Le Blant, ibid.^ p. 2G
2. Dans Ibistoii-e de la persécution de Lvon, on voit aussi les bêles fauves se détourner de sainte Blandine. Cela devait se passer souvent, car les bêtes étaient fatiguées et elîrayées par le bruit des spectateurs.
crédit, qui était grand, n'avait pas le pouvoir de sauver Thékla.
Le lendemain, Alexandre vint reprendre sa victime ; mais Tryphaena se lamenta si fort qu elle le mit en fuite. « J'en appelle à Dieu, dit Tryphaena ; pour la seconde fois, raffliction et la peine entrent dans ma maison el il n'y a personne pour m'aider ; aucun membre de ma noble famille ne vient me secourir et je suis une veuve sans défense. » Elle serrait la main de Thékla et ne se résigna à la laisser partir que sur un ordre formel du magistrat.
Dans ramphithéâtre, la moitié des spectateurs étaient pour Thékla ; mais les autres disaient qu'elle avait commis un sacrilège et devait subir son châtimeint. Une fois de plus, elle resta presque nue, priant Dieu, les bras étendus, comme si elle eût été sur la croix. On lâcha un léopard el une lionne ; la lionne se coucha aux pieds de Thékla, et quand le léopard voulut bondir sur la jeune fille, la lionne déchira le léopard. Un ours énorme, qui courait sus à Thékla, fut de même tué par la lionne. Ce fut ensuite le tom- d'un lion terrible, qui appartenait à Alexandre lui-même ; la lionne engagea avec lui un combat furieux et ils tombèrent
morts ensemble sur larène. Au milieu de l'émotion de la foule, Thékla aperçut un bassin plein deau et sécria : ^ Voici le moment du l>aptème ! > Elle se jeta dans leau et. invoquant Jésus, se baptisa elle-même i. Il y avait dans le bassin des bêtes féroces, que le texte grec qualifie de phoques ; à laspect de Thékla, elles furent comme foudroyées et \inrent flotter à la surface de leau. Bien plus, un nuage lumineux r enveloppa et dissimula sa nudité, sans doute parce que son vêtement mouillé l'accusait alors davantage. Les femmes, pleines d'enthousiasme et de pitié, jetaient de l'encens et des parfums sur Thékla. Pourtant, on lâcha d'autres bêtes : mais elles vinrent s'accroupir autour de la martyre et ne lui firent aucun mal. Alexandre accourut et dit au juge : « Jai deux taureaux sauvages ; nous l'y attacherons. » lAlors on attacha Thékla par les pieds entre les taureaux, que l'on excita par des feux ardents ; mais comme les taureaux s" agitaient, la flamme brûla les cordes dont Thékla était liée, et, tom-
1. On a vu récemment un exemple dun prêtre se mariant luimême (Houtin, Un piètre marié, p. 31). Urbain . Grandicr, curé de Loudun, avait fait de même.
bant en avant, elle resta détachée sans aucun maP.
Tiyphaena, qui assistait à cette scène affreuse, poussa un cri et s'évanouit. Toute l'assistance, qui la crut morte, fut Ixiai le versée. Alexandre lui-même, craignant d'être rendu responsable de ce malheur, qui pouvait entraîner une terrible vengeance sur la ville, car Tryphaena était la parente de César, supplia le juge de relâcher Thékla. Le juge lui fit reprendre ses vêtements et dit à la foule : ; Dieu (ou un dieu) a délivré Thékla. » « C'est un grand dieu que le dieu de Thékla », s'écrièrent les femmes, et leurs voix étaient si fortes que la ville entière en trembla. Tryphaena avait repris ses sens ; elle accourut, embrassa Thékla et lui dit : « Thékla, ma fille, je crois maintenant que ma chère fille vit encore. Viens dans ma maison, je te donnerai tout ce que je possède. »
Thékla resta huit jours chez Tryphaena ; elle la convertit avec beaucoup de ses servantes. Mais Thékla aimait Paul et renvoyait chercher partout. On lui apprit enfin qu'il était dans une ville appelée Mérou. Alors elle s'habilla en
1. J'emprunte quelques mots au résumé donné par Voltaire (éd. de Kehl, t. XXXV, p. 64).
homme ^, se fit accompagner de nombreux valets et de sei-v^antes et se dirigea vers Mérou, où elle tix>uva Paul assis, enseignant les commandements de Dieu. Paul, effrayé d" abord de voir des hommes autour délie, craignit qu'elle eût été frappée dun nouveau malheur 2 ; mais Thékla lui apprit quelle avait reçu le baptême. Paul se leva et la conduisit, avec son escorte, dans la maison dun certain Hermès. Là Thékla lui conta ses aventures et tous glorifièrent Dieu, priant aussi pour la bonne dame Tryphaena qui avait protégé la chasteté de la vierge. Thékla dit : "■ Je veux aller à Iconium. » « Yas-y. répondit Paul, va enseigner les commandements et les paroles de Dieu. »
Quand Tryphaena apprit que Thékla était en route pour Iconium, elle lui envoya de beaux vêtements avec beaucoup d'or ; mais Thékla offrit ces richesses à Paul pour qu'il les distribuât aux veuves. Elle-même se rendit chez Onésiphore et se prosterna en pleurant à la place
1. Le texte grec expose comment elle releva dans sa ceinture sa tunique et, par une couture, lui donna la forme d'un vêtement masculin. M. Heuzey a montré que ces détails sont parfaitement exacts [ap. Le Blant, /, /. , p. 269).
2. Le texte grec parle d'une nouvelle épreuve: l'arménien (suivant la traduction de Conybeare, p. 86) parle d'une tentation.
OÙ Paul avait enseigné. Dans rintervallc, son fiancé Thamyris était mort. Elle essaya de convertir sa mère Tiiéokleia, mais en vain. Puis elle partit pour Séleucie oi^i elle éclaira beaucoup dhommes avec la parole de Dieu et s'endormit dans la paix du Seigneur.
Ainsi se terminent le texte arménien et le syriaque. D'autres textes racontent que Thékla s'était retirée dans une caverne près de Séleucie et y guéi'issait les nombreux malades qu'on lui amenait. Cela ne faisait point les affaires des médecins de la ville, qui perdaient leur clientèle. Le diable leur suggéra l'idée que Thékla tenait ses pouvoirs de sa virginité ; ils enrôlèrent donc des débauchés et des ivrognes, leur promettant beaucoup d'argent s'ils réussissaient à triompher de cette vertu. Les malandrins allèrent à la montagne et se précipitèrent vers la caverne comme des lions. « Je ne suis qu'une vieille, leur dit Thékla, et la servante de Jésus ; vous ne pouvez rien contre moi. » Comme les bandits insistaient et l'avaient saisie, elle pria Dieu et soudain un profond abîme s'ouvrit dans la montagne et Thékla, échappant à ses insulteurs, y disparut. Seul son voile resta entre leurs mains et fut conservé à Séleucie comme une
précieuse relique. Un autre texte ajoute qu'elle survécut à cette aventure et se rendit à Rome pour retrouver saint Paul ; mais lapôtre était mort et Thékla. après de longues années, mourut à son tour et fut ensevelie non loin de lui. Ces additions sont évidemment absurdes ; la vie de Thékla dut se terminer paisiblement à Séleucie. où une église dite de la Vierge ou Parthénon fut élevée sur sa tombe i. et d'où son culte se répandit dans tout lOrient.
Quelle est la valeur historique de cette légende de Thékla. si belle par endroits et si touchante, d'où se dégage la personnalité dune vierge robuste, d'une Amazone chrétienne, qu'on n'oublie pas après avoir appris à la connaître ?
La doctrine de la primitive Eglise, telle qu'elle est énoncée dans les Epitres de saint Paul, admet que les femmes, en particulier les \àerges et les veuves, s'emploient à des œuvres charitables et même à propager la vérité religieuse : mais elle leur interdit la prédication et toute parti-
1. Voir Gwynn, /. /.. p. 894 et les témoignages dans ïillemont, Mémoires^ t. II, p. 61 et suiv. <; L'église où elle reposait n'était pas dans la ville, mais apparemment sur une hauteur qui en était éloignée d'une petite demi-lieue du côté du midi. L'autel y était posé sur son corps, sous une coupole soutenue de plusieurs colonnes et toute brillante d'argent » (p. 64).
cipation effective au ministère sacrée II n'y a pas, il ne peut y avoir de prêtresses chrétiennes. La femme ne peut ni prêcher ni baptiser-. Or, non seulement Thékla enseigne, mais elle baptise ; elle se baptise elle-même en se jetant dans la fosse de l' amphithéâtre et il semble bien, quoique cela ne soit pas dit expressément, qu'elle baptise Tryphaena et ses servantes. Bien plus, Paul semble reconnaître la validité du baptême qu'elle s'est donné, puisqu'il ne la baptise pas à son tojur, et il l'envoie répandre la parole de Dieu,.
Il n'a pas manqué de gens, de femmes surtout, dès les premiers temps du christianisme, pour déplorer l'espèce de déchéance infligée au sexe
1. Voir Renan, Origines, t. II, p. 120; t. III, p. 402; t. VII. p. 516.
2, Lu femme ne baptise même pas les personnes de son sexe. A une époque où les conversions d'adultes étaient très fréquentes et où le baptême par immersion complète était de règle, on se demande comment la pudeur pouvait s'accommoder d'un usage qui faisait paraître aux yeux d'un prêtre des jeunes filles et des jeunes femmes toutes nues. On ne résout pas la difficulté en alléguant que des diaconesses déshabillaient, oignaient et rhabillaient les initiées {Constit. Apostol., III, 15 et 16); il y avait toujours un moment où le prêtre devait les voir nues et, d'ailleurs, on ne disposait pas partout de diaconesses. — Sur le baptême considéré comme valable en péril de mort, même s'il est conféré par une femme ou un hérétique, voir l'art. Taufe dans llauck, p. 'i«.
féminin par les lettres de saint Paul. Au Ile siècle, la Phrs'gie Ait surgir des prophétesses, et liiérésie chrétienne appelée mont unis me. du nom de son fondateur le prêtre phrj^gien Montan. se distinguait essentiellement de lorthodoxie par la place quelle faisait aux femmes dans l'enseignement et la révélation de la vérité i.
Tertullien, vers la fin de sa vie. fut séduit par cette doctrine et c'est pourquoi ce Père de lEglise n'a jamais été rangé parmi les saints. Mais, avant lan 200. il était fort hostile aux prétentions des femmes en matière de culte et d'apKDstolat. Dans un traité sur le Baptême, qu'il écrivit en grec d'abord, puis en latin, — nous n'avons conservée que le texte latin. — il ne veut ni de femmes qui enseignent, ni de femmes qui baptisent. « Que si, ajoute-t-il. on allègue à rencontre l'exemple de Thékla. suivant certains écrits attribués faussement à Paul, qu'on sache bien ceci : un prêtre d'Asie, qui a fabriqué cet ouATage. fut convaincu et avoua qu'il avait fait cela par amour de Paul : sur quoi il fut privé de son ministère 2. . Je laisse de côté quelques