‹ ThéaÌ‚tre choisi de RacineChapitre 64 sur 456 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

MlTHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS, ARBATE, ARCAS,

Gardes, qui soutiennent Mithridate.

MONIME

Ah! que vois-je. Seigneur, et quel sort est le vôtre!

JMITHRIPATE,

Cessez et retenez vos larmes l'un et l'autre.

(En montrant Xipliarès.)

Mon sort de sa tendresse et de votre amitié

Veut d'autres sentiments que ceux de la pitié; i65t

Et ma gloire, plutôt digne d'être admirée,

Ne doit point par des pleurs être déshonorée.

J'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu : La mort dans ce projet m'a seule interrompu. Ennemi des Romains et de la tyrannie, i656 Je n'ai point de leur joug subi l'ignominie; Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux Qu'une pareille haine a signalés contre eux, Nul ne leur a plus l'ait acheter la victoire, Ni de jours malheureux phis rempli leur histoire ^ iGGo Le ciel n'a pas vouhi qu'achevant mon dessein

1. De jours néfastes, oû los affaires cessent et les trilninaux vaquent; on inscrivait souvent j)arMii ces jours uéfasles ceux où k-s armes lo- .f>W>fïes avaient éi)rouvé un iJésasU-e,

ACTÊ-V, SCÊNÊ V.

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Rome en cendre me vît expirer dans son sein. Mais au moins quelque joie en mourant me CoftsOle : J'expire environné d'ennemis que j'immole ; ans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains, i665 t mes derniers regards^ont vu fuir les Romains. / A mon fds Xipharès je dois cette fortune : Il épargne à ma mort leur présence importune. Que ne puis-je payer ce service important De tout ce que mon trône eut de plus éclatant! 1670 Mais vous me tene^ lieu d'empire, de couronne; Vous seule me rester : souffrez que je vous donne, Madame; et tous ces vœux que j'exigeois de vous, }lon cœur pour Xipharès vous les demande tous.

MONIME

Vivez, Seigneur, vivez, pour le bonheur du monde, 1676 Et pour sâ liberté, qui sur Vous seul se fonde; Vivez pour triompher d'un ennemi vaincu, Pour venger..*.

MITHRIDATE

C'en est fait, Madame, et j'ai vécu. Mon fds, songez à vous. Gardez-vous de prétendre Que de tant d'ennemis vous puissiez vous défendre. 1680 Bientôt tous les Romains, de leur honte irrités^ Viendront ici sur vous fondre de tous côtés. Ne perdez point le temps que vous laisse lèur fuite A rendre à mon tombeau dés soins dont je vous quitte*. Tant de Romains sans vie, en cent lieux dispersés, i685 Suffisent à ma cendre et l'honorent assez, fiacnez-leur pour un temps vos noms et votre vie» Allez, réservez-vous....

XIPHARÈS

Moi, Seigneur, que je.fuie?

t; k vous quitte^ .ie vous dispense^ Je vous tiens quitte.

MITHRIDATE

Que Pharnace impuni, les Romains triomphants N'éprouvent pas bientôt....

MITHRIDATE

Non, je vous le défends.

Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse. Fiez-vous aux Romains du soin de son supphce*.

Mais je sens affoibhr ma force et mes esprits*. Je sens que je me meurs. Approchez-vous, mon fiis. Dans cet embrassement dont la douceur me flatte, i6c Venez, et recevez l'âme ^ de Mithridate.

MONIME

Il expire.

XIPHARÈS

Ah! Madame, unissons nos douleurs, Et par tout l'univers cherchons-lui des vengeurs.

1. Pharnace fut défait par César, qui écrivit à cette occasion le fameu billet : Veni, yidi, vici; et il fut tué, comme je l'ai dit déjà, dans un bataille livrée à un gouverneur du Bosphore qui s'était révolté.

2. Avant ce vers, venait un couplet que Racine a supprimé' il prc longeait, en effet, sans grande nécessité, l'agonie déjà verbeuse d Mithridate.

Le Parthe, qu'ils gardaient pour triomphe dernier, Seul encor sous le joug refuse de plier. Allez le joindre. Allez chez ce peuple indomptable Porter de mon débris le reste redoutable. J'espère, et je m'en forme un présage certain, Que leurs champs bienheureux boiront le sang romain, Et, si quelque vengeance à ma mort est promise, Que c'est à leur valeur que le ciel l'a remise. (Éd. 1673.) Et puis cette seconde prophétie gâtait la première.

3. h'nme, au sens du latin anima. Louis Racine rappelle le ver^ d<* Virgile {Énéide, IV, 652) : ri^ - uc

Accipite banc animam....

rur DU CINQUIÈME BT DKANIER AGTfi

IPHIGÉNIE

NOTICE SUR IPHIGÉNIE

1 La tragédie d'Iphigénie fut représentée pour la première fois Versailles le samedi 18 août 167^, le cinquième jour des divertissements donnés par le roy à toute sa cour, au retour de la conquête de la Franche-Comté^. Elle fut jouée à Paris l'hiver suivant, sans doute dans les premiers jours de janvier 1675, sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Le succès de la tragédie fut immense : ce fut un succès d'at- ^tendrissement et de larmes. Louis Racine, BoiJeau, le P. Bouhours,

1. C'est le titre de la relation qu'en composa Félibien, Il décrit ainsi le théâtre dressé au bout de Vallée qui va dans V Orangerie, et où l'on donna la pièce de Racine : « La décoration... représentoit une longiie allée de verdure, où, de part et d'autre, il y avoit des bassins de fontaines, et, d'espace en espace, des grottes d'un ouvrage rustique, mais travaillé très délicatement. Sur leur entablement régnoit une balustrade où étoient arrangés des vases de porcelaine pleins de fleurs; les bassins des fontaines étojent de marbre blanc, soutenus par des Tritons dorés, et dans ces bassins on en voyoit d'autres plus élevés qui portQient de grandes statues d or. Cette allée se terminoit dans le fond du théâtre ■^ar des tentes qui avoicnt rapport à celles qui couvroient l'orchestre ; et au delà paroissoit une longue allée, qui étoit l'allée même de l'Orangerie, bordée des deux côtés de grands orangers et de grenadiers, entremêlés de plusieurs vases de porcelaine remplis de diverses fleurs. Entre chaque arbre il y avoit de grands candélabres et des guéridons d'or et d'azur qui portoient des girandoles de cristal, alluniées de plut^lf^urs bougies. Cette allée fjnissoit p^r un portique de marbre; les pilastres qui en soutenoient la corniche étoient de lapis, et la porte paroissoit toute d'orfèvrerie ». (Cité par M. P. Mesnard.)

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NOTICE SUR IPHIGÉNIE

le ianséniste Barbier d'Aucour, le gazetier Robinet, tous am ennemis, indifférents, sont d'accord'là.dessus. noSvX' P^'^f '^"'•^'•^ jugements sur la tragéd

J w ^ '^'^"'^ ''^ dans un Entrelien sur l

traged.es de ce temps, prit occasion du succès à'Iphiqéme a se soutenait depuis trois mois, pour demander une réfm-?, morale du théâtre et montrer qu'on pourrait faire une bë tragédie sans amour. De Villiers, très favorable en somme r Racine nous fait connaître diverses critiques qu'on adressa P.ece. Il y eut quelques spectateurs, ouplutô?des spectatricJ'î'^^' deux ou trots coquettes de profession, qui préférèrent ftll-J?'"' ou au nouvel ouvrage de Racine, pa ce qTl aSu;*'^^^

régnait davantage. Cette passion ne joue qu'un rôle seconda r dans Iphrgéme, ce qui, selon de Villiers, « a désabuse' Te nub 1 de 1 erreur où il étoit, qu'une tragédie ne pouvï sVsomen î sans un y.o ent amour ». De Villiers, maigre^ le desseii mor de son écrit, n'ose pas braver les préjugés du mondp T? ■ conventions dramatiques, au point de' Wâ^eM'ir. d , c, i^ lise borne a dire qu'on aurait pu arranger l'intrigue dw" façon sans ce ressort : «Si, au lieu de donnê7dë Tamou Achille, on se fût contenté de lui donner de jalousi^Z u Agamemnon, ce sentiment pouvoit produire le même effet 'n lamour; et.lauroit été plus conforme au naturel dont -

I v"voR aus?''f ""'"'^ •I"'''" ^<^P--"'« - hlos " aI v- u n'aPProuvoient pas qu'une fille

de 1 âge d Iph.génie courût après les caresses de son père J De Vilhers. qui nous l'apprend, justifie Racine et pense „ue «Empressement d'une amante n'a jamais rien proS de' si

La cabale des beaux esprits jaloux des succès de Racine essava ' d7;,/i,5rd,„-e, la manœuvre qui devait re'issir nom' Phèdre : ^XXe consistait à écraser l'œnvre de Racine sous "H' triomphe d'une pièce rivale, composée sur le mèmë su e On f '«

cf'ntf r ^'"■^'^ j""'"^ «P'-ès la représentation de *'

ce chef-d œuvre, un auteur anonyme publia des Hemarque'\Z , nph.géme de M. Coras, pour en détailler les perfcc ron. c^ dé '''' f^2:''''''''^'^^'^^'^^^t-R<^cine,^oJen souligner t

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NOTICE SUR IPHIGÉNIE

Vlphigénie qqi devait éclipser la tragédie de Racine fut jouée iiiq fois à rHctel de Guénégaud, à partir du 24 mai 1(375. .e Clerc avait écrit sa pièce à peu de frais, en suivant sini- Jement VIphigénie de Ratrou. Il lui prit son plan, son déouement, ses idées, la conduite des scènes; mais, à quelques hrs prés, il lui laissa son style. Il inventa, en le prenant chez ictys de Crète, l'expédient qui amène Iphigénie au camp d'Aulis :

lui fit écrire par Ulysse une fausse lettre signée du nom 'Agamemnon. Il jugea aussi qu'il était indigne d'une auguste éesse de s'irriter pour un cerf, comme dit Euripide, ou sans lotif, comme le laisse supposer Racine : il feignit que Clytemestre avait voué jadis sa lille à Diane, comme on voue chez nous (S enfants à la sainte Vierge.

Content de ces beautés. Le Clerc revendiquait hautement la 'agédie pour sienne, rendant à Coras, qu'on lui donnait pour )llahorateur, une centaine de vers épars çà et là. Dés le xvi*' siècle, la tragédie d'Euripide avait inspiré diverses nitations. En France, Thomas Sibilet, auteur d'un Ai^t poétique, avait fait qu'une traduction, où les inexactitudes n'étaient point )ulues (1549). En Italie, Lodovico Dolce avait aussi suivi de très t^ès son modèle (1551). En 1640, Rotrou lit jouer son Iphigénie, us originale, et la seule pièce du reste que Racine ait pu con- (ître et mettre à profit. Bien qu'il ait moins profondément odifié la marche de la tragédie, Rotrou a cependant fait preuve invention. Sans doute, il ne réussit pas toujf urs dans ce qu'il lagine, soit qu'Achille, en héros de roman, s'éprenne soudain nos yeux d'Iphigénie qu'il ne connaissait pas, soit, qu'en raffiné i ce temps-là il fasse un appel à Ulysse et le provoque en duel, lit qu'il mette en action au dénouement le récit d'Euripide, ais il a développé parfois la puissance dramatique de certaines msées ou de. certaines situations, poussé certains effets, dégagé i souligné des traits saisissants ; il a introduit, Ulysse dans la éce, sans en exclure, il est vrai, Ménélas. En somme, ce que Racine doit à Rotrou est bien peu de chose, est aux anciens que son imitation s'adressait. Rotrou avait mis le dénouement en action. Racine se contenta i faire un récit, comme Euripide. Au xvm" siècle, au moment i Voltaire, sous l'intluence du théâtre anglais, essayait de ettre plus de mouvement dans notre ti^agédie, la pièce de

NOTÎCE SUR ÎPHIGÈMIE.

Racine parut mi peu froide, e( 1 on l'egretta de n'y pas troùvr plus d'animation. On essaya de lui donner une mise eu scèi plus pittoresque, a On voit maintenant, dit un écrivain en 176! la nuit régner sur tout le camp des Grées. La seule tente d'Agi memnon est éclairée dans l'intérieur. On y voit ce prince occuf à fermer une lettre et marquer par ses mouvements une parti du trouble qui l'agite.... Il sort de sa tente et vient à tâtor chercher Arcas, qui dOrt à l'entrée de la sienne.... Le jou paraît insensiblement, et l'on voit les soldats s'éveiller d'eu> mêmes, reprendre leurs postes, etc. Tout cela est dans l'exact vérité, et contribue à l'illusion théâtrale^. »

On ne s'arrêta pas en si beau chemin. La Dixmérie et Luneai de Boisjermain eurent l'idée de mettre en action le dénouemen d'Iphigénie. Sàint-Foix arrangea donc la pièce, qui fut donné en son nouvel état le 31 juillet 1769. Mais le public préféra l'an cienne Iphigénie et siffla l'innovation si bruyamment annoncée Voltaire avait prévu l'insuccès de cette tentative. « Il serait bièi difficile, avait-il dit, que sur le théâtre cette action qui doit durei quelques moments ne devînt froide et ridicule. Il m'a toujouri| paru évident que le violent Achille, l'épée nue et ne se battanj point, vingt héros dans la même attitude, comme des personnages de tapisserie, Agamemnon, roi des rois, n'imposant î personne, immobile dans le tumulte, formeraient un spectackl assez semblable au Cercle de la reine en cire colorée par Benoît - , xi Après Favortement de la tentative, il ajouta : « Il faut savoir qu'un récit écrit par Racine est supérieur à toutes les actions théâtrales ^ ».

kçvQ^ Iphigénie, V^d^dne donne une édition des neuf pièces qu'il avait composées, depuis la Théhaïde (1676) : ce fut l'occasion pour le janséniste Barbier d'Aucour de faire imprimer une méchante satire en vers, Apollon vendeur de mitliridate, ou Apollon char^ latan, où, sur chaque pièce de Racine, il recueillait ou considéraii ce qui s'était dit de plus malveillant. Cette allégorie fort injuste' et peu spirituelle, qui n'épargnait pas les personnes, eut un^ certain succès, qu'elle ne méritait guère. "

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