‹ ThéaÌ‚tre choisi de RacineChapitre 33 sur 456 · SCÈNE PREMIÈRE MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS

MITHRIDATE

Approchez, mes enfants. Enfin l'heure est venue* 755 Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue. A mes nobles projets je vois tout conspirer; Il ne me reste plus qu'à vous les déclarer.

Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie. Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie 760 Pour croire que longtemps soigneux de me cacher,

1. Var. Venez, Princes, venez. Enfin Fheure est venue. (Éd. 1673.)

Comment a-t-on pu dire que cette admirable scène est un horsd'œuvre? Si Racine devait tout réduire rigoureusement au développement de la petite histoire d'amour qu'il a imaginée, ce n'était pas la peine de prendre Mithridate pour héros : n'importe quel bourgeois qui veut se remarier, et père d'un grand fils, eût suffi. Mais le caractère de Mithridate déborde ce cadre, comme celui d'Harpagon déborde le cadre analogue choisi par Molière. Si l'on étudie avec soin les tragédies et les comédies du xvw siècle, on verra que l'intrigue d'amour ne sert qu'à amener et à relier les scènes où se développent les caractères, que ce dernier intérêt est de beaucoup supérieur à l'autre, et le véritable que les poètes aient poursuivi. Ici jamais on ne saurait être plus au coeur du sujet que dans une scène qui fait voir Mithridate, le vrai Mithridate, l'implacable ennemi de Rome.

578 MITHRIDATÊ.

J'attende en ces déserts qu'on me vienne chercher. La guerre a ses faveurs, ainsi que ses disgrâces. Déjà plus d'une fois, retournant sur mes traces, Tandis que l'ennemi «, par ma fuite trompé, 76 Tenoit après son char un vain peuple occupé, Et gravant en airain ses frêles avantages, |lf De mes États conquis onchaînoit les images^. Le Bosphore m'a vu, par de nouveaux apprêts. Ramener la terreur du fond de ses marais, 77 Et chassant les Romains de l'Asie étonnéô. Renverser en un jour l'ouvrage d'une années D'autres temps, d'autres soins. L'Orient accablé Ne peut plus soutenir leur effort redoublé. Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes 77 De Romains que la guerre enrichit de nos pertes, iltes biei>s.ctes nations ravisseurs altérés, Le bruit de nos trésors les a tous attirés^ :

1. L' ennemi, c'est legénévRl ennemi ; lec/i«r, c'estle char de triompha,

2. On portait souvent dans les pompes triomphales les images des n.ations vamcues, et des tableaux où étaient inscrits les noms des rojs, des chefs, des provinces et des peuples.

5. On a <îité comme ayant pu inspirer ce vers à Racine les mots d Ovide :

Longique périt labor irritus amii.

« Le travail d'une année se perd, inutile. »

4. Saljuste faisait écrire par Mithridate au roi des Parthes, Ârsace •. Rainants cum nationibus, populis, regibus cnnctis, una et ea vêtus causa bellanch est, ci^pido profunda imperii et divitiarimi.... Romani arma in omnes habent, acerrima in eos quibus victis spolia maxuma sunt. « Les Romams font la guerre à toutes les nations, â tous les peuples, à tous les rois : la cause, de tout ten^ps, fut la même, la passion immense d^ la domination et des richesses. — Les Romains tournent leurs armes contre tous, plus acharnés contre ceux dont la défaite promet les plus riches dépouilles. » Il les appelle ensuite latrones qentium, « les brigands qui dépouillent les peuples » ; Galgacus, dans Tacite {Vie d'Aqricola), dira raptores orbis, « pillards de l'univers >>. Enfin Justin, dans un discours que Mithridate adresse à ses soldats, lui fait dire : Sic qmnem illum populum luporum animas, inexplebiles sanguinis atque imperii,

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