‹ ThéclaChapitre 8 sur 23 · III.- UNE EXPLICATION · texte numérisé non relu

III.- UNE EXPLICATION

L'habitation du jardin de l'empereur n'était point on rapport avec l'étendue du parr; ce n'élait qu'un pavillon irrégulier, à un seul étage, couronné par une terrasse, comme toutes les maisons mores, el composé de cinq ou six |)ièces forl petites; mais il était meublé avec une recherche extrat»niiiiaire. Autant l'extérieur était négligé, autant riiiterirur était soigné. On ne pourrait dire (pi'ii y régnait un luxe oriental, car, à l'exception des tapis, qui étaient persans ou turcs, toutes les parties de rameublemenl

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étaient européennes et sortaient des premicTS ateliers de Londres. La pelite-maitresse la plus raffinée de l'aristocratique Belgrave- square eût pu se croire là chez elle : les meubles les plus inutiles, les superfluités les plus chères, étaient répandues partout avec l'aveugle prodigalité de l'amour.

Une des pièces, qui servait de bibliothèque, était enrichie des productions les plus récentes de la littérature européenne : les romans a la mode et les poètes s'y trou\ aient réunis dans les éditions les plus riches et reliés magnifiquement. Des alinims, des vues, des gravures de toute espèce, étaient jetés avec profusion sur des tables incrustées. On voyait ailleurs des pinceaux, des palettes, tous les objets nécessaires à la peinture, et un piano du dernier goût gémissait sous le poids de partitions nouvelles; mais le piano était silencieux, et les palettes n'avaient jamais été chargées.

ïhécla se tenait de préférence dans un petit boudoir de plain-pied, tendu de soie bleue, et donnant sur les orangers du jardin. Elle était assise près de la fenêtre, un livre à la main; mais elle ne lisait pas; ses yeux distraits erraient sans but dans le vide immense des cieux. Sa tête blonde se penchait sur son sein brisé de soupirs; puis elle la relevait brusquement, et reprenait son livre oublié sur ses genoux, comme si, réveillée en sursaut au milieu d'un cauchemar, elle eût voulu chasser les visions qui l'obsédaient; mais elle retombait, le moment d'après, dans sa rêverie, et n'en sortait de nouveau que pour y retomber encore. Toute sa personne respirait une indi-

cible tristesse. La petite autruche apprivoisée s'était approchée de la fenêtre, et becquetait les vitres pour attirer son attention, mais elle ne l'obtint pas; et, repliant tristement son long cou, l'oiseau désappointé cacha sa tête sous son aile et s'assoupit.

Ilerwart entra. Thccla ne quitta point, pour le recevoir, sa morne altitude, et il s'assit en face d'elle sans qu'elle eut abandi)nné, je ne dis pas sa lecture, mais son livre; à peine échangèrent-ils d'abord quelques monosyllabes: un embarras, un froid glacial régnait dos deux côtés. Thccla évitait les yeux d'IIerwart, qui ne cherchait pas les siens : c'était à celui des deux qui ne parlerait pas.

— C'est donc un dcfi de silence? s'écria tout à coup Herwart avec une impatience concentrée. Thécla, parlez-moi, il faut absolument que vous me parliez; j'aime mieux entendre vos plaintes et vos reproches que de vous voir ainsi absorbée en vous-même et plongée dans les abîmes. — Je n'ai rien à vous dire ; vous savez bien ce que j'ai.

Ces paroles froides et le ton plus froid encore dont elles furent prononcées traversèrent le conir d'Herwart comme une lame acérée : il retomba sur luimême, se prit la tête dans les deux mains, et l'explication qu'il avait provoquée en resta là, soit que l'un craignit de parler, soit que l'autre craignit d'entendre, ou qu'ils sussent trop bien tous les deux ce qu'ils avaient à se dire. Herwart n'était pas homme à rester longtenips en dedans, et sa violence naturelle ne s'accommodait pas du silence; il se le\a bientôt, et se promena à grands pas, comme il faisait toujours quand il était agité.

— Cette vie est horrible, s'écria-t-il avec emporlement; cette vie est impossible; voilà trop longtemps qu'elle dure et que nous sommes là à tourner et retourner sur nous-mêmes; il est temps de sortir de ce cercle odieux, et de faire enfin un pas en avant. — Vous voulez dire en arrière, repondit Thécla avec une sorte de sécheresse. — Moi ! reculer, après m'étre avancé j usque-Ià ? jamais I — Alors ne vous plaignez que de vous, et sachez vous résigner au mal dont vous êtes l'auteur. — Vit-on jamais tant d'opiniâtreté dans un corps si frêle! Vous êtes donc décidée à faire votre malheur en faisant le mien? — Je suis décidée à sortir d'ici; et comme il n'y a que vous qui puissiez m'ouvrir avec honneur la porte que vous avez fermée sur moi, j'attends qu'il vous plaise de le faire. Je veux une liberté sans condition. — Votre liberté n'est plus dans mes mains, elle est dans les vôtres. Une fois entrée ici, vous n'avez qu'un seul moyen, un seul, d'en sortir noblement aux yeux du monde, et je vous aime trop, Thecla, pour souffrir que vous sortiez de chez moi avec une tache au front; il faut que votre nom soit aussi pur que votre àme. — Il le sera, si vous le voulez. Ma présence ici est encore un mystère : on me croit au pouvoir des Mores. Il dépend de vous et il vous sera bien facile de préparer ma délivrance et de me ménager un retour honorable au milieu des miens. Vous n'avez que trop de ressources dans l'esprit; puisque vous avez trouve un expédient pour m'enlever ma liberté, vous en trouverez bien un autre pour me la rendre. — Tout cela serait facile, en effet, si je le voulais; mais je ne

le veux pas. Rien, jamais, non, rien ne pourra me faire consentir à vous perdre. La vie que nous menons ici est la plus misérable des vies; eh bien, j'aimerais mieux la faire encore vingt ans que de vous voir sortir de cette enceinte telle que vous y êtes entrée. Vous vous plaignez d'être ma prisonnière; mais ne suis-je pas aussi votre prisomiier? Et ce n'est pas mon corps seulement qui est dans vos fers, c'est mon àme, c'est mon être tout entier. Pourtant, je n'aspire pas à rompre ma chaîne, moi; consentez seulement à rompre la vôtre; vous le pouvez d'un mot : Thécla, soyez ma femme. — Je vous croyais un homme lier, vous ne l'êtes pas, et vous m'avez enlrainée daris un guet-apens. Quoi ! c'est vous, Ilerwart, qui me placez dans une pareille alternative? Allez, vous rougiriez tout le premier d'un consentement extorqué par un moyen si indigne de vous.

Il est donc bien vrai que vous ne m'aimez plus? votre cœur est froid et muet; vous ne voyez [)liis qu'une contrainte dans ce qui devrait être un désir, i\a"-ucre encore n'etait-il pas question entre nous de liens indissolubles, d'une éternelle union? De pareils mois ne sont-ils pas des engagements? les espérances ne sont-elles pas des promesses? Vous me trompiez

donc, Thécla? — Je me troFupais moi-même. Puis-

je admettre une si banale excuse? — Kile est siiirère pourtant et légitime. Comment aurais-je pu prendre des engagements? nous nous connaissions à peine, nous ne nous connaissions pas. — V.i maintenant que nous nous connaissons, vuus ne voulez plus m'appartciiir et pt»rter mon nom? — Je ne le puis ï 3

je ne le dois pas. — Vous aimez donc ailleurs? Ce mot, ou plutôt ce cri accusateur, fit sur Thécla l'effet d'une explosion qui aurait détonné tout d'un coup à ses oreilles; elle tressaillit, rougit beaucoup, puis pâlit aussitôt; et levant pour la première fois ses grands yeux bleus sur Herwart, elle les fixa sur lui avec une sorte d'inquiétude, cherchant à lire dans les siens s'il venait d'exprimer un reproche, un soupçon ou une simple crainte. Il y eut une pause, pendant laquelle ils restèrent plongés l'un et l'autre dans une immobilité inquisitoriale. Herwart fut, comme toujours, le premier à rompre le silence.

— Votre trouble vous accuse, reprit-il d'une voix terrible : vous aimez ailleurs, vous aimez Douglas.

Thécla parut soulagée d'un grand poids : elle respira plus à l'aise, et le calme de ses traits et de sa voix dissipa les soupçons de l'ombrageux Herwart.

— Dans la position où vous m'avez placée, lui répondit-elle avec une dignité froide, vous n'avez pas le droit de m'interroger, et moi, j'ai celui de me taire; mais je veux bien, celte fois, vous répondre : je n'aime point l'homme que vous dites, et je ne serai jamais sa femme.

— Mais alors je ne vous comprends plus. Si vous ne voulez pas être la femme de Douglas, pourquoi refusez-vous d'être la mienne? Un amour ne s'en va que chassé par un autre, et vous m'avez aimé, Thécla, vous m'avez aimé, j'en suis sur ; j'ai besoin de le croire, pour vous et pour moi. Pourquoi ne m'aimez-vous plus? — Ce n'est pas moi qui ai cherché cette cxpli-

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calion; mais, puisque vous l'avez soulevée, je l'accepte, et je vais vous ouvrir mon cœur comme à un ami; je dis un ami, Herwart; car, malgré vos violences et vos procédés tyranniques, je vous estime encore assez pour vous donner ce nom et pour vous en croire digne; je reprends les choses à leur origine. J'étais occupée de vous avant de vous connaître, et tout le mal qu'on en disait en ma présence faisait sur moi un effet contraire à celui qu'on croyait produire; j'étais sûre qu'on vous calomniait, parce qu'on vous enviait, et que vous étiez victime de préventions haineuses; vous m'intéressiez vivement, je désirais vous connaitre, et je regrettais que la haine de mon père vous éloignât de notre maison. Je me rappelle le jour et le lieu où nous nous rencontrâmes pour la première fois, et ce souvenir est encore pour moi plein de charmes. Qui m'eût dit, helas! que celte première rencontre dût m'amener ici! et pourquoi faut-il que la plus hcUe aurore soit suivie d'un jour nébuleux !— Mais qui donc a soulevé ces nuages? que vous ai-je fait? quel reproche ai-je mérite? n'ai-je pas été fidèle? 3Ion cœur n'a point changé; je suis le même qu'au premier jour; et si vous êtes ici, c'est que je vous ai trop aimée.— Je ne vous fais point de reproches, je ne récrimine point, je raconte les choses comme elles se sont passées; c'est la fatalité, je veux dire mon inexpérience, qui a fait tout le mal. J'étais seule, eimuyce des vulgaires hommages dont on me poursuivait; je ne trouvais chez mon père ni sympaliiie ni intelligence; tous nos goûts étaient contraires; les siens me répugnaient, et j'aurais en vain es-

sayé de lui faire comprendre les miens. Mon présent était morne, décoloré; mon avenir, cet avenir que je m'étais créé si beau dans mes rêves, se désenchantait tous les jours; quoique si jeune, j'étais déjà désabusée; la foi s'éteignait dans mon cœur comme un flambeau qui n'a plus d'aliment. C'est alors que je vous vis; vous me fîtes entendre un langage tout nouveau, et en vous écoutant mes rêves se convertissaient en espérances. Je vous crus sur parole : vous étiez un homme, vous parliez avec autorité, avec science; je n'étais qu'une enfant ignorante et pleine de chimères; je ne savais rien par moi-même. Je me repris à la vie avec confiance, et je vous suivis, avec l'imprévoyance et l'abandon d'une première émotion, dans le monde inconnu où vous m'entrainiez. Herv\'art, appelez-vous cela des engagements? — Poursuivez, répondit-il d'une voix sombre; je me sens la force de vous écouler jusqu'au bout. — Ces premiers temps furent doux; pourquoi vous le cachcrais-jc? Je ne fais point avec vous de fausse fierté, je veux être vraie et sincère : vous étiez si supérieur à mon ridicule entourage, que j'étais flattée d'avoir été distinguée par vous. Les mêmes mots qui dans la bouche des autres m'avaient paru si fastidieux, si fades, se transformaient dans la vôtre, et prenaient sous votre plume un sens nouveau, une irrésistible éloquence. Le secret profond de nos rapports, la rareté de nos rencontres, notre correspondance occulte, nos conversatiims furlives, tous ces mystères étaient autant d'aiguillons qui piquaient mon imagination romanesque, et le prestige en dura d'autant

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plus. Je ne sais si c'était là de l'amour; mais j'étais plus heureuse que je ne l'avais jamais été, quoique ce bonheur eût déjà des ombres. Ce que j'avais ouï dire autrefois de vos humeurs violentes et hautaines ne m'avait point effrayée; ce que j'en vis moi-même à nos débuts ne m'effraya pas davantage; ces airs sauvages ne vous messeyaienl pas: il me semblait même, tant j'étais enfant, que vos défauts étaient ce que j'aimais le mieux en vous, et que, plus parfait , vous m'eussiez moins plu. Pourtant je finis par m'apercevoirqueje subissais à mon insu l'iiilluence commune; la timidité entrait pour beaucoup dans le trouble que m'inspirait votre présence; je n'étais pas à l'aise avec vous, et lorsqu'un jour je voulus enfin me rendre compte de ce que j'éprouvais, je trouvai qu'il y avait dans mon sentiment pour vous quelque chose qui ressemblait à de l'etTroi. Vous aviez des mots durs, souvent des soupçons injurieux; au moindre doute, à la plus légère contrariété, vous vous emportiez, et vos lettres étaient pleines du colère. L'avenir commença dès lors à ne plus me paraître aussi facile, et les clartés bienheureuses que vous aviez rallumées à mes yeux s'éteignaient une à une, et me rei)longeaient dans les ténèbres. — Puisque vous avez tant de sangfroid , soyez du moins juste; mes doutes, mes soupçons n'etaienl-ils pas naturels? (^)uel honnne, à ma place, n'en eût été tourmenté? iNous nous xouons à peine, toujours chez des tiers, jamais seuls; vous vous refusiez constamment à des entrevues cpie je desirais ardemment , et qui eussent ele pour vous sans danger; et pendant qu'irrité de vos refus, de vos alar-

mes féminines, je me rongeais loin de vous dans la plus effroyable des solitudes, je savais ce Douglas à vos côtés : il vous voyait, vous entretenait tout à loisir; votre père lui-même favorisait, encourageait ses assiduités; et vous ne vouliez pas que je m'inquiétasse ! Ah ! vous ne comprenez pas la jalousie, vous n'avez jamais aimé. — N'aviez-vous pas ma parole? Vous ne croyiez donc pas à mon honneur? — Je croyais votre parole sincère au moment que vous me la donniez; mais les femmes sont si mobiles ! leur vie tout entière se concentre dans la minute présente, leur cœur est un ciel qui change au moindre souffle, un regard les éblouit, un mot heureux les entraine. Vous n'aimez pas Douglas, vous me le dites, je vous crois; mais il vous aimait, lui, il est jeune, il est beau, il était toujours là. Qui sait, me disais-je dans mes angoisses, si, à force de soins et d'assiduités, il ne linira pas par l'éblouir, par l'entrainer? — Vous avez une bien triste opinion de mon sexe. A quelle école l'avez-vous donc étudié? — Plût à Dieu, Thécla, que vous fussiez la première femme que j'eusse jamais connue ! je n'aurais pas usé ma vie à la poursuite d'un bonheur impossible. Vous me trouvez sévère pour votre sexe; rendez-moi ce témoignage que je ne le suis pas moins pour moi-même, et que je n'ai jamais manqué de sincérité. Je connais mes défauts, j'en ai d'énormes. On m'a nourri de fiel, et le fiel a passé dans mes veines; aigri par une persécution qui a commencé avec la vie et par une lutte qui dure encore, mon caractère est ombrageux , dillicile, je le sais, et, loin de nier mes imperfections, j'ai été le

premier à vous les découvrir; mais vous refusiez de les voir, vous les aimiez, disiez-vous, vous ne vouliez pas que je m'en corrigeasse. Tout d'un coup votre langage a changé : ces défauts que vous aimiez ont cessé de vous paraître aimables, le reproche est monté sur vos lèvres. C'est dans ce temps-là même que Douglas était le plus assidu. Que devais-je conclure d'une coïncidence si alarmante? Que vous teniez la balance égale entre nous, et que vous faisiez des parallèles. Je n'étais plus la pensée unique, j'avais un rival : aimé ou non, il était entre nous, et projetait sur moi des ombres que sans lui vous n'auriez jamais vues. Voyez si mes jalousies n'étaient pas fondées, et si mes plaintes étaient injustes!

— Je vous répète que Douglas n'élait point un rival; ce n'élait pas entre vous et lui que je faisais des comparaisons , mais entre vous et moi. En vous connaissant davantage, j'avais découvert entre nos caractères des abîmes que je n'avais pas aperçus d'abord. Vous n'auriez point été heureux avec moi, et j'aurais été malheureuse avec vous; nous étions dans un défilé sans issue , il fallait bien revenir sur nos pas. D'ailleurs nos rapports étaient faux, et il me semblait que vous ne teniez pas beaucoup à les fixer, puisque, pour m'obtenir de mon père, vous n'aviez pu vous résigner à faire une démarche ouverte et à passer par où tout le monde passe. — Je ne suis pas tout le monde, moi; ce qui convient à un autre ne me convient pas. Vous demander à v(»lre père! y pensez-vous? Pour recevoir un refus, n'est-ce pas? N'avais-jc pas, dès le premier jour de notre liaison

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mystérieuse, tenté une réconciliation aveclui? Vous savez comment il a reçu mes avances. La rancune de ce vieillard entêté est aussi implacable qu'elle est puérile; et, se fùt-il humanisé jusqu'à écouter ma demande, il n'eût pas manqué de prétextes pour la rejeter ; mes affaires étaient dès lors embarrassées ; il m'eût fallu souffrir son contrôle, ses inquisitions; et tout cela pour essuyer utj affront ; car Douglas est, aux yeux de votre père et du monde , un meilleur parti que moi , il est le plus riche héritier de Gibraltar. Me voyez-vous, moi qui vous parle, subir l'ignominie d'un refus, et céder la place à un jeune fat? Quelle joie pour toute cette valetaille consulaire, qui me rend en haine tout le mépris qu'elle m'inspire, et dont je suis si honteux de porter la livrée! Ah! Thécla, vous êtes bien peu soigneuse de ma dignité. — Votre orgueil la garde si bien qu'elle n'a pas besoin d'autre égide. Mais vous êtes bien dur, llervvart, vous êtes sans charité pour vos semblables. — Mes

semblables! Ce mot me choque; les semblables

sont ceux qui se ressemblent, et je me flatte de ne

pas ressembler au gros troupeau Mais ne suis-je

pas fou de disputer ici sur les mots, lorsque tant de soins, et de bien plus sérieux, nous réclament ! Quoi ! parce que je ne me suis pas jeté au-devant d'un refus certain, je n'ai pas fait assez pour vous obtenir? quelle ingratitude! quelle injustice! J'ai joué pour vous ma carrière, mon avenir, tout ce qu'un homme peut perdre; je suis prêt à les jouer encore, et je n'ai pas assez fait! — Vous auriez fait plus en faisant njoins, répondit Thécla en tournant à l'ironie : je ne

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suppose pas que vous exifçicz de la reconnaissance pour ni 'avoir ravi ma liherlé, mon repos, mon honneur peul-elre. Ahl ne vous vantez pas de ce que vous avez fait.— Vous m'apparteniez, Thecla, et vous ne vouliez pas que je disputasse mon bien à ceux qui me l'arrachaient! car enfin qu'alliez-vous faire à Gibraltar? — Je l'ignorais alors. — Mais vous le savez maintenant. Le sacrilice était prêt, on n'attendait plus que vous pour le consommer; toutes vos résistances se seraient brisées impuissantes contre l'opiniàtretc de votre père, il vous aurait bien forcée à l'obéissance. — Vous devriez savoir, depuis que vous me connaissez mieux, que ma volonté n'est pas si souple. Non, ce mariage n'aurait point eu lieu. Votre violence était inutile; au lieu de la juslilier, cherchez plutôt à vous la faire pardoimer en la réparant. — Ah! vous me l'auriez déjà pardonnée si vous m'aimiez, car elle porte avec elle sa propre excuse. Elle vous prouve la force de mon amour et quel prix j'attache à Vv)ns. .le le vois trop , ce n'est pas cette action qui vous a détachée de moi, vous l'étiez au[)ara>ant, et la fierté n'a parlé si haut dans votre cœur que parce que l'amour en était sorti; mais il y reiitrera, Thecla, il faut qu'il y rentre. Les passions à votre âge ne s'éteignent pas ainsi, elles peuxcnt sommeiller, elles se reveillent infailliblement ; la nôtre était à peine eclose, laissez-lui le temps de lleurir et de porter ses fruits. Une femme ne saurait vivre sans amour; et qui aimeriez-vous donc si vous ne m'aimez pas? —Ne vous enivrez pas trop île vos espérances , car vous diriez ensuite que je vous ai tlùt des promesses.

Thécla ne répondit plus : elle n'avait plus rien à dire. Le silence était son arme offensive et défensive, et son dernier retranchement lorsque Herwart tournait à la violence , ou , ce qui était pis pour elle , à la tendresse. Elle ne l'aimait pas; il parlait en vain; toutes ses phrases se brisaient contre ce terrible fait, comme le flot vole en poussière contre un rocher de granit. Elle reprit son livre, pour lui témoigner que cette explication avait assez duré , et que, se prolongcàt-elle indéfiniment, elle n'aurait et ne pouvait avoir aucun résultat. Je veux sortir d'ici sans conditions ! était son premier mot et son dernier; celui d'Herwart était : Soyez ma femme ! Il n'y avait aucune transaction, aucun terme moyen possible entre ces deux volontés également inflexibles , l'une dans son insistance , l'autre dans son inertie; et les jours passaient sans que le lendemain amenât de changement dans la position de la veille. Ils se retrouvaient toujours au même point. De plus en plus embarrassant, le tôte-à-tête devenait odieux à Thécla et ridicule pour Herwart. Il le sentait bien lui-môme, et l'on devine l'effet qu'un pareil sentiment devait produire sur une âme aussi hautaine. La résistance de sa captive, et surtout son silence, l'exaspéraient; quelque contrainte que l'amour lui imposât , car celte fois il aimait sérieusement, il était toujours au moment de s'échappera lui-même, et il ne s'échappait que trop souvent. Quand il vit Thécla décidée à couper court à une conversation devenue inutile, il s'emporta, se répandit en plaintes amcres contre sa froideur, sa mobilité, son entêtement; il poussa la colère jusqu'à

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la menace, il fit appel à la terreur, il parla de vengeance. La captive était faite à ces orages; dans les premiers temps elle baissait la tête et les laissait passer; mais peu à peu elle s'était aguerrie, et ce jour-là elle était en proie à une irritation sourde qui la soutenait comme la fièvre soutient un corps faible.

— Vous ne m'intimidez plus, lui répondit-elle en dominant ses craintes. J'en appelle de votre colère à votre conscience. En vain froncez-vous le sourcil et me regardez-vous d'un œil enflammé; vous sentez bien au fond de votre cœur que vous avez tort, car vous êtes juste malgré vous.

Un bruit de voix parti du dehors suspendit ce drame insoluble : Herwart s'élança vers la fenêtre, et apercevant un habit rouge à travers les arbres, il pàlil de colère, et sortit précipitamment en fermant sur lui la porte à double tour. Il trouva la muette aux prises à l'entrée du jardin avec plusieurs ofliciers de la garnison de Gibraltar qui paraissaient vouloir forcer le passage; mais la négresse , fidèle à sa consigne, le leur disputait vaillamment; elle faisait le moulinet avec son long bâton, et poussait un cri guttural et inarticulé, plus effrayant que ses gestes furieux et ses effroyables contorsions.

— Pardieu ! dit une voix quand parut Herwart, je savais bien qu'il y était; voilà son cheval attache làbas à un arbre. — J'y suis en etïet , Messieurs, répondit Herwart en se contenant avec peine et en se plaçant sur la porte de manière à la boucher hermétiquement. (^)u'y a-t-il de bon pour votre service? — Ne me reconnaissez-vous pas? répondit le major

Douglas, car c'était lui. Passant près de chez vous, nous venions vous demander l'hospitalité pour quelques instants; car nous sommes furieusement las. Tels que vous nous voyez , nous arrivons du Riff, où ces Messieurs ont bien voulu m'accompagner. Mais , helas! nelre campagne n'a pas été heureuse, et nous revenons comme nous sommes partis , sans nouvelles de ma chère Thecla. — Excusez-moi, Messieurs; il m'est impossible de recevoir votre visite, à moins que vous ne vouliez me la faire en marchant. Je repars pDur Tetuan à l'instant même. Nous ferons route ensemble, si vous voulez bien.

Et, sans attendre leur réponse, il alla détacher son cheval, et sortit du jardin en faisant signe à la muette de tirer sur lui tous les verrous.

— Voilà , sur mon honneur, se disaient entre eux les jeunes gens, un représentant de la Grande-Bretagne qui en use cavalièrement avec les officiers de Sa Majesté. On pourrait bien mourir de soif à sa porte, qu'il ne vous offrirait le plus méchant verre de xérès, pas même le coup de l'etrier. S'ila pris, comme on le dit, les mœurs des Arabes, ce n'est toujours pas leur hospitalité. Il peut manger son revenu, mais il ne le fait pas manger aux autres. Que diable vientil faire dans ce jardin stupide, en bonne fortune n\ec cette infernale muette? Il faut que le lêtc-àtête soit bien doux , puisqu'il ne veut pas qu'on le trouble.

Sir Herwart n'entendait pas les lazzi des compagnons du major; il avait pris les devants avec celuici, et leurs chevaux marchaient de conserve. Douglas

était un grand blond de vingt-cinq ans, d'une constitution robuste et d'une santé florissante; mais c'était la figure la plus insignifiante de l'armée britannique. Son teint rose et blanc annonçait une béatitude intérieure que les passions n'avaient jamais troublée, et si ses yeux, d'un bleu de faïence, exprimaient quelque chose, c'était un parfait contentement de lui-même. Il existe de rival en rival une espèce de magnétisme répulsif qui les éloigne instinctivement l'un de l'autre, et qui les avertit, à défaut de preuves, qu'ils sont sur la même roule et qu'ils aspirent au même but; nuiis Douglas n'avait jamais rien éprouvé de semblable. Il était doué d'une fatuité si naïve, d'une sécurité si aveugle, qu'il ignorait jusqu'au nom de la jalousie. Il ne supposait pas qu'on put tenir vingt-qualrc heures contre lui et que la balance ne penchât pas d'elle-même de son côté.

Rien ici, d'ailleurs, n'avait pu éveiller ses soupçons. Ilerwart était brouille avec la maison d'Upsal, et n'y mettait jamais le pied. Thecla n'avait pas prononcé une seule fois son nom devant lui. S'ils se rencontraient en maisons tierces, leurs regards ne se cherchaient point, aucune intelligence ne paraissait entre eux; Thécla semblait même éprouver en sa présence un embarras, un malaise qui ne pouvait être joué par une àme aussi jeune, et que l);»uglas prenait tout naturellement pour un rellet des iniinilies paternelles. Herwarl, de son côlé, quoique dév«.>ré souvent par la jalousie, elail hop lit>r pour laisser deviner ses angoisses à celui qui les causait. Il

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était rongé intérieurement, mais rien ne perçait au dehors. Son orgueil se refusait à reconnaître un rival dans un pareil fat; il ne voulait voir en lui qu'un obstacle auquel il ne songeait plus après l'avoir écarté. Douglas n'était plus à ses yeux superbes qu'un vaincu. Il le traitait comme tout le monde, sans atîectation, sans rélicence. Il n'était pas homme à abuser de la victoire, et son caractère, plus encore que la prudence, lui avait toujours interdit les airs blessants d'un conquérant et l'ostentation plus blessante encore d'une générosité dédaigneuse.

— Hélas ! oui , mon cher consul , lui disait le major, je viens de faire un voyage inutile. Ces enrages Riffains sont impénétrables comme leurs montagnes; on n'en peut rien tirer. Pauvre Thécla ! je donnerais mon sang pour l'arracher des mains de ses ravisseurs ! N'est-ce pas une fatalité ! Tout était prêt pour mon... pour notre bonheur, veux-je dire; c'est dans ce moment-là que le sort nous sépare, et quelle séparation/Chère petite! comme elle doit souffrir loin de moi! Elle m'aimait tant ! — Et sans doute elle vous le disait? — Autant que les jeunes filles disent ces choses-là ; elle me le laissait voir. Elle est si réservée, qu'elle a toujours peur qu'on ne la devine. Plaignezmoi , mon cher consul , j'ai perdu une femme comme je n'en retrouverai plus. — En effet , elle était trèsbien. — Vous voulez dire qu'elle était charmante! Mais pourquoi donc ne lui parliez-vous jamais? Vous n'étiez pas galant. La boudiez-vous aussi? — Aux

termes où j'en suis avec son père — Entre nous,

le bonhomme ne vous porte pas dans son cœur, et il

voulait d'abord m'inspirer ses préventions contre vous; mais je prends toujours votre parti, ne fût-ce que pour l'honneur du lion britannique, dont vous êtes le digne représentant. — Et la fdle , me haïssaitelle aussi? — Elle ne prononçait jamais votre nom. Vous sentez qu'au point où nous en étions nous parlions peu des autres. — C'est juste : parler de soi est le privilège des amoureux.

Tout en causant ils étaient entrés sous la porte de Téluan.

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