‹ ThéclaChapitre 7 sur 23 · VI. — sous LES ORANGERS · texte numérisé non relu

VI. — sous LES ORANGERS

La colère de sir Herwart s'était changée en fureur en trouvant la porte du jardin ouverte. Il murmura un terrible blasphème, et apercevant la négresse endormie dans un coin et roulée sur elle-même comme un bouledogue : Portière de l'enfer, s'écria-t-il en la frappant de sa cravache, tu dormiras donc toujours?

La physionomie de cette femme, s'il est permis de donner ce nom à une créature si informe et si près de la brute, justiliait bien l'elTroi qu'elle inspirait. Elle était haute de six pieds, mais sans proportions et sans aucun des caractères de son sexe. Sa poitrine était plate et osseuse, ses hanches rentrées, ses pieds et ses mains rivalisaient avec ceux de l'orang-ou-

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tang; elle n'était pas même noire, sa peau huileuse avait la couleur de la suie; le blanc de ses yeux lirait sur le jaune; son nez écrasé s'épanouissait au milieu de sa face, pareil à un gros champignon, cl ses lèvres épaisses et pendantes laissaient voir deux rangs de dents blanches, écartées et pointues comme celles du ioup-cervier.

Avec cette figure repoussante, la muette aimait la parure, le clinquant, et s'attifait de- la manière la plus grotesque; elle était coifFoed'un turban écarlate; une espèce de tunique de laine blanche lui couvrait la moitié du corps: le reste était nu, mais tout charge de bijoux massifs; d'énormes boucles d'oreilles lui tombaient sur l'épaule; un collier de perles fausses à je ne sais combien de rangs lui pendait au cou; elle portait des bagues à tous les doigts des mains et des pieds, et ses poignets, ses bras, ses chevilles, et jusqu'à ses rotules, étaient serres dans de gros bracelets d'argent. Elle tenait à la main, pour défense ou pour maintien, un long bâton blanc. Ainsi enharnachee, elle était mille fois plus horrible qu'elle ne l'eût élé dans sa laideur primitive. Etait-elle jeune? était-elle vieille? C'est ce qu'il était impossible de dire : de pareils êtres n'ont pas d'âge. Un ne savait ni d'où elle venait ni où elle était née; elle-même l'ignorait. Un matin on la trouva accroupie h la |)orte de la grande mosquée de Tétuan; elle demeura là plusieurs années, recevant l'aumône et ajustant ses guenilles. Un jour elle disparut comme elle était venue, et passa de l'étal de mendiante à celui de concierge de la villa impériale, véritable dragon du jartlin des Hespcridcs.

ÏHÉCLA. 85Î

lléveillée en sursaut par la cravache du consul, la muette sauta sur ses pieds en grinçant des dents et en poussant un cri de bête fauve; elle leva instinctivement son bâton ; mais elle le laissa retomber en reconnaissant son maître. Devinant sa faute, elle courba la tête avec une résignation stupide, et alla verrouiller la porte en grognant comme une laie.

Thécla la suivit de l'œil avec un sentiment de pitié, et se retournant vers Berwart, elle lui dit avec une douceur pleine de reproche : Vous êtes dur, Ilerwart; de pareilles violences sont indignes de vous. — Oh ! point de sermons, je vous en prie, je ne suis pas d'humeur à m'entendre chapitrer ; je sais ce que je suis, et il vous sied mal, à vous, de justifier les autres. Vous êtes la première coupable. Je n'aurais pas eu besoin de châtier celte créature, si vous n'aviez pas profité de son sommeil pour prendre la fuite. — Voilà des paroles bien blessantes ; cherchezen de plus blessantes encore, vous ne réussirez pas à m'offenser. Je vous pardonne, car vous ne vous connaissez pas; en revenant à vous, vous serez le premier à rougir de vos emportements. — Mais vous qui faites la magnanime à mes dépens, ne rougissez-vous pas d'abuser ainsi de ma confiance? — Votre confiance, Ilerwart! vous appelez cela de la confiance! Mais, à moins de me mettre les fers aux pieds et aux mains, quelles précautions pourriez-vous ajouter à celles que vous prenez contre moi? — Vous voyez bien que je n'en prends pas encore assez, puisque vous trouvez le moyen de vous évader. Allez, vous êtes femme, et vous avez l'instinct de la ruse comme 1 7

toutes les femmes! — Encore des mois injurieux! Et cependant, si quelqu'un ici a le droit de se plaindre, est-ee vous? Vous avez fait de moi une captive, et vous vous étonnez que j'aspire à la liberté ! Pourtant, rassurez-vous, je ne fuyais point; je ne cherchais point à rompre ma chaine, non, je ne veux pas d'une liberté furtive; il faut que ma délivrance vienne de vous et soit préparée pour vous : la même main qui a fait le mal doit le réparer; .votre honneur le commande, le mien l'exige.

Tandis que Thécla parlait, Hervs art pâlissait d'une manière effrayante. Ses genoux fléchissaient sous lui, et la force lui manquant, il fut oblige de s'asseoir sur un banc de gazon. La violence des émotions de toute espèce dont celle journée d'alarmes et d'orages avait été remplie l'avait épuisé; contractés, forces, pour ainsi dire, par tant d'assauts, par tant de luttes, tous les ressorts de son corps venaient de se détendre à la fois; il fut au moment de perdre connaissance. Cette crise fut courte : la vie, prèle à fuir, revint à grands flots dans celte organisation puissante, comme le fleuve un instant arrêté rentre avec plus d'injpetuosité dans son lit.

Sa première pensée, en se sentant renaître, fut le regret de son emportement. Se rappelant avec quelle brutalité il avait abordé Thécla, il l'allira vers lui, releva, malgré sa résistance, la manche légère qui couvrait son bras, ce bras délicat qu'il avait serre avec si peu d'égards, et \il a\ec honte cinq doigb marqués en bleu sur la peau blanche et veloutée.

— Pardon! pardon! dil-il en posant respectueuse-

mont les lèvres sur ces terribles empreintes, je no suis qu'un forcené, une brute aveugle et féroce. On lie des fous moins furieux que moi. Oui, je rougis de moi-même, et lorsque l'accès est passé, j'ai honte de mes fureurs; mais tant que le mauvais génie me lient, il me possède entièrement et emporte comme une paille toutes mes bonnes résolutions. Ces crises sont affreuses; dans ces moments-là je souffre horriblement, et de mon propre mal et de celui que je fais. Oh ! je sens qu'il faut m'aimer beaucoup pour ne pas nie haïr. Ilélas! j'ai rencontré trop tard la grâce et la beauté parfaites. Le diamant ne s'amollit pas tout d'un coup. Le vieil homme me fait la guerre et me livre de rudes combats; la colère, le doute, la deliance , toutes les mauvaises passions avaient jeté dans mon cœur de trop profondes racines pour être extirpées en un jour; elles poussent maigre moi des rejetons vivaces. 11 faut un peu de patience, Thécla, un peu de support : la métamorphose est lente, mais le miracle s'opérera. Autrefois, c'était bien pis; j'aurais cru me dégrader, m'aviliren avouant mes torts t la sincérité me semblait une faiblesse, une ign«)minie; aujourd'hui, je me confesse à vos pieds, je m'humilie devant vous comme devant Dieu, et je trouve je ne sais quelle grandeur consolante, quelle ineffable douceur à immoler à l'amour cet orgueil de Titan que rien jusqu'à vous n'avait pu faire Hecbir.Theclal Thécla I vous êtes mon bon génie, vous me dispute/ au mausais, vous me rendez meilleur. Toute ma

vertu réside en vous, et si jamais je vous penlais

11 n'acheva pas; effraye du mot qu'il venait de

prononcer, il se leva brusquement, prit Thécla darfs ses bras et la serra fortement contre sa poitrine, comme s'il eût été menacé du danger dont l'idée seule le faisait frémir. Extrême en tout, et s'élançant d'une passion à l'autre, il était aussi ardent, aussi fougueux dans son repentir qu'il l'avait été dans sa colère; son étreinte était celle du lion. Froide et calme en présence des transporls qu'elle inspirait, Thecla n'éprouvait que de l'effroi , et ne songeait qu'à se dégager des bras qui l'enlaçaient comme un cercle de fer; elle y réussit , et repoussant Herwart avec plus de résolution que sa faiblesse n'en eût fait supposer: Laissez , laissez, dit-elle d'une voix impatiente et en faisant quelques pas en arrière, vous êtes tout pardonne.

Mais elle ne lui tendit pas la main en signe de réconciliation. Herwart ne put retenir un soupir profond.

Thécla, en se retournant, se trouva face à face avec la négresse debout derrière elle; témoin de la défaillance du consul, la muette était demeurée là immobile comme une statue de bronze , n'osant faire un pas pour lui porter secours , et ne pouvant se décider à le quitter dans cet état. Cette créature ébauchée, et placée dans l'échelle des êtres si près de l'animal et si loin encore de l'homme, avait à un haut degré tous les sentiments mixtes qui sont l'apanage des deux natures. Elle était capable de fidélité, de reconnaissance, et s'était attachée, avec l'instinct du chien , au maître qui lui jetait la pâture, et de temps (Il temps quelques oripeaux pour satisfaire aux ca-

priées de son effroyable coquetterie; elle se fût élancée à coups (le dents et d'ongles sur quiconque l'aurait attaqué en sa présence. En le voyant soulfrir elle s'était attendrie, et de grosses larmes descendaient lentement sur ses joues noires et anguleuses.

En apercevant tout d'un coup l'horrible géante, Thécla ne put retenir un cri ; la négresse se crut encore en faute, elle fit un bond en arrière et s'alla cacher dans sa bauge.

— Décidément, dit Thécla, je ne me ferai jamais h cette malheureuse. Je ne peux pas la regarder en face.

Puis essayant de sourire, afin de prouver à ller- >yart la sincérité de son pardon : Puisque vous vouliez absolument, continua- t-elle, me donner une duègne, comme aux héritières du théâtre espagnol, vous auriez pu me la choisir moins rébarbative.

Mais cette plaisanterie expira sur ses lèvres. C'est de l'abondance du cœur que la bouche parle ; son cœur était triste, une profonde mélancolie se peignit dans ses yeux.

Herwart, de son côté, avait des absences; plusieurs fois , dans le cours de la conversation , au milieu même d'une phrase , le souvenir d'Hassan lui avait traversé le cœur comme une flèche brûlante, et l'avait rendu soucieux; alors il n'était plus à ce qu'il disait. Faisait-il une question, il n'attendait pas qu'on lui répondit, et en adressait tout aussitôt une autre qui n'avait aucun lien avec la première. Il se levait, se rasseyait, se levait encore, changeait de place à chaque instant, se promeiiait à

grands pas, allait à la porte et en revenait en frappant du pied. Sa préoccupation était trop visible pour avoir échappé à Thécla ; mais elle ne lui en avait point demandé la cause, soit qu'elle n'osât pas, soit plutôt que la confiance d'Herwart ne fût pas un besoin pour elle. Malgré la réconciliation qu'ils venaient de sceller, ils étaient tous les deux embarrassés.

Rendu à ses alarmes, Herwart reprit d'une voix douce mais sérieuse : Vous savez que je n'aime point à récriminer, mais promettez-moi de ne plus violer la consigne. Si l'on vous avait vue , Thécla ! Je tremble en songeant aux conséquences d'une pareille découverte, je ne dis pas pour moi , mais pour vous. Ouelle imprudence ! D'ailleurs, vos promenades fussent-elles sans danger, ne devriez-vous pas vous en abstenir par pitié pour moi? Vous voyez le mal que vous m'avez fait. — J'avais besoin d'air, de mouvement; j'étouffe dans cette étroite enceinte. El puis la voix du fleuve invisible que j'entendais depuis si longtemps murmurer derrière les murs de ma prison me semblait l'appel d'un ami. J'ai cédé au charme qui m'entraînait vers lui : sa fraîcheur m'a reposé la vue. Il y avait si longtemps que je n'avais vu le flot joyeux et limpide briller au soleil et bondir en liberté a travers la campagne! C'est l'eau qui est l'âme de la nature et qui lui donne la vie. Les sites les plus beaux, s'ils en sont privés, ont toujours quelque chose d'aride et de désolé. Voyez comme le moindre filet d'eau animerait la sombre verdure de ces orangers.

Sir Ilerwart ne répondit pas; mais il regardait autour de lui d'un air morne et préoccupé. Thécla venait d'exprimer un désir qu'il n'avait pas su prévenir, qu'il ne pouvait satisfaire. Semblable à cet amant magnifique dont le nom est resté dans les fastes de la galanterie, il n'aurait pas voulu qu'elle regardât les étoiles, parce qu'il ne pouvait les lui donner.

Le Jardin du Sultan est une vaste enceinte plantée d'orangers , véritable jardin des Hespérides , tout jonche de pommes d'or; mais, négligés depuis longues années, les orangers étaient revenus à l'état de nature, et ils avaient alors l'apparence de quelque foret vierge du monde primitif. Plantés au hasard, ils croissaient au hasard, et jetaient en tous sens leurs rameaux vigoureux. On n'y avait point ménage de clairières, point percé d'allées, et l'on avait laisse les mille herbes parasites de la solitude grimper autour des troncs tordus et noueux, et se déployer tout à leur aise sur la terre en friche. Mais c'était là un abandon volontaire, un désordre calculé, et l'on savait gré au nouveau maitre d'avoir préféré la nature agreste h la nature cultivée; on s'associait à son goiit^ Cette végétation puissante était si belle dans sa liberté sauvage, que c'eût ete une profanation d'y porter la serpette et l'équerre du jardinier. Tous les enjolivements de l'art n'auraient pu que l'atTailir. Le néglige sied à la vraie beauté, la parure l'enlaidit.

Toutefois ce lieu sévère avait je ne sais quelle tristesse dont on ne se rendait pas compte, et dont Thécla venait de trouver la cause. Sa remartiue fut pour Ilerwart un trait de lumière : il lui revint en nié-

Oà THÉCLA.

moire un poëme arabe composé jadis en rhonncur de ce même jardin , et où, après avoir chanté

[/anémone aux yeux bleus et le lis aux bras blancs,

le poêle se répandait en vers admiralifs

Sur le ruisseau d'argent dont le reflet brillait

Comme le tranchant d'une épée.

Tandis que sur ses bords le narcisse étalait Sa robe de velours, de diamants trempée.

D'un autre côté, ces ariîres d'or, négligés maintenant, ne l'avaient pas toujours été : on disait même qu'en d'autres temps l'auguste propriétaire avait daigné trafiquer de leurs fruits, et qu'il les exportait bourgeoisement en Europe. Or, pour cultiver les oranges, il Hiut de l'eau. Herwarl conclut de tout cela qu'un bras du fleuve Martil avait dû traverser autrefois cette enceinte privilégiée. Plein de cette idée, il se mit à examiner les lieux et à sonder le terrain.

Le jardin était sillonné dans toute sa largeur par un ravin à demi caché sous les ronces, et qu'IIerwart avait toujours pris pour une crevasse naturelle : en y regardant de près, il reconnut qu'il avait été creusé par la main de l'homme. Le fond en etail plein de cailloux roulés et de gravier, et d'épaisses touffes d'oléandres, de lotus, y attestaient l'ancienne présence des eaux. Nul doute que ce ravin artificiel, qui partait du fleuve et y reloumait, n'eût été le lit du ruisseau disparu. L'incurie more avait laissé obslruor les conduits par où l'onde entrait et sortait; il

ne fallait que les dégager pour que le bras desséché reprît son ancien cours.

— J'ai trouvé! s'écria llerwart en frappant dans ses mains d'un air victorieux. — Quoi? demanda Thécla.

Avant qu'il eût eu le temps de répondre, un cri rau(|ue et guttural partit de la porte : c'était le signal par lequel la muette annonçait l'arrivée de Dick, le seul être humain qui rompit le trio mystérieux. Dick entra en effet, et Thécla, qui avait peur de cet homme plus encore que de la négresse, s'éloigna à son approche.

— Eh bien? lui demanda le consul en s'élanrant vers lui avec un empressement qui lui Ht tout oublier. — Nous pouvons dormir sur les deux oreilles. — Il n'a donc pas parlé? — iMuct comme la tombe, même avant que la mort lui eût mis le doigt sur la bouche. Nos appréhensions, grâce à Dieu, n'étaient qu'une panique; il n'a pas été plus question de /'.-//i^on et du Cap Noir que de la Tamise et de la T(»ur de Londres. En homme sage, Hassan aura pensé que votre colère était un fardeau assez lourd à porter, sans se charger encore de celle du consul de Suède, au moment de faire le grand saut. Foi de pir..., foi de marin, Monsieur, je l'estime. Il a sombre crânement, et il a eu l'attention de ne pas me reconnaître; c'est un procédé dont je lui sais gré. Ne fût-ce que par reconnaissance, j'aurais volontiers hissé à sa place le muhtcsib, qui faisait là son (piart d'assez mauvaise humeur. Il l'eût fait de meilleure grâce, le digne enfant de Mahomet, si le patient eût été moi.

Oî TIIÉCLA.

Bref, j'ai fait pour le pauvre Hassan tout ce que je pouvais : en lui souhaitant bon voyage, je l'ai recommandé chaudement aux gens de la manœuvre , et je puis assurer votre seigneurie qu'il n'a pas souffert du tout. C'a été fait en un tour de main. Que Dieu maintenant nous pardonne d'avoir violé le saint jour du repos, et qu'il ne nous punisse pas de notre péché en accomplissant les menaces de celte enragée d'Omaya. Ce n'est pas que je la craigne, au moins; mais j'ai sur le cœur d'avoir enfreint le troisième commandement. — C'est bon, c'est bon , je répondrai pour toi au dernier jour, s'il le faut; je prends sur moi ton péché et celui que tu vas commettre encore , car tu n'es pas au bout de tes épreuves. Suismoi.

11 le conduisit près du ravin , le parcourut avec lui dans toute son étendue, et lui donna , à voix basse, des explications et des ordres qui ne parurent pas èlre au goût de Dick ; mais Dick connaissait son maître. Il savait quand il fallait répliquer et quand il ne le fallait pas; il se tut en cette occasion, et gagna la porte sans avoir prononcé un seul mot.

— Tu m'as bien compris? lui dit le conj'ul en le rappelant. Prends autant de monde que lu voudras, répands autant d'argent qu'il en faudra; je le donne trois heures, pas un minute de plus! — El celle grande idolâtre, ne pourrait-elle pas jtiuer aussi de la pioche? demanda Dick en montrant du doigt la muette; ce n'est pas son jour de repos, à elle. Au fait , ajouta-l-il en se ravisatU, ce ne serait pas une avance; elle me nuirait plutôt que de me servir : clic

THÉf.I.A. 0')

ferait prendre le large à Itelzcl)ulh en personne, et rien qu'à la voir, le soleil resterait en panne comme au temps de Josué.

Cependant les heures avaient fui. Le jour ne baissait paseiic;)rc; mais la chai ;ur n'était plus iriommodc, et le soleil, près de se coucher derrière les crêtes bleuâtres de l'Atlas, ne dardait plus que des rayons obliques sur le feuillage épais et luisant des orangers. Une soirée fraîche promettait de succéder à une journée bridante, et la brise des mers rencontrait dans la plaine la brise des montagnes. La cigale avait cessé depuis longtemps son cri solitaire et métallique; les palombes et les lourterelles mariaient, sous l'ombrage, leurs roucoulements plaintifs, et le chantre des nuits sereines, l'amant discret de la rose, Bulbul , préludait à ses harmonies nocturnes par des notes claires, rapides et palpitantes.

Thécla se promenait lentement au sein des odorants fourrés, et les ronces, les hautes herbes dont le sol était jonché, la forçaient à de nombreux circuits. Une petite autruche privée, qui venait à sa voix, marchait gravement derrière elle et la suivait pas à pas. Comme elle atteignait le bord du ravin, un courant d'eau limpide vint tout à coup bondir h ses pieds. Au même instant, Herwart sortit d'un taillis pour jouir de sa surprise.

— Vous vouliez un lleuve dans votre empire? lui dit-il avec un sourire de triomphe; le voilà.

L'onde, heureuse de retrouver son ancien lit , s'était frayé rapidement un passage à travers les broussailles : elle bondissait avec amour au milieu des

oléandres et des lotus , et remplissait d'une harmonie cristalline ces retraites si longtemps muettes. Autour d'elle était répandue une fraîcheur vivifiante, et le gazon de ses bords tout trempés de rosée étincelait des feux de l'iris comme un tapis d'émeraudes semé de diamants. Les oiseaux étonnés se perchaient au hout des branches et allongeaient leur cou pour voir passer celte onde inconnue ; les plus hardis y venaient baigner leurs ailes. Agitées par les vibrations de l'air, les lianes, suspendues aux bras des orangers, se balançaient avec grâce d'une rive à l'autre; on eût dit des ponts de fleurs jetés sur un fleuve enchanté par la main des génies.

La première émotion de Thécla fut douce : cette surprise chevaleresque l'avait touchée. Un éclair de bonheur, d'oubli, illuminait son front; son visage s'était épanoui, un vif incarnat animait ses joues pâles; un sourire de gratitude avait rendu la vie à ses lèvres sérieuses. Elle suivait avec une joie d'enfant les jeux de l'onde et de la lumière h travers le feuillage; elle n'en pouvait détacher ses regards; puis tout à coup, étendant ses deux bras sur le ruisseau en y jetant des fleurs, elle s'écria : Je te baptise... — Fleuve Thécla , interrompit Ilerwarl, sans lui donner le temps d'achever sa phrase.

Cette voix rappela Thécla à elle-même : elle redevint triste tout d'un coup : ses joues et ses yeux s'éteignirent, le sourire s'envola; le ravissement d'Herwart avait fait évanouir tout le sien. En le voyant se prendre au bonheur, elle s'était sentie, elle, prise d'un vague remords , comme si elle se fût reproché

(l'éveiller des espérances qui ne devaient se réaliser jamais. Pourtant elle lui tendit la main , et lui dit : Merci.

Mais il y avait dans la manière dont fut dit ce mol, le seul qu'elle prononça, quelque chose de si contraint, de si profondement mélancolique, qu'Uer- >varl crut avoir entendu passer à son oreille celte terrible parole : Il n'est plus temps. Il n'en saisit pas moins cette main que la pitié lui tendait; il la pressa vivement dans les siennes, elle était de glace et ne répondit point à son étreinte. Il voulut la porter à ses lèvres, on la retira brusquement.

Au crépuscule, Herwart était sur la route de Tétuan, où des alTaires le rappelaient. Sa tète penchait sur sa poitrirjc; il s'abandonnait au pas de son cheval. Jamais il n'avait paru si triste, si découragé. Dick, qui le suivait en silence, ne pouvait comprendre une pareille métamorphose : il ne reconnaissait plus dans ce vaincu sentimental le conquérant superbe qui volait naguère de femme en femme, et les possédait toutes sans être possédé par aucune. Dick secouait la tête et murmurait entre ses dents ce gros adage de pirate : Tant va la tartane en chasse, qu'elle se laisse prendre.

Il interrompit tout d'un coup ses réflexions pour décharger son pistolet sur une espèce d'ombre qui passait rapidement auprès d'eux.

— Ma foi ! tant pis, repondit-il à sir Ilrrwart, qui lui demandait compte de celle alerte; je l'avais prévenu. Pourquoi aussi vient-il rôder autour de nous comme un espion? Il n'a que cecpi'il mérite — Mais

de qui parics-lu donc? — Eh I du taleb de Suéde. Déjà ce malin, en revenant de la mer, j'avais cru le reconnaître; mais je n'avais pu le joindre, il s'était perdu dans les bois. Ce soir, j'ai pris ma revanche, voilà tout. Je n'ai qu'un regret, c'est de l'avoir manqué; mais que je l'y reprenne seulement ! je jure bien, foi de marin,' de ne pas le manquer une seconde fois.

Il ne se trompait pas, c'était bien Samuel Bendelaq , et il l'avait en effet manqué. Herwart ne se préoccupa pas autrement de cet épisode : il ne loua ni no blâma l'aclion de Dick, quoiqu'il trouvât sa précaution excessive. Dans un autre moment, il eût peutêtre renchéri sur lui; mais, délivre d'Hassan, qui l'avait tant inquiété, il n'était plus tourné à la deliance, il l'avait pour ainsi dire épuisée. Il ne s'étonnait pas que son ennemi, le vieux Scandinave, le fit espionner par ses agents.

— C'est tout simple, pensait-il ; cette manière de fairb la guerre est digne de lui.

Quantau jeune Israélite, le rôle qu'il lui attribuait le dispensait de tenir compte de lui. C'est à peine s'il e connaissait de vue et de nom; pour lui ce n'était ipas un homme, c'était une chose.

vu. — un PACHA.

Bcn-Abbas était fils d'un muletier, et il avait cummencé par être muletier lui-même. Le Maroc, comme

lous les Etais imisuliuaris, est le pays de régalilé absolue. Le despotisme nivelle toutes les têtes : il lait et défait à son gré les fortunes; son intérêt ou son caprice est la suprême loi. Tel qui s'éveille artisan peut se coucher vizir, comme le vizir peut se réveiller artisan. Pourtant Ben-Abbas n'ctait pas encore vizir; mais il avait le pachalik de Tcluan, qui alors était le plus important de l'empire, à cause de la présence des consuls européens.

Le pacha occupait la Kassaba, vieille forteresse isolée qui commande la ville, et où l'on n'arrive que par un sentier roide et tortueux.

La pièce où il se tenait de préférence, cl dont il avait fait son divan, était au haut de l'édifice. Celait une vaste salle irrégulière, dont les parois étaient tapissées d'arabesques jadis peintes, mais que le mauvais goût moderne a\ait passées à la chaux. Ce badigeonnage ingrat donnait à rap[)artement un air de nudité et de tristesse qui faisait froid à voir, quoique de larges sofas régnassent tout autour, et qu'un riche lapis couvrit les dalles usées et lézardées du parquet. Une seule fenêtre, longue, étroite, couronnée d'un arc moresque, était percée, sans égard pour la symétrie, à l'un des angles delà salle, et doimait sur le sentier; de telle sorte que personne ne pouvait y faire un pas sans être aperru. Un sofa plus élevé que les autres était dispose eu estrade à l'angle de cette fenêtre, et servait de siège au pacha.

(]'etail un honnne d'une corpulence énorme, quoi- (|u'il fût jeune encore; il ne pouvait faire un pas sans être soutenu des deux cotes, et s'il lui arrivait, chose

Î(î0 THECLA.

rare, de descendre jusqu'à la ville, un seul cheval ne suffisait pas à transporter cette lourde masse; il fallait relayer en route. La difficulté qu'il trouvait à se déplacer était cause qu'il ne se déplaçait pas du tout. Esclave de son embonpoint , il restait tout le jour accroupisursondivan, à demi enterré sous une montagne decoussins.Niché là comme dans une aire, il avait dans la figure quelque chose de l'oiseau de proie. Son nez se recourbait fortement comme le bec de l'épervier, et son œil cuivré était fixe et rond. Ses lèvres minces et rentrantes donnaient à sa bouche l'expression de la ruse, de l'avarice, et son air ne trompait pas; s'il avait la figure de l'oiseau de proie, il en avait encore plus les instincts et les mœurs : il ne rêvait que rapines et déprédations. Son esprit, appliqué à cette unique étude, était plein de ressources et d'expédients; et comme il était peu scrupuleux sur les TOoyens, qu'il recevait et prenait de toutes mains, il passait pour le pacha le plus riche de l'empire. Mais il avait grand soin d'enfouir ses trésors et de les nier, de peur d'éveiller la convoitise du souverain. Il n'y a pas de faveur si haute qui mette à l'abri d'un pareil danger; et les pachas sont, plus que tous les autres dignitaires de l'empire, exposés à ces sortes de catastrophes. Ce sont des éponges que l'empereur laisse emplir et s'enfler outre mesure, pour les presser ensuite à son profit, sauf à les replonger ensuite dans le Pactole intarissable. On devine le sort des peuples sous un pareil mode de gouvernement. Toute la tactique de Bcn-Abbas consistait à tondre le plus souvent mais le plus doucement possible le troupeau confié

à sa garde, afin que ses cris de douleur n'allassent pas frapper mal à propos les oreilles de la cour. Aussi son administration n'était-elle pas trop dure, et le peuple, dupe de ses ménagements intéressés, n'était pas trop mécontent. Comme les grenouilles de la fable , il avait à craindre le héron en échange du soliveau. Si parfois les humeurs cupides du pacha s'échauflaient jusqu'à lui faire enfreindre les règles de prudence qu'il s'était imposées, il avait soin que la victime fût un juif; car alors, si quelque réclamation s'élevait parmi les Mores, c'était bien moins une expression de blâme que d'approbation et d'encouragement. Personne ne se plaignait de ce que l'on enlevait aux malheureux parias d'Israël ; tout le monde, au contraire, de ce qu'on leur laissait.

La source la plus féconde de la richesse de Ben- Abbas était la douane : il en était le chef, le dictateur absolu; c'est lui qui en avait fait les statuts; c'est lui qui lixait les droits d'entrée, de sortie; il avait introduit dans cette partie de son administration des arguties si déliées, qu'il laissait bien loin derrière lui toutes les rubriques et les roueries de la fiscalité européenne. On devine bien que les rentrées n'arrivaient pas intactes dans les colYres du sultan, et que la part du lion restait dans ceux du pacha. Ben-Abbas, jouant la tolérance, riiuparlialité, avait choisi pour trésorier de la douane un juif nommé Salomon Coriath, dont il avait fait son associé et son homme de confiance : il le recevait dans son intimité, le consultait ^ur toutes ses alYaires; mais sa tolérance affectée n'était que de l'inlérèl bien cn-

tendu. Il était trop fin spéculateur pour ne pas rendre hommage au génie mercantile du peuple d'Israël; et l'expérience lui avait appris combien étaient productifs les conseils de son acolyte. Et puis il lui était commode d'avoir pour associé et pour trésorier un homme auquel il ne devait point d'égards.

Ben-Abbas était, comme tous les jours, accroupi sur son divan; son monstrueux embonpoint était noyé dans un haïk immense; une calotte rouge en pain de sucre était posée sur sa tète rase; d'une main il tenait sa pipe, tandis que de l'autre il frisait machinalement le bout de sa longue moustache noire; son œil rond planait sur la mer et sur la ville comme sur une dou!)le proie; absorbé dans une rêverie cupide, il semblait se demander à lui-même : Comment vais-je exploiter celle-ci, et quels profits l'autre me promet-elle? Une voile pointait-elle à l'horizon, son cœur palpitait d'espérance; car c'était peut-être un vaisseau marchand, et l'insatiable barbare supputait d'avance les droits dont il frapperait la cargaison.

Le muhtésib entra : il venait rendre compte au pacha de l'exécution d'Hassan, à laquelle il avait présidé, et se répandit en invectives contre le consul anglais, et en éloges sur la bonne contenance qu'avait faite le supplicié. Ben-Abbas écouta le récit du muhtésib sans l'interrompre une seule fois; mais ses lèvres contractées prenaient par instants une singulière expression de méchanceté; son œil fauve roulait dans son orbite d'une manière sinistre. 11 y avait longtemps qu'il haïssait sir Hervvart, dont il avait ou croyait avoir reçu mille outrages; ce dernier cora-

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Mail la mesure. Lui avoir refusé la grâce d'Hassan» et s'être fait lui-même justice, au mépris de son autorité, c'était là un double aflVont qui criait vengeance. L'iman, en lui répétant sa conversation avec le consul, avait envenimé, bien loin d'adoucir, les paroles de guerre dont il était porteur, et chacune de ces paroles était tombée sur le cœur ulcéré du More comme des gouttes d'huile brûlante sur une plaie vive. Mais ce qui ajoutait à sa colère était le sentiment de son impuissance : il avait le bras trop court pour atteindre jusqu'à ces insolents consuls dont la présence à Téluan était pour lui un opprobre et comme les vivantes limites de son pouNoir. Que l>ouvail-il contre eux et contre le plus allier de tous, puisque l'empereur lui-même avait plié devant lui? Ben-Abbas renferma ces pensées dans le plus profond de son canir, craignant de trahir aux jeux du muhlésib le secret de son infériorité. Reste seul, il demeura quelque temps plongé dans une uieditation vindicative, et, semblable à la montagne en travail, ce grand ressentiment n'enfanta qu'une misérable chicane de procureur.

Ben-Abbas lit venir son trésorier : Salomon , lui dit-il aussitôt qu'il entra, cond)ien le consul anglais nous doit-il?

Salomon Coriath se présenta pieds nus et ses souliers à la main, avec toutes les marques du plus profond respect. Il portait l'uniforme complet de sa caste : son soul/iatu noir, agrafe sur l'épaule comme la loge romaine, lui tombait tout droit jusqu'aux talons; son corps, loul d'une venue, était aussi sec

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que celui du pacha était énorme, et ses deux longs bras maigres, serrés étroitement dans des manches de drap collantes, lui donnaient une attitude gauche et ridicule; il ne savait jamais qu'en l'aire : tarjtôt ils pendaient niaisement contre ses cuisses, tantôt ils se dressaient en l'air comme les ailes d'un télégraphe; tous leurs mouvements étaient faux et empruntes. Sa petite tête, posée sur un cou trop long, comme sur un socle disproportionne, élait-couverte de cheveux platsctluisaiitsappliqués sur les tempes comme des sangsues, dont ils avaient la couleur et les retlets humides et verdàtres. Son front pointu se rentlait outre mesure aux régions où les phrenologistes placent les organes du calcul et de la propriété; ses joues étaient blêmes; son nez, effilé et fortement arqué, ombrageait une bouche qui n'avait jamais ri, et une barbe de bouc pendait à son menton saillant : ses yeux baisses avaient toujours l'air de demander grâce; ils ne regardaient jamais en face; mais quand ils s'animaient, et cela n'arrivait qu'au cliquetis des piastres, ils brillaient comme des escarboucles, et jetaient des étincelles comme ceux des chats dans les ténèbres.

Tel était Salomon Corialh, le Rotschild du Millah, lassocié, le caissier, le conseil et la victime de Ben- Abbas. Cette longue figure efflanquée se courba trois fois en equerre avant de s'avancer dans rap[)arlemenl. Le pacha répondit par un signe de la main h ses prosternations réilérécs, et, le faisant approcher de lui, il lui répéta sa question.

— Son compte est facile h faire, seigneur pacha, jl

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l'a donc demandé? — Non; mais il ne sera pas mal de lui en rafraîchir la mémoire. — Voilà qui est bien pensé, seigneur pacha; car, depuis deux ans, nous n'avons pas trop vu la couleur de ses piastres. Ce n'est pas, ajoula-t-il aussitôt, car il ménageait tout le monde, ce n'est pas qu'il ne soit solvahle, parfaitement solvahle; seulement il est un peu lent.

Coriath, en prononçant ces mots, s'approcha d'un vaste bahut des profondeurs duquel il retira une liasse de papiers.

— Voici nos titres, conlinua-t-il en les compulsant un à un avec une attention toute judaïque. Ils sont inattaquables. Ce n'est pas que le consul anglais soit homme à nier sa dette; mais il est toujours bon d'être en règle. Je trouve d'abord un petit reliquat de cinq cents piastres sur les vieux comptes. Suit première- ' ment : Loyer du jardin impérial, deux ans échus, trois mille piastres; plus, pour avoir obtenu la permission d'en élever les clôtures et pour intérêts de l'arriéré, mille piastres. Secondement, cession d'un terrain pour agrandir le consulat britannique, deux mille piastres; intérêts de ladite somme, quinze cents ])iastres. Tertio, exportation de divers che\aux avec autorisation impériale, cinq cents piastres. Ouarto, pour une chasse au mont Akbar, licence, dn^ls de battue, degàts, accidents, etc., quatre cents piastres. Une dite chasse au mont Negrona , trois cents cinquante piastres.

La lecture dura longtemps; car la liste était nourrie, et de droits en droits, de licence en licence, on arriva à la somme de neuf mille sept cent piastres.

— Auxquelles, dit le juif, nous ne risquons rien d'en ajouter trois cents pour avoir attendu et pour faire le nombre rond de dix mille. — C'est bien cela, dit le pacha d'un air impassible; mais avant d'aller plus loin, dis-moi donc, mon cher Coriath, combien je te dois, moi; car nous avons aussi un petit compte à régler ensemble. — A celte question inattendue, le juif pâlit; il vit venir de loin le coup qui le menaçait, et chercha à le parer sans en avoir l'air.

— Rien ne presse, seigneur pacha, répondit-il d'un air aussi naturel que son effroi le lui permit; nous réglerons cela plus tard. — Non, non; j'aime à terminer chaque affaire h son temps. Voyons, as-tu tes papiers? — Ils sont chez moi, seigneur pacha. — N'importe; à défaut de papiers, ta mémoire est bonne, cl si elle Oiillit, la mienne viendra à ton aide. Je vais commencer : tu me redresseras si je me trompe. D'abord, la douane te doit, pour tes appointements arriérés, doux mille cinq cents piastres, et moi, je t'en dois autant pour ta part dans les bénéfices communs. Je n'ai pas gagné une once de plus, foi de musulman, et je te traite sur le pied d'une égalité parfaite. Mon compte n'esl-il pas juste? — Parfaitement juste, seigneur pacha, parfaitement juste, sauf quelques légères omissions : par exemple, votre seigneurie oublie notre dernier envoi de bœufs h Gibraltar.

— Ah! oui; mais c'est peu de chose, une centaine de piastres, n'est-ce pas? — Mais il me semble que votre seigneurie cfi a touché deux mille, ce qni en ferait mille pour moi, suivant nos conventions. —

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C'est beaucoup, Coriath ; mais je ne veux pas marchander avec toi. Va pour mille piastres. — Je prendrai la liberté de rappeler encore à votre seigneurie notre petite opération de l'année dernière sur les laines de Tafilet.— Gomment ! cette affaire n'a pas été réglée?C'est un oubli impardonnable. As-tu les chiffres exacts? — Quatre mille piastres, seigneur pacha. — Impossible, mon cher Salomon ; cette fois ta mémoire est en défaut. — Pardon, seigneur pacha; je m'en souviens très-bien. D'ailleurs, ajoula-t-il en tirant de la poche de son soulham un énorme portefeuille de cuir noir, j'ai là les pièces.— Elles n'étaient donc pas chez toi, comme tu le disais? — Je croyais bien, foi d'Israélite, les avoir laissées au Millah. — Voyons ceschilTrcs.

Coriath tira de son portefeuille un papier qu'il présenta au pacha. Celui-ci le parcourut des yeux, mais pour la forme seulement, car sa mémoire était aussi sûre que celle de son associé, et les chilVres y étaient graves en caractères indestructibles. — Allons, dit-il en lui rendant le papier, tu as encore raison. J'ai tant d'affaires dans la tête, que celle-là m'avait échappé. Ce sont deux mille piastres de plus à porter à ton crédit.

La facilité inaccoutumée de Ben-Abbas était de mauvais augure, et donnait la lièvre au pauvre Salomon, car il prévoyait le dénoùment de cette scène; ce denoùmeiit le faisait frémir. Il essa>a un dernier elïort, un elVorl desesi)eré, pour delouruv'r l'orage prêt à fondre sur lui.

— Mais pourquoi, dit-il, seigneur pacha, vous oc-

cuper de cette affaire à présent? Je vous répète que rien ne presse; je n'ai pas besoin de mon argent; il est plus en sûreté dans vos mains que dans les mieimes. — 3Iaintenant, reprit Ben-Abbas sans avoir l'air de l'entendre, tu m'as fait quelques petites avances; puisque tu as là tes papiers, voyons les sommes exactes.

Force fut bien au pauvre patient de s'exécuter; il produisit ses titres comme un homme exhiberait sa sentence de mort.

— C'est bien, dit l'impitoyable bourreau après les avoir lus jusqu'au dernier; je vois avec plaisir que tu mets de l'ordre dans tes affaires; tes titres sont parfaitement en règle, et je reconnais avoir reçu de toi, en diverses occasions, la somme de seize cents piastres. Je pourrais bien te chicaner sur les intérêts et sur la commission que tu t'attribues; mais j'admets tes calculs les yeux fermés; je suis ton débiteur de neuf mille six cents piastres. Tu ne diras pas, je l'espère, que tu fais de mauvaises affaires avec moi. — L'ai-je dit, seigneur pacha? je n'ai jamais dit cela.

Coriath serra précipitamment ses papiers dans son soulham, et se mit à parler d'autre chose, espérant encore détourner rattenlion de Ben-Abbas, et en être quitte cette fois pour la peur. Il se trompait. Le pacha suivait son idée, et reprit avec son effrayante impassibilité : Coriath, il me vient une idée :1e consul anglais me doit dix mille piastres, je l'en dois neuf mille six cents ; donne-moi ton reçu, et je te cède ma créance; ce sont quatre cents piastres que tu gagnes; lu m'en tiendras compte plus lard. — Malheur à moi !

s'écria l'infortuné juif en se prenant la tête dans les deux mains, voilà le coup que je redoutais. Je suis un homme perdu, un homme ruiné, un homme mort ! Que vous ai-je fait, seigneur pacha, pour que vous me réduisiez à la mendicité? Mais considérez donc que je suis un pauvre père de famille, que je n'ai pour vivre que mon industrie, que l'argent est rare au Millah, et que celui que vous m'enlevez est le fruit de mes sueurs, le pain de mes enfants. — Ah çàl dismoi , est-ce que lu deviens fou ? Qu'as-lu donc à te lamenter? et qu'est-ce que ma proposition a de si terrible? Au lieu de te plaindre, tu devrais bien plutôt me remercier. Ce que j'en fais est pour t'obligcr. Que crains-tu? Ne viens-tu pas de me dire loi-même que tu tenais le consul anglais pour un homme trèssolvable? — Il peut l'être pour l'empereur, pour vous, seigneur pacha, il ne le sera pas pour un pauvre Hébreu comme moi, et s'il s'exécute enfin, ce ne sera qu'après des années et des années. — Ce n'est pas là la question, répondit Bcn-Abbas avec son imperlurbal)le sang-froid : tu m'as dit toi-même tout à l'heure que tu n'avais pas besoin d'argent; et si lu éprouves quelques retards, les quatre cents |)iaslres de surplus sont là pour t'en dédommager. Avoue que tu as pris l'alarme sans cause, et concluons tout de suite cette petite affaire.

Après les premières exclamations que le désespoir avait arrachées à Corialh, il était tombé dans un morne silence, A la douleur de se voir dépouille vint se joindre la crainte d'avoir offense le pacha, et il comprit qu'il risquait de tout perdre en refusant ce

qu'on lui offrait. Sa conscience d'ailleurs n'était pas en repos. Il s'en fallait bien qu'il fût à découvert au tant qu'il le disait. Aussi habile à exploiter sa charge de trésorier que Ben-Abbas son pachalik, il n'avait pas les mains tellement nettes, et ses bénéfices n'étaient pas tellement licites, qu'il n'eût rien à redouter d'une enquête, si le pacha se mettait de mauvaise humeur. Or, dans ce cas, il s'exposait à perdre, nonseulement ses dix mille piastres, mais sa place, et, avec ses profits passés, ses profils futurs. Il se résigna donc à accepter de la main qui pouvait tout lui prendre ce qu'elle voulait bien lui laisser. Il donna quittance au pacha, et reçut en échange la dette du consul.

— Après tout, pensait-il pour se donner du cœur, un consul anglais ne peut faire banqueroute; son gouvernement est là pour payer; et si l'on me lait attendre le capital, je me rabattrai sur les intérêts. — A propos, dit Ben-Abbas en passant tranquillement dans sa ceintiu'c le reçu de son créancier, on m'a dit que tu allais marier ta fille? — Et avec qui, seigneur pacha? — Avec le fils de Bendelaq. — Uh ! c'est une vieille affaire; il en avait été question autrefois; mais je ne suis pas assez riche pour doter ma petite Simka, et Bendelaq n'est pas raisonnable. D'ailleurs, depuis que son fils s'est fait taleb et qu'il vit parmi les chrétiens, il a l'air de mépriser ses frères : on ne le voit plus paraître au .Millah. — Kst-il vrai qu'il s'obstine à |)orter, au mépris de la loi, le costume européen? — Rien n'est plus vrai, seigneur pacha; il dédaigne l'haljit qu'ont porté ses pères, et

non-sculcment leur habit, mais leurs mœurs et leur religion. Il dort sous le toit de nos ennemis, il s'assied à leur table, il monte leurs chevaux. Comment voulez-vous que je donne ma fille à un apostat? — Mais on le dit riche, du moins son père l'est. A combien estime-t-on sa fortune au Millah?

Bt^n-Abbas touchait là une corde délicate. Quelque jalousie queles enfants d'Israël nourrissent les uns contre les autres, l'esprit de corps l'emporte toujours sur leurs inimitiés particulières quand ils sont en présence de l'oppresseur commun, et ils ne se dénoncent pas, de peur d'être dénoncés.

— Entre nous, seigneur pacha, répondit Corialh d'un air bonhomme, je ne crois pas le père Bendelaq aussi riche qu'on le fait. Ne vous fiez pas à ce qu'on vous dit de nous : il n'y a pas de grandes fortunes au l Millah, à peine y a-t-on le nécessaire. Toutes les histoires qu'on vous raconte sur nos prétendus trésors ne sont que des exagérations aussi folles que malveillantes, des contes inventes |)our nous nuire. Moi, par exemple, on vous a dit, j'en suis sur, quej'elais plus riche que le grand roi dont je porte le nom : eh bien, seigneur pacha, je suis pauvre comme Job. Ces dix mille piastres que vous me devez... que vous venez de me rendre, veux-je dire, sont tout ce que je possède, encore en dois-je les trois quarts, et le reste est engagé dans mon pauvre petit commerce.

Le pacha crut ou ne crut pas la complainle du nouveau Jerémie; mais il cessa son inlerrogalture et le congédia, en se félicitant intérieurement d'a\oir allaché une harpie insatiable aux lianes de son en-

nemi. Il n'avait pas trouvé d'autre vengeance ; mais c'était pour lui plus qu'une vengeance, c'était une bonne affaire. En y réfléchissant, l'idée lui vint de la rendre meilleure encore en reprenant d'une main à Coriath ce qu'il venait de lui donner de l'autre. Il appela un de ses officiers :

Le consul anglais, lui dit-il, me doit dix mille piastres, c'est-à-dire qu'il les doit à l'empereur, mais c'est lamême chose : va lui dire que j'ai reçu l'ordre de les toucher, et que je les attends. Surtout, sois prompt dans ton message.

Il parait que la mission de l'officier avait eu plus de succès que celle de l'iman; car le soir même on frappait à coups redoublés à la porte de la Kassaba. Il n'y avait qu'Herwart ou quelqu'un des siens qui put s'annoncer avec tant de fracas. On ouvrit, c'était Dick. L'œil rond du pacha brilla d'une indicible joie, et quelque chose qui ressemblait à un sourire passa sur ses lèvres minces. Dick lui apportait ses dix mille piastres.

— Sa seigneurie, lui dit-il d'un ton délibéré, ne vous envoie pas ses salutations, parce qu'elle a pensé que vous n'auriez le loisir ni de les recevoir ni de les rendre, attendu qu'il vous faudra du temps pour faire passer au trébuchct chacun de ces petits morceaux de métal. D'ailleurs, il y a des gens entre lesquels le silence est la meilleure civilité, et l'homme qui paye est toujours assez poli.

Dick aurait pu chanter longtemps, et sur une gamme encore plus irrévérencieuse, sans attirer l'attention de Ben-Abbas : le bruit argentin des piastres

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couvrait sa voix, el, apprivoisé par celte musique enchantée, comme les bêles féroces par la lyre d'Orphée, l'avare pacha ne sentait pour le moment dans son cœur ni vengeance ni rancune.

— Vous direz à votre maitre, dit-il enGn après avoir reconnu la somme pièce à pièce, que je n'ai pas ses titres sous la main; en attendant que je les lui renvoie, voici mon reçu.

Dick prit la quittance écrite et signée devant lui de la main du pacha, et sortit de la Kassaba en traitant d'impudents les créanciers qui se permettaient de réclamer leur argent, et de fous les débiteurs qui avaient la naïveté de payer leurs dettes.

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