ACTE III, SCÈNE IV
Que vous croyez, Seigneur, le rebut des humains, D'une riche contrée autrefois souverains, Pendant qu'ils n'adoroient que le Dieu de leurs pères Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères.
Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, io5o N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Éternel est son nom. Le monde est son ouvrage ; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois. io55 Des plus fermes États la chute épouvantable, < Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable. Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser : Rois, peuples, en un jour * tout se vit disperser. Sous les Assyriens 2 leur triste servitude 1060 Devint le juste prix de leur ingratitude.
Mais pour punir enfin nos maîtres à leur tour, Dieu fit choix de Cyrus^, avant qu'il vît le jour, L'appela par son nom, le promit à la terre.
1. Emin jour. Le royaume de Juda ne fut pas ruiné d'un coup. U fallut de longues années, et Nebochadnezzar (Nabuchodonosor) prit trois fois Jérusalem (605-588).
2. Les Assyriens. Babylone était la capitale de la Chaldée. Nabopolassar, père de Nebochadnezzar, avait détruit Tempire d'Assyrie et pris Nmive. Au temps de Racine, on avait si peu de données sur cette histoire, que l'on pouvait confondre Assyriens et Chaldéens.
3. Ce passage est imité d'Isaïe (XLV,l-4) : Hœc dicit Dominus chrisio meo Cyro, cujus apprehendi dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes.,.. Ego ante te ibo; et gloriosos terras humiliabo; portas sereas conteram, et vectes ferreos confringam. Et vocavi te nomine tuo « Voici ce que dit le Seigneur à son oint Cyrus : il l'a pris parla main pour prosterner les nations devant sa face.... J'irai devant toi ; j'humiherai les superbes de la terre; je briserai les portes d'airain; et je jnettrai en pièces les poutres de fer. Et je t'ai nommé de ton nom. » — « Tu n'es pas encore, lui disait-il, mais je te vois, et je t'ai nommé par ton nom : tu t'appelleras Cyrus. Je marcherai devant toi dans les combats; à ton approche je mettrai les rois en fuite; je briserai les portes d'airain . » (Bossuet, Oraison funèbre du prince de Coudé.)
RACINIÎ. — THÉATHE CHOISI. 3>|
ESTHEE.
Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, io6$:
Brisa les tiers remparts et les portes d'airain, Mit des superbes rois la dépouille en sa main, De son temple détruit vengea sur eux l'injure ^ Babylone paya nos pleurs avec usure.
Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits 2, 1070 Regarda notre peuple avec des yeux de paix, ?sous rendit et nos lois et nos fêtes divines; Et le temple déjà snrtoit de ses ruines. Mais de ce roi si sage héritier insensé s, Son fils interrompit l'ouvrage commencé*, 107^ Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place.
Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux ? <( Dieu regarde en pitié son peuple malheureux. Disions-nous : un roi règne, ami de l'innocence. )) 1080 Partout du nouveau prince on vaiiloit la clémence :
1. Vinjure qu'on lui avait faite en fi<'lruisnni son temple, au Vinjur^ de la desti'uctiun du temple. C'est une construction latine :
... Spreiseqne injuria formse. (Virgile, Enéide, I.)
« L'iîijure de sa beautô méprisée. »
2. Voici l'édit de Cyrus, publié dans tout le royaume, que donne l'Écriture. Haec dicit Cyrus rc.r Persanim : Omnin rr(jna terrxdt'Ul rnihi {)ominiis Dens çseli, et ipse prse'U'pil mihi ni œ^lificnrcm eidomum
in J;'ru&/il(^m quae est in Judœa. — Quis est in vohis de nnivrrsu popidc ' ejiis? S/t Ih'us illii/s cum ipso. Ascendai in Jérusalem, qux est in .ludsL'a, et xdi icet domiun ûumini Dei Israël. .. (/ Fsdras. i, 2, 3.) « V^>ic ce ({ue dit Cyrus, roi des Perses : Le Seigneur Dieu du ciel m'a don.i^ tous les royauuies de la terre, et il ui'a ordonn/^ de lui construire unt den^eure en Judée, à Jérusalem. Qui parmi vous est de son peuple? Que $<;n Dieu soit avec lui. Qu'il monte vers JérusaUui en Judée, et quii bâtisse la u:iaison du Seigneur Dieu d'isra 'i. »
5. Voir dans Iléi odote ce qui regarde la folie de Cambyse (WI, 50).
i. Tune inlerm issum est opus dam us Domim in Jérusalem, et n n fit bat usque ad nnnum secundum regni Darii regi^ Persarum . [l Es' iras, IV, 21.) < Alors fut interrompue l'œuvre de la maison du Segnrur, et elle ne fut j-uiat reprise ju^ ,u'a la seconde anoéedu rè^^ie Darius, roi des Perbes. •
Â.GTE îîî, SdËNE ÎV,
Les Juifs partout dë joie en poussèrent des cris.
Ciei ! verra-t-on toujours par de cruels esprits
Des princes les pius doux l'oreilîe environnée,
Et du bonheur public la source empoisonnée ? iô85
Dans le fond de la Thrace un barbare enl'anlé
Est venu dans ces lieux soUlTIer la cruauté.
Un ministre ennêmi de votre propre gloire....
AMAN
De votre gloire? Moi? Ciel! Le pourriez-vous croire? Moi, qui n'ai d'autre objet ni d'autre Dieu....
ASSUERUS
Tâîs-tDÎ. Ï090
Oèêl-tu donc parler sans l'ordre de ton Roi ?
ESTHEK.
Notre ennemi cruel devant vous se déclare :
i^est lui^ C'est ce ministre infidèle et barbare,
Qui d'un zèle trouïpeur à vos yeux revêtu,
Contre notre innocence arma, votre vertu. logS
Et quel autre, grand Dieu ! qu'un Scythe impitoyable
Auroit de tant d'horreurs dicté l'ordre effroyabie ?
Partout l'affreux signai en même temps donné
De meurtres remphra l'univers étonné.
On verra, sous le nom du plus juste des prinees* îloo
Un perfide étranger désoler vos provinces,
Et dans ce palais même, en proie à son courroux,
Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous. ^
Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée? Quelle guerre intestine avons-nous allumée-? iio5 Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis?
1. Hostis et mimrcus nosier pessimus iste est Aman. {Esiher,y\t, 6.) « Notre ennemi et persécuteur est cet exécrable Aman. »
2. n y a ici un so!i venir de l'Écriture : mais Esther, qui défend les Juifs, prend le contre-pied de ce que les Samaritains écrivaient au roi
ESTHER
Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis ?
Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie,
Pendant que votre main sur eux appesantie
A leurs persécuteurs les livroit sans secours, mo
lis conjuroient ce Dieu de veiller sur vos jours,
De rompre des méchants les trames criminelles,
De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes ^
^*en doutez point, Seigneur, il fut votre soutien.
Lui seul mit à vos pieds le Parthe et l'Indien-,
Dissipa devant vous les innombrables Scythes,
Et renferma les mers dans vos vastes Hmites.
Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein
De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein.
Hélas I ce Juif jadis m'adopta pour sa fille. 1120
ASSUÉRUS
Mardochée ?
ESTHER
Il restoit seul de notre famille.
Mon père étoit son frère. Il descend comme moi Du sang infortuné de notre premier roi
Artaxerxès (Cambysei. pour empêcher la reconstruction du temple : Invenies scriptum in commentariis et scies, quoniam urbs illa^ urbs rebellis est, et nocens Regibus et provinciis ; et bella concitantur in ea ex diebus antiquis : quamobrem et civitas ipsa destnicta est. {I Esdras^ IV. 15.) « Tu verras écrit dans les histoires et tu connaîtras que cette cité est une cité rebelle, nuisible au roi et à ses provinces; les guerres s'y allument depuis les temps anciens; c'est pourquoi la ville même a été détruite. |
1. Sub umbra alanim tiinrum protège me. (Psai/m^5, XVI. 8.) « Couvremoi de l'ombre de tes ailes. » Cf. Psaumes, LVI, 2. et LXII, 8.
2. Il ne faut pas oublier qu'Assuérus pour Racine représente Darius. Les Parthes n'étaient point connus en ce temps-là. Pour les Indiens, cf. Hérodote, IV, 4-4, et pour les Scythes. IV. 82 sqq.
3. SaCil, de la tribu de Benjamin, ûls de Cis. Comme Mardochée était de la tribu de Benjamin et avait un certain Cis parmi ses aïeux, quelques-uns, dont Saci. ont cru que Mardochée pouvait être de la race de Saûl.