ACTE I, SCÈNE
Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!
Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!
Que dis-je? Votre vie, Esther, est-elle à vous?
iN'est-elle pas au sang dont vous êtes issue?
N'est-elle pas à Dieu dont vous; l'avez reçue? 210
Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas,
Si pour sauver son peuple il ne vous gardoit pas*?
Songez-y bien : ce Dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains. 2i5 Pour un plus rjoble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritage'^, D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage : Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours! Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours? 220 Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniroient pour lui faire la guerre : Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer; Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer^ : Au seul son de sa voix* la mer fuit, le ciel tremble; 225 Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;
1. Et quis novii utnim lacirco an reqnum veneris, ut in tali tempore parareris? {Esther, IV, 14.) « Qui sait si tu n'as pas été élevée au trône, pour être là au jour du besoin? »
2. Son héritage. Le 'sens de ce mot n'est pas très net. Littré entend par là le royaume des deux. Ce serait une idée toute chrétienne, ce qui du reste n'a rien d'impossible. Je crois plutôt cependant que le mot signifie ici tout simplement le peuple juif, qui est comme l'apanage de Dieu, tandis que les autres peuples appartiennent aux faux dieux. On trouve le mot en ce sens dans la Bible : « Et recordatus est Djminus populi sui, ac miseriiis est hereditatis suse. » {E<ther, X, 12.) « Et le Seigneur s'est souvenu de son peuple, et il a eu pitié de son héri âge. » Cf. plus bas la note au vers 217.
3. In pulverem suiim revertentur. {Psaumes ^CUly '2,9 ) « Ils rentreront dans leur poussière. »
4. Dédit vocem suam, mota est terra. {J>snumes, XLV, 7.) — Mare vidit et fu^it. [Psaumes, 0X111, 3.) « il a fait entendre sa voix : la terré Il été ébranlée. La mer l'a vu et a fui. »
ESTHER
Et les foibles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étoient pas*.
S'il a permis d'Aman l'audace criminelle, Sans doute qu'il vouloit éprouver votre zèle. 280 C'est lui qui m'excitant à vous oser chercher. Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher; Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers -235 Par la plus foible main qui soit dans l'univers. Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce, Vous périrez peut-être 2, et toute votre race.
ESTHER
Allez. Que tous les Juifs dans Suse répandus,
A prier avec vous jour et nuit assidus, 240
Me prêtent de leurs vœux le secours salutaire,
Et pendant ces trois jours gardent un jeûne austère.
Déjà la sombre nuit a commencé son tour :
Demain, quand le soleil rallumera le jour,
Contente de périr, s'il faut que je périsse, 245
J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice^.
Qu'on s'éloigne un moment.
(Le Chœur se retire vers le fond du théâtre.)
1 . Omnes gentes quasi non sint, sic sunt coram eo, et quasi nihilum et inane reputatse sunt ei. « [Isaïe, XL, 17.) « Toutes les nations sont devant lui comme si elles n'étaient pas : et elles ne sont pour lui que néant et vanité. »
2. iVe putes quod animam titam tantum libères, quia in domo Régis es prse ciinctis Judœis. Si enim nunc silueris.per aliam occasionem libérabuntur Judœi: et tu et dormis patris tui peribitis. [Esther, IV, 13, U.) « Ne crois pas que tu te sauves toute seule, parce que seule d'entre les Juifs tu es dans la maison du Roi. Si tu te tais aujourd'hui, une autre circonstance sauvera les Juifs : et toi et la maison de ton père, vous
périrez. » , » ir j ^
3. Rursumque Esther hœc Mardochseo verba mandavit. Vade et çongrega omnet Judxos qiws in Susan reperem^ et orate pro me* Non