méditerranée. Debout sur son plateau et toute hérissée de miriarels silencieux, la cite more, dont on aperçoit par échappées les murailles blanches à travers la verdure, domine au li>in la plaine et la mer. C'est dans ces fraîches et tranquilles rc-

traites que les habitants riches de Tétuan ont leurs maisons de plaisance : la plus belle, la plus vaste de toutes s'appelle le Jardin du Sultan, parce qu'elle appartient en effet à Sa Majesté marocaine, qui, à cette époque, ainsi que nous l'avons dit, la louait au consul britannique.

Il était midi; le soleil du Lion régnait dans un ciel bleu, pas un nuage ne voilait sa face. Calcinée et gercée par les rayons caniculaires, la terre éclatait, pour ainsi dire, et se sillonnait de crevasses profondes; d'énormes lézards verts et des serpents noirs sortaient de ces gouffres béants, véritables soupiraux d'enfer. Les herbes desséchées et jaunies semblaient prêtes à s'enflammer; les feuilles crispées des arbres se repliaient sur elles-mêmes avec un sentiment de soun"rance, et absorbaient le peu d'air respirable qui circulait dans l'espace. Le pyrètre, le câprier, le genévrier de Phénicie, toutes les plantes odoriférantes qui croissent librement dans ces champs de feu, fermentaient au soleil et distillaient en abondance leur arôme enivrant. A l'exception des cigales, dont le cri aigu et métallique sortait des ronces, la nature était muette, les oiseaux dormaient sous la fcuillée. Quelques chameliers, venus du sein embrasé de la plaine, cherchaient la fraîcheur du fleuve et se reposaient sous l'ombrage épais dos caroubiers, tandis que leurs chameaux ctanchaient leur ardente soif, et se plongeaient avec délices dans l'eaucourante.Quelque chose

de blanc brillait à travers les troncs noirs: c'étaient les murailles nues du Jardin du Sultan.

—Depuis que l'Anglais l'habite, disait un des cha-

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meliers non moins intrigués, non moins curieux que les consuls, les choses sont bien changées : on n'ose plus en approcher; et il a haussé de deux pieds le mur d'enceinte, comme s'il avait peur qu'on allât voir ce qui se passe chez lui. — Mais que s'y passel-il donc?— C'est ce que personne au monde ne pourrait dire, si ce n'est pourtant la vieille négresse, et il n'y a pas de danger qu'elle parle, puisqu'elle est muette. — Mais elle n'est pas sourde : le lièvre n'a pas l'oreiller plus fine. Un jour que je passais devant la porte, elle l'ouvrit brusquement. Je crus voir Eblis en personne : elle avait une llamme rouge sur la tête et une épée élincelante à la main. Mon unique pensée fut de recommander mon âme à Mahomet, ma dernière heure avait sonné. Mon chien avait pris la fuite en poussant des hurlements lamentables; je lis comme lui, et nous nous sommes bien promis l'un et l'autre de ne jamais repasser devant cette porte de malédiction. — xMais enlin, que peut-il faire là dedans tout seul? — Allez le lui demander si vous voulez, moi je ne m'en charge pas; j'aurais trop peur de le rencontrer face à face. C'est un homme terrible ; si je le vois venir d'un côté du pâturage, je gagne l'autre au plus vite. — Il m'est venu une idée, dit un des chameliers en secouant la télé d'un air mystérieux; entre nous, je crois qu'il cherche un trésor enfoui là par 31ulai-8aïd, lors des derniers houbles; il en aura entendu parler, et c'est pour cela qu'il a loué le Jardin du SuUan. — Je crois plutôt, dit un autre, qu'il a un harem dans son jardin. — Ce ne peut être cela; les chrétiens n'ont qu'une fennne, c'est

contre leur loi d'en avoir plusieurs.— El voilà justement pourquoi il les cache.— Si quelqu'un trahit son secret, ce ne sera pas toujours son infernale muette. — La langue d'un muet vaut mieux que celle d'un bavard, dit tout à coup une voix qui fit tressaillir les chameliers. Jeunes gens, jeunes gens, il est plus sage d'avoir les yeux ouverts sur soi-même que sur les autres, et si vous regardiez plus dans votre vie, vous verriez moins dans celle du prochain. Quand vous êtes seuls , songez à vos défauts ; quand vous êtes en société, oubliez ceux des autres, et que votre bouche soit la prison de votre langue. L'Anglais est bien libre, si cela lui plait, d'élever ses clôtures et de murer sa porte. S'occupc-t-il de vos affaires, lui, pour que vous vous occupiez des siennes? Veillez sur vos chameaux , cl laissez le prophète paître le grand troupeau des hommes.

Le nouvel irUerlocuteur était un vieillard sec et vigoureux, qui n'avait pris jusqu'alors aucune part à la conversation. Quoiqu'il semblât exercer sur les campagnards une autorité patriarcale, il n'était jws vêtu autrement qu'eux, et portait pour tout costume le grossier sarreau de laine grisâtre que les Mores appellent dgilabab, cl qui laisse à nu les jambes et la moitié des bras. Un turban de mousseline s;ilc lui enveloppait la lête, une barbe rude et négligée lui ombrageait le menton, et sa main nerveuse était armée d'un gros bâton de caroubier. La peau de son corps décharné et noirci par le soleil était si ridée, si desséchée, qu'on eût dit un vieux parchemin collé sur un squelette. Lorsqu'il marchait, on entendait

craquer ses jointures, et il pouvait dire comme le vieux Schanfara: Quand j'étends mon dos sur la terre nue, mes vertèbres saillantes sonnent comme des dés. Le poil gris de ses épais sourcils était si démesurément long, qu'il se confondait avec ses cils, et l'on voyait briller au travers, comme chez les bêtes fauves, deux petits yeux farouches et sanglants. Son regard, son geste, toute sa personne avait quelque chose de fanatique : c'était un santon..

Les santons sont des espèces d'anachorètes mahométans fort vénérés des Mores, qui les regardent comme des inspirés et des saints. Quelques-uns habitent les villes; d'autres, et ceux-là sont les plus saints, se retirent au désert, où l'on va les consulter de toutes parts. Il y en a aussi de nomades, comme nos frères quêteurs. Le rôle des santons les rapproche beaucoup de nos ineiges, ou sorciers de \illage : ils ont des paroles magiques pour conjurer les esprits malfaisants, et d'infaillibles recettes pour guérir les bestiaux; tour à tour sur le trépied ou dans l'elable, aujourd'hui ils purgent un chameau, hier ils prophétisaient les destinées du monde.

A l'apparition du prophète rustique, les chameliers firent cercle autour de lui avec tous les signes d'un pieux respect : les uns s'agenouillaient pour recevoir sa bénédiction, d'autres baisaient le bas de sa dgilabab , tous étaient suspendus à ses lèvres, prêts à recueillir ses paroles comme celles d'un oracle.

— Les esprits téméraires , repril-il d'une voix sentencieuse, vivent de conjectures et se n'i)aissent d'h>polhèses; les hommes prudents ouvrent les yeux

pour voir, les oreilles pour entendre; mais ils ferment la bouche, et attendent, pour parler, que la vérité se manifeste. Ce qui était dans les ténèbres parait tôt ou tard au grand jour. — Parlez donc, vénérable Saffah , parlez-nous ; toutes vos paroles sont inspirées par la sagesse. Vous connaissez l'Anglais mieux que nous, car rien ne vous est caché, vous voyez à travers les murailles.— Encore des questions vaines î Enfants, enfants, vous nonrrirez-vous donc toujours de fumée? — Mais enfin , vous avez une opinion sur ce chrétien, pourquoi ne voulez-vous pas nous en faire part? — Parce qu'Allah n'exauce pas les vœux puérils; quand c'est la curiosité qui interroge , c'est le silence qui répond. — Si nos jugements sont erronés, ne devez-vous pas les rectifier? Vous êtes notre lumière et notre oracle. Si vous refusez de nous redresser quand nous faillissons, qui donc nous redressera? — Celui de vous qui a dit que ces murs mystérieux renfermaient un harem , celui-là a dit la vérité; mais celui qui a dit qu'un trésor y était enfoui, celui-là ne s'est pas trompé.

Les campagnards se regardèrent comme pour se demander les uns aux autres le sens caché de ces paroles obscures et contradictoires. Ne devinant pas le mot de l'énigme, ils en conclurent que le santon voulait rire, et q-.i'il les raillait pour les punir. Saffah pénétra leur i>ensée.

— A mon âge, dit-il, on ne raille plus, et je ne

ris jamais. ^ .

En ce moment on entendit un grand bruit du côte

de la rivière : c'était une cavalcade qui la passait à la

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nage, et l'éclat bruyant de l'eau jaillissante avait mis les chameaux en luitc. Attirés par la curiosité, les chameliers s'élancèrent sur les pas des cavaliers.

Un More, garrotté sur un âne, s'avançait lentement au milieu d'une troupe d'hommes de mauvaise mine montés sur des mules et armés de couteaux et de cordes; le muhtesib (officier de police) ouvrait la marche, deux cavaliers mores la fermaient. Dick suivait le cortège à quelque distance, lisant sa Bible d'un œil (on se rappelle que c'était dimanche), et de l'autre surveillant le prisonnier de manière à ne pas perdre un seul de ses mouvements. Ce prisonnier n'était autre que le pirate Hassan , qui allait subir sa condamnation; l'arrêt portait qu'il serait pendu aux vergues de son propre navire, et que son corps y resterait exposé pour servir d'epouvanlail aux forbans ses complices. Sa femme Omaya élait repartie aussitôt pour ses montagnes, en menaçant d'une prompte et implacable vengeance non-seulement le juge impitoyable qui avait prononcé la sentence sacrilège, mais le pacha , l'iman, la ville en niasse, qui avaient souffert qu'elle s'exécutât. Les exécuteurs n'en serraient pas moins leur proie de fort près, trèspeu disposés il la laisser échapper.

Hassan était de petite taille; mais il avait les formes athlétiques et bien prises des Berbères ses compatriotes. Son visage, nalurelleinenl blanc, était bronzé par le soleil et coupe en deux par une moustache noire; sa lèle, rasée par devant, était couverte par derrière de quelques mèrhes de cheveux plats ; tout son vêtement consistait en une chemise sans

manches et dans un caleçon qui ne lui descendait qu'aux genoux. L'approche du supplice ne lui avait rien ôté de sa fierté : il portait la tête haute ; son œil bleu n'annonçait ni peur, ni faiblesse, ni remords. Il chantait d'une voix basse mais ferme un de ces airs funèbres que les Mores ont coutume d'entonner dans les funérailles. Les paroles en étaient singulièrement appropriées à la circonstance.

«Malheurà toi,monàme,si tu tressailles de crainte! tu demanderais en vain au prophète de prolonger ta vie d'un seul jour au delà du terme fixé, le vent du ciel emporterait la prière, tu ne serais point exaucée.

Sois donc courageuse et inébranlable : on ne vit pas éternellement. Tous les vivants marchent à grands pas sur le chemin de la mort. La mort appelle sans cesse à voix haute les générations de la terre.

Le manteau de la vie n'est pas toujours un vêlement d'honneur : c'est un manteau de honte pour l'homme lâche et pusillanime. Mieux vaut périr d'une mort prompte que de s'user lentement comme un vieux bournouss.

Ne me donnez point de sépulture, car il vous est défendu de me rendre ce devoir. C'est à vous à vous réjouir dans la nue, sombres oiseaux de proie, et d'ouvrir vos serres fumantes; mon corps est à vous. »

La voix se perdit peu à peu dans l'eloignement, et poursuivant sa marche funèbre, le sinistre convoi se perdit tour à tour et disparut dans un nuage de poussière.

— C'est la justice des hommes qui passe, s'écria le santon d'une voix lugubre, la justice d'Allah ne se fera pas attendre.

A ces mots, il se croisa les bras sur la poitrine, et, regardant fixement la terre, il tomba dans un morne silence.

Les chameliers étaient frappes de stupeur : ils n'ignoraient pas l'histoire d'Hassan, et se rappelant les propos inconsidérés qu'ils venaient de tenir sur le consul d'Angleterre, ils regardaient autour d'eux avec inquiétude, comme si lui, ou quelqu'un des siens, avait pu les entendre; le sort du pirate les faisait trembler pour eux-mêmes. Ils se pressaient autour de Saffah comme des poussins sous l'aile de leur mère, à la vue du faucon. Ils n'osaient l'interroger, mais, les yeux attachés sur lui avec anxiété, ils attendaient qu'il parlât pour parler à leur tour et pour se risquer à avoir une opinion. Mais Saffah restait plongé dans le silence et l'immobilité. Tout d'un coup il releva la tête, la haine et la vengeance serraient convulsivement ses dents et ses lèvres, ses petits yeux fanatiques dardaient des éclairs dévorants. Jl se retourna vers le Jardin du Sultan avec un geste frénétique, lança son bâton de caroubier contre les murailles, en signe de menace et de déll, conjme on jette le ganta l'ennemi qu'on veut braver. Témoins de cette agression furieuse, les chameliers furent pris d'une terreur superstitieuse toute semblable à celle qui saisit le peuple d'ilion lorsque le javelot de Laocoon alla frapper les lianes mystérieux du cheval de bois : déjà ils voyaient la figure irritée du consul, ou tout au moins celle de la formidable muette, se dresser par-dessus les murailles pour venger l'outrage impuissant du santon : les plus timorés s'e-

branlèrent, le gros de l'armée suivit leur exemple, et ce fut bientôt un sauve-qui-peut général. Ils rappelèrent en toute hâte leurs chameaux épars, les rassemblèrent pêle-mêle, et regagnèrent au pas de course les points les plus éloignés du pâturage,

Saffah, resté seul, alla ramasser son bàlon et s'assit au pied d'un arbre, la tête tournée vers la demeure du consul et la tenant sous son regard comme un chien en arrêt. II y avait bien des jours, bien des nuits que, tout en évitant avec soin les regards du maître, il errait autour de cette impénétrable demeure, devenue, pour ainsi dire, la sienne. Dans quel but? Que lui importaient les mystères cachés dans cette muette enceinte? Que pouvait-il y avoir de commun entre un More, un santon et un consul d'Angleterre? Etait-ce la curiosité qui animait Saffah? Mais a-t-elle des aiguillons si vifs au cœur d'un vieillard? Etait-ce la vengeance? Quelle injure avaitil donc reçue d'Uerwart? Et si le fanatisme seul l'inspirait, certes on n'en vit jamais de plus tenace, de plus patient. Quelles que fussent ses pensées, elles le tenaient absorbe depuis bien des heures, lorsqu'une forme, d'abord confuse, puis moins vague, parut s'avancer le long du fleuve. Celte forme, en se rapprochant, de\int toul-h-faitdislincte, et unejeune lille, qu'à son costume SafTah reconnut pour chrétienne, passa près de lui sans le voir, à travers les caroubiers. On l'eût prise pour une apparence plutôt que pour un corps. Son pas léger elTleurait les herbes sans les courber; sa taille frêle et svelte frémissait et ployait au moindre mouvement ; les touffes vapo-

reuses de ses cheveux blonds entouraient son front d'une auréole d'or; ses yeux d'un bleu foncé étaient profonds mais vagues, rien sur la terre ne semblait digne de les fixer, et son regard cherchait instinctivement le ciel, comme si le ciel eût été sa véritable patrie; à chaque pas on s'attendait à la voir prendre son vol vers les régions élhérées. Telle dut apparaître aux bardes du Nord la vierge immaculée des Eddas : on eût dit une walkyrie du palais d'Odin égarée dans l'empire de Mahomet.

Le premier mouvement du vieux santon fut de se prosterner, ne doutant pas qu'il n'eût devant lui quelqu'une des houris promises par le prophète à reternel amour des élus; mais celte hallucination superstitieuse fut de courte durée, et il retomba bientôt de toute la hauteur du paradis des chimères sur la terre des iniquités. Il examina la jeune inconnue avec une attention singulière et tous les symptômes de la curiosité satisfaite.

— C'est bien elle, murmura-t-il entre ses dents : je ne m'étais donc pas trompé... Je sais ce que je voulais savoir... tout s'explique à la gloire d'Hallah 1

Un bruit de cheval coupa court à ses réllexions, et sir Ilerwart parut à l'entrée du bois. Le santon s'échappa comme un vieux loup à travers les fourrés, sans avoir clé aperçu de la jeune fille ni du consul. Celui-ci poussa droit à elle, la saisit. riMile>a par le bras, au risque de le lui briser, la posa devant lui sur la selle, vi prit au galop le chemin du jardin. Il était pâle de colère, ses lèvres tremblaient, ses yeux ne distinguaient plus rien, et le coup de griOe de Satan

était si marqué, si profond, que ses deux sourcils n'en faisaient qu'un. Il fut longtemps sans pouvoir articuler un son. Faisant un effort puissant sur luimême : Thécla, dit-il enfin d'une voix sourde en la serrant contre lui avec une violence convulsive, vous

voulez donc me perdre? Elle veut me perdre

répétait-jl entre ses dents. Elle me perdra...

Thécla était trop saisie pour répondre, et ils arrivèrent à la porte du jardin sans qu'elle eût prononcé une parole. Cette porte était ouverte; Herwart la referma avec un mouvement de rage; et l'on n'aperçut, l'on n'entendit plus rien.

Quelques instants après, un jeune homme parut à la lisière du bois et s'approcha avec précaution des murs du jardin : c'était Samuel Bendelaq. Il n'avait rien vu de la scène précédente; il arrivait trop tard de quelques minutes; la porte était déjà close. Son œil ni son oreille ne purent rien surprendre. En vain fit-il et refit-il le tour des murailles, il revenait toujours au point de départ sans avoir découvert ce qu'il semblait chercher. La muette enceinte garda son secret avec une fidélité désespérante. Pourtant Samuel ne se découragea pas, et, embusqué près de la porte, il attendit l'événement.

Que cherchait-il là et que voulait-il donc savoir? C'est ce qu'il n'avait jamais dit à personne, pas même au père de Thécla ; et ce n'était pas la première fois qu'on avait pu le voir en faction devant celte porte inflexible. Un intérêt plus puissant que la simple curiosité animait ses grands yeux bruns, et l'ardeur de son attente prouvait assez, qu'il ne remplissait

point une mission mercenaire, mais qu'il était là pour son propre compte. Sa belle lete respirait un sentiment profond ; l'espérance, le doute et l'angoisse se peignaient tour à tour sur ses traits, suivant qu'il se croyait plus près ou plus loin du but mystérieux qu'il poursuivait en silence. Il passa de longues heures à son poste.

— Encore un jour perdu! se dit-il avec découragement; c'est égal, je reviendrai demain, je reviendrai tous les jours ; quelque chose me dit qu'elle est là.

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