ACTE II, SCÈNE Y
PHÈDRE
On ne voit point deux fois le rivage des morts, Seigneur. Puisque Thésée a vu les sombres bords, En vain vous espérez qu'un Dieu vous le renvoie ; Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie K Que dis-ie ? Il n'est point mort, puisqu'il respire en vous Touiours devant mes yeux je crois voir mon époux. Je le vois, je lui parle ; et mon cœar.... Je m égare. Seigneur, ma folle ardeur malgré moi se déclare.
HIPPOLYTE
Je vois de votre amour l'effet prodigieux. Tout mort qu'il est, Thésée est présent à vos yeux ; Toujours de son amour votre âme est embrasée.
PHÈDRE
Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée. Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers,
1 Ces vers sont inspirés par deux passages de Sénèque : le premier dirpar Pl^dreàla nourrice, le second tiré delà scène même delà déclaration.
Reditusque nullos meiuo. Non unquam amplius Convexa tetigit supera, qui mersus semel Adiit silentem nocte perpétua domum. (218-y.)
royaumes silencieux. »
Pii^D. Miserere viduœ. hipp. Summus hoc omen Deus Avertat : aderit sospes aciutum parens.
PH^D. Regni tenacis dominus et tacitx Stygis Nullam relictos facit ad superos viam, (620-25.) . Aie pitié de mon veuvage. -Le souverain Dieu deWne ce présage.
vivants, quand on les a quittés. »
PHEDRE
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;
Mais lidele, mais fier, et même un peu farouche'.
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi'. 640
11 avoit votre port, vos yeux, votre langage,
Cette noble pudeur coloroit son visage
Lorsque de notre Crète il traversa les flots.
Digne sujet des 'vœux des filles de Mines.
Que faisiez-vous alors ? Pourquoi, sans Hippolvte, 645
Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ?
Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors
Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?
Par vous auroit péri le monstre de la Crète,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite'. 65o
Pour en développer l'embarras incertain.
Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non, dans ce dessein, je l'aurois devancée :
L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée.
C'est moi, Prince, c'est moi dont l'utile secours 655
Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.
Que de soins m'eût coûtés cette tète charmante !
Un fil n'eût point assez rassuré votre amante.
Compagne du péril qu'il vous falloit chercher.
Moi-même devant vous j'aurois voulu marcher; 660
Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue
8e seroit avec vous retrouvée, ou perdue ^
1. Racine imite Sénèque dans tout ce passage : mais Sénèque ne doit-il pas la première idée de ce détour de la passion à Virgile?
Aut gremio Ascnnium genitoris imagine capta,
Deiinet, infandum si falleve possit àmorem. [En., IV, 84-5.)
«Ou bien elle retient dans ses bras Ascagne, vivante image de son pere, et elle s'efforce de tromper par cette illusion son coupable
anmnr. » *