THEOLOGIE PHILOSOPHIQUE
o DE LA THÉOLOGIE.
JNccessilé d'avoir des idées justes sur la nature de la théologie. — Son objet : la révélaliou, Dieu cl l'homme dans leur nature et dans leurs rapports les plus mystérieux et les plus profonds , l'infini. — Sources de la théologie : la révélation étant déposée dans l'Ecriture et dans la tradition, et -confiée à l'Église, les sources spéciales de la théologie sont l'Ecriture , la tradition et les définitions de l'Église ; l'autorité des Pères et des théologiens , et toutes les sources légitimes de la connaissance humaine, fournissent à la théologie ses principes secondaires. — Procédés sur lesquels s'élève la science théologique : distinction entre la foi et la théologie, qui est la science de In fol; usage de la raison dans la théologie ; la raison systématise, développe, prouve et explique les vérités révélées. — Les vérités démontiables, étant aussi l'objet de la révélation , tombent dans le domaine de la théologie , qui peut les traiter par la méthode purement rationnelle. — Conséquence des principes posés : la théologie est une science , une science d^autorité et une science de raison ; la théologie et la philosophie sont distinctes, mais ne doivent jamais être séparées ; malheur de cette séparation ; nécessité de la théologie philosophique ; dispositions à cette étude '.
Avant d'aborder le grand sujet qui doit être cette année la matière de nos études, j'ai cru,
' AmleiiMÙ consulter : i*. Melchior Csbus, de Locis thcoh-
Messieurs , qu'il était utile de consacrer quelques leçons à des considérations très-importantes sur la théologie en général.
Toute science a un objet et une méthode.
Avant d'étudier une science, il est naturel de s'enquérir de l'objet même de cette science , et de la méthode qui peut guider l'esprit dans ses investigations relatives a cet objet. Qu'est-ce qu'il faut étudier? Comment faut-il étudier? Voilà une double question qui sert de préliminaire h toute science.
Dans la théologie, peut-être plus que dans toute autre science, il importe surtout d'avoir sur ces deux points des idées nettes et justes; l'erreur dans ces matières aurait de* très-graves conséquences. Si, par exemple, n'ayant pas acquis des idées justes sur l'objet même de la théologie, vous la confondez avec la philosophie, une déviation pareille h l'entrée du sanctuaire de cette science peut à jamais vous en tenir éloignés. Une erreur relative à l'objet de la science entraînera nécessairement une erreur nouvelle dans la méthode. Vous appliquerez à la théologie des procédés qui appartiennent à d'autres sciences, et vos efforts resteront stériles, vos travaux inféconds. L'erreur est d'autant plus facile ici qu'il circule plus de faux systèmes sur ce sujet. On s'est
gicis; 2°. Tournelj^, Tractatus de Deo; DispiUatio prœvia ; 3°. Thomassiuus , Dogrnata theologica; Tractatus de Frôle go^ .menis ihcoiogic9 ; 4^. Perone, de Locis theologicis.
DE LA THÉOLOGIB. S
plu à confondre toutes les notions; et je ne crains pas de dire qu'il y a peut-être plusieurs personnes dans cet auditoire qui ne savent pas d'une manière bien nette et bien précise ce qu'est la théologie. Cependant^ Messieurs^ nous voulons ici faire de la théologie; nous Youlons étudier la théologie; il nous importe donc beaucoup de la définir. Lorsque l'objet de la théologie sera bien déterminé et circonscrit; lorsque les rapports et les différences qui existent entre la théologie et ce qu'elle n'est pas^ mais qui se rapproche le plus d'elle, seront bien dessinés, bien arrêtés, alors rien ne sera plus aisé que de tracer la méthode qui devra nous diriger dans cette étude.
Cette méthode doit dériver de la nature même de la théologie. Je me propose donc aujourd'hui, Mes&ieurs, de déterminer la nature de la théologie : 1°. en exposant son objet; 2\ en indiquant les sources où elle puise ses principes; 3®. en décrivant les procédés qu'elle emploie pour constituer la science qui lui est propre; A**, enfin, je tirerai de tous les principes établis quelques conséquences qui mettront en lumière le caractère spécial, la dignité, l'importance de la théologie.
La théologie, dit-on ordinairement, est la science de Dieu , la science de la religion et des choses divines. Gela est vrai, sans doute; cependant nous ne pouvons pas nous contenter d'aussi vagues définitions, il faut pénétrer plus avant dans
notre sujets il faut nous en faire des idées plus exactes et plus complètes.
Tous nos travaux de l'année dernière ont été consacrés h établir la nécessité, la vérité de la révélation et la divinité de l'Église. Ce sont là , Messieurs, les grandes bases, les fondements sur lesquels s'élève l'édifice de la science théologique. Envisageons-les encore une fois; pénétrons encore une fois jusqu'à ces assises profondes et inébranlables. C'est là, c'est dans la révélation divine que nous trouverons l'objet même de la théologie.
Tant que la raison n'a pas été fécondée par la parole et par l'idée, elle est à l'état de pure puissance, de puissance inerte; elle est ensevelie dans une léthargie profonde. Maisdès que l'homme a reçu de la société le don extérieur de la parole, et qu'il a perçu le sens des mots par l'illumination intérieure de l'idée, aussitôt la raison entre en activité et développe toutes ses facultés. Parmi ces facultés, celle de l'intuition et celle du raisonnement sont les plus hautes et les plus importantes. La faculté de raisonner, qui suppose toujours des principes évidents, et par conséquent l'exercice de la faculté intuitive, n'est que le pouvoir de poser des équations et de les résoudre. Raisonner, c'est apercevoir l'identité ou la contradiction qui peuvent exister entre des idées , e'est associer ou séparer des idées. Pour exercer e%ïi% puissance > la raison doit nécessairement
pénétrer resseiice des idées, des principes qui lui ont été donnés dans l'intuition première , et qu'elle a d'abord entrevus d'une manière générale et confuse; elle doit en saisir nettement et distinctement toutes les faces, tous les rapports, - Alors elle peut exprimer les principes en termes adéquats, les dérouler dans tous leurs composés, enchaînant les unes aux autres toutes ces déductions par le lien de l'identité. Ainsi l'idée mère, en s'épanouissant, reste toujours ellemême. Dans ce travail évolutif, la raison goûte de grandes joies, celles de l'évidence et de la certitude rationnelles.
De même que la raison a le pouvoir d'unir les idées qui se conviennent, c'est-à-dire de même qu'elle a le pouvoir d'affirmer Yêtre^ elle a aussi le pouvoir de séparer les idées qui se repoussent et d'affirmer la contradiction , ou le non-étre.
Cette puissance de saisir l'identité et la contradiction est le grand instrument des découvertes rationnelles. Vous, Messieurs, qui avez étudié les sciences exactes, vous avez joui de la satisfaction de voir sortir d'un petit nombre de principes évidents une série innombrable de conséquences, toutes enchaînées les unes aux autres, et participant toutes^ par conséquent, à la clarté et à l'évidence des principes eux-mêmes.
Ce procédé rigoureusement rationnel, qui, trouve de si belles applications dans la sphère des
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sciences exactes et qui^ cependant , y rencontre aussi des limites, transporté dans celle des scien-* ces philosophiques et morales, y souffre des restrictions nombreuses, parce que l'objet sur lequel la raison opère est plus grand qu'elle. '
Les premiers principes de la métaphysique, de la théologie, de la morale, possèdent une grande évidence. Cependant, Messieurs, il faut reconnaître que ces premiers principes sont peu nom-* breux; que leurs conséquences pai^aitement évi* dentés sont restreintes; qu'il est impossible d'en tirer une science complète de Dieu et de l'homme; qu'il est impossible d'en tirer toute la science né* cessaire à l'homme.
Pour éclaircir ceci , prenons le fait fondamental delà connaissance humaine , le fait sans lequel il n'y a pas d'intelligence, sans lequel par consé* quent il n'y a pas de moralité , de sociabilité : je sens, je pense, je veux, j'existe; mais je ne suis sentant, pensant et voulant qu'à la condition de la coexistence d'un monde physique , d'un monde social et humain qui me modifient de toutes les manières, qui limitent ma force, ma puissance , mon action, et qui, à leur tour, sont limité^ par moi et par mon action. Ce monde et ce moi m'apparaissent donc comme se limitant réciproquement, par conséquent comme bornés, comme finis. Mais, ô prodige! je ne puis prononcer ce mot de fini sans que mon esprit ne prononce en même temps la négation de ce fini, de cette borne.
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et sans que l'idée de l'infini, ou Fidëe de Dieu, ne se lève sur ma pensée comme un soleil majestueux éclatant de ses mille rayons. Je trouve donc trois faits, trois idées fondamentales dans ma conscience , dans ma raison : l'idée du moi , l'idée du monde, l'idée de Dieu.
En comparant ces trois idées, ces trois existences , je ne tarde pas à m'apercevoir qu'elles sont unies par des rapports nécessaires et évidents; j'affirme que Dieu est cause, cause intelligente, toute-puissante, sage et bonne, du monde qui est autour de moi , et de ce moi qui est nom personne.
Au milieu de ma conscience s'élève une grande voix qui me prescrit, à l'égard de ce Dieu , père et maître absolu des hommes et du monde, l'adoration et l'obéissance ; a l'égard de mes semblables, le respect de leurs droits. Cette loi m'ordonne, à l'égard de moi-même, de tendre à toute la perfection dont ma nature est susceptible. Je déduis de ces principes tout ce qu'ils me paraissent renfermer; je combine ces idées de toutes les manières possibles; je tâche de mettre dans toutes mes déductions ce lien de l'identité qui fera leur force , et qui leur donnera de l'autorité aux yeux de ma propre raison.
Ce travail sans doute exige une raison ferme , éclairée , vertueuse ; et certes , ces qualités sont rares. Je les suppose toutes , et j'invite ma raison à aller aussi loinqu'elle voudra, ou qu'elle pourra,
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dans ses déductions évidentes. Je n'ai pas besoin de lui opposer des barrières arbitraires j hélas ! elle en trouvera de trop réelles dans les bornes inhérentes à sa nature, dans sa faiblesse native et acquise.
En effet, toute ma science de déduction rigoureuse, toute ma science rationnelle vient échouer devant quelques questions qui naissent nécessairement des faits que je connais et que je possède.
Je suis en rapport avec le monde ; Tespace et Te temps m'ont envoyé leurs impressions multiples et diverses; j'ai étudié ce monde, j'ai observé des faits, j'ai combiné des lois, j'ai pénétré même certains secrets, certains mystères de la nature. Mais ce monde, quel est-il? quelle est son origine et quelle sera sa fin?
Dans l'étude de moi*méme, j'ai obtenu aussi de beaux résultats; j'ai distingué les deux substances qui , unies par un lien mystérieux , composent ma nature. Je vois bien que les destinées de ces deux substances ne peuvent être les mêmes, et je conclus d'une manière certaine, de la spiritualité du principe pensant, combinée avec les notions de la sagesse et de la bonté divines, son immortalité. Mais quelle sera celte immortalité que j'affirme? L'évidence ne peut plus être mon guide vers ce monde futur que j'entrevois à travers tant de nuages. Si je ne puis dire d'une manière certaine ce que je deviendrai après cette vie, j'éprouve des difficultés non moins graves, quand
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j'interroge ma raison sur mon origine, sur l'histoire de la nature humaine, quand je lui demande l'explication de certains phénomènes qu'elle m'offre dans son état préslsnt.
Enfin, si je m'élève vers ce Dieu dont je connais l'existence, si je me demande quelles sont ses perfections, comment elles se concilient entre elles, comment il vit, comment il crée, alors ma raison se confond dans ses propres pensées et reste muette à mes questions. Ici j'entre dans le domaine de l'infini; et si, dans l'étude du monde et dans celle du moi, j'ai été arrêté par des abîmes que je n'ai pu franchir, dois-je m'étonner de ne pouvoir faire un seul pas bien assuré dans ces régions de l'infini, où je n'ai pas de boussole pour guider ma course incertaine. De là il est bien évident que je ne puis établir, par le seul raisonnement, tous les rapports qui me lient à Dieu, au monde, à mes semblables; il est évident qu'il y a là des termes en disproportion avec mon intelligence, et que je ne puis plus procéder par équations.
Cependant si l'évidence et le raisonnement défaillent, l'aspiration humaine ne défaille pas. Une fois que l'âme humaine a entrevu les questions que nous venons de poser, et une foule d'autres . qu'il serait trop long d'énumérer, vous lui conseilleriez en vain de rester indifférente à leur so- lution : elle sent trop vivement qu'une solution intéresse sa dignité, son repos, son bonheur; elle sent que les ombres que projette cette grande
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nuit^ qui se lève sombre et terrible sur la pensée, s'étendent sur ce qui lui paraît le plus évident , le plus certain ; aussi elle se tourmente et poursuit sans relâche la lumière qui toujours la fuit. Ces efforts de la raison ont amené la succession des systèmes philosophiques, impuissantes et stériles solutions d'un problème toujours renaissant. £h bien! Messieurs, là où la raison, l'évidence , la philosophie défaillent, là commence la théologie, là s'ouvre son domaine.
Dieu n'a pas donné l'intelligence à l'homme comme un martyre, et comme un martyre inutile.
11 doit à sa créature tout ce qui lui est nécessaire pour réaliser ses fins ; et si cette créature, infidèle et oublieuse, délaisse la vérité, dissipe son héritage, il est digne de la bonté et de la sagesse de Dieu, de rétablir, de promulguer de nouveau et de conserver la vérité divine nécessaire à l'homme.
Cette intervention divine, directe et immédiate sera un enseignement divin, proportionné aux besoins de l'homme et à la nature humaine. De là les révélations positives et historiques qui ont eu pour but le redressement et le complément de la raison bornée et égarée. Ces révélations successives ont été une parole divine, promulguée par un homme envoyé, inspiré de Dieu, et ayant reçu la mission de fonder sur la terre une société spirituelle dont la fin unique est le perfectionnement de l'homme. Le cercle des révélations a été
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fermé lorsque le Verbe, la Sagesse de Dieu, s'étant montré visiblement à la terre, est venu accomplir toute la destinée humaine. Les conditions de la révélation ont toujours été calquées sur la nature, la constitution et les besoins de l'humanité; et si l'origine de la révélation a été un acte d'intervention divine, directe et immédiate, sa perpétuité et sa conservation exigeront la continuité de cette intervention directe et immédiate, qui sera l'assistance promise pour tous les temps k la société dépositaire des manifestations divines. Tout ceci. Messieurs, a été établi , prouvé , longuement développé durant le cours de l'année dernière ; j'avais besoin de le rappeler pour assigner d'une manière nette et précise l'objet de la théologie.
La théologie a donc pour objet propre et spécial la révélation positive et surnaturelle, toutes les vérités révélées, conservées dans l'Église et proposées par elle à la foi et à l'acceptation de l'intelligence. Et comme toutes* ces vérités se rapportent à Dieu et à l'homme, l'objetde la théologie est Dieu et l'homme : Dieu et l'homme dans leur nature, dans leui^ rapports; les mystères de Dieu, les mystères de l'homme, en un mot l'infini.
Ainsi, dans la théologie. Dieu et l'homme ne . sont pas connus seulement par la lumière incertaine et vacillante d'une raison bornée et altérée ; ils le sont par la lumière de la parole divine.
conservée avec son sens indélébile dans l'Eglise fondée et assistée par Dieu même. Cette révélation divine qui vient ainsi satisfaire tons les besoins élevés, tous les nobles instincts de l'homme; cette révélation qui donne la plus parfaite solution de ces écrasantes questions qui sont le tourment de la raison laissée à elle-même ; cette révélation qui nous explique les contradictions de notre nature, nous raconte la beauté de notre origine, la grandeur de nos destinées futures, et nous intix)duit dans tous les mystères de l'essence divine, est, sans contredit, le plus grand bienfait que Dieu pût accorder au monde : et qu'ils sont à plaindre ceux qui le repoussent, et qui refusent même de s'enquérir de son existence! La révélation élève l'homme au-dessus de. la sphère bornée du raisonnement adéquat ; elle dévoile aux yeux épurés le monde divin ; et la foi divine est comme un sens nouveau ajouté à l'humanité pour compléter et perfectionner sa vie.
Mais où se trouve déposée cette révélation divine? Ici se présente la seconde question que nous avons posée : nous allons indiquer rapidement les sources où la théologie puise ses principes et les vérités qu elle enseigne.
C'est d'abord dans l'Écriture sainte que se trouve contenue la révélation divine. Dieu, ayant donné sa parole à la terre, devait la fixer et la perpétuer par l'écriture. Il est donc un livre dans le monde qui renferme les manifestations et les
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enseignements divins. Ce livre est le véritable titre de noblesse de la nature humaine; il parle de Dieu d'une manière digne du souverain Etre, et tient, sur les choses divines, un langage qui n'est pas emprunté à la terre. Ce livre est incomparable ; il se montre bien supérieur à toutes les oeuvres sorties de la main de Thomme. Je ne m'étendrai pas sur ce sujet ; qui demanderait de si longues études.
Je ne mentionne ici l'Ecriture sainte que comme le livre fondamental de la théologie , comme le livre même du théologien, le livre des principes. C'est là où les grands théologiens ont trouvé leurs sublimes inspirations. C'est là où s'est alhimé le génie d'Origène, d'Augustin, de Thomas d'Aquin et de Bossuet.
Toutefois, Messieurs, l'Écriture ne contient pas toutes les vérités révélées. A côté de l'Écriture coexiste la tradition orale de certaines vérités d'origine divine, et non moins nécessaires que les vérités écrites elles-mêmes. Ces traditions, qui se font reconnaître par leur antiquité, leur universalité, leur immutabilité, forment la seconde source où le théologien va puiser sa doctrine.
La parole divine est donc contenue dans l'Écriture et dans la tradition; mais Dieu aurait fait un triste et funeste présent au monde en lui donnant sa parole, s'il n'en avait donné en même temps le sens exact et précis, et s'il ne conservait pas ce sens inaltérable et pur au sein de la sa-
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ciétë chrétienne. L'Écriture, séprée de l'Église qui en perpétue le sens légitime > est une lettre morte, susceptible de plusieurs interprétations diverses; car telle est la condition inévitable, l'imperfection nécessaire du langage humain. L'Écriture seule serait donc un brandon de discorde jeté dans la société religieuse : l'anarchie des interprétations individuelles détruirait bientôt cette société qui doit être éternelle, et loin d'unir les hommes, la parole divine ne servirait qu'à les diviser. Tel n'est pas le plan divin; tel ne peut être le plan d'une sagesse et d'une bonté infinies. Il faut donc que le sens de l'Écriture soit conservé par l'Église j l'Écriture devra donc toujours être interprétée d'après le sentiment commun, antique, universel de l'Église et de ses pasteurs. Ainsi le sens de l'Écriture sera un fait vivant et perpétuel dans l'Église, et la lettre sera toujours vivifiée par l'esprit.
L'Église est nécessairement une société : or, il n'y a pas de société sans pouvoir ; c'est le pouvoir qui est le lien de la société. Le divin fondateur du christanisme voulant établir une société spirituelle, a dû établir, a établi en effet, un pouvoir spirituel pour la régir. L'Église, ayant la fonction d'enseigner, doit nécessairement posséder un ministère enseignant; et comme l'enseignement vient de Dieu, le pouvoir d'enseigner, l'institution du ministère enseignant doivent venir de Dieu lui-même, de Jésu»-Ghriat#
Il y a donc dans l'Église un ministère^ un pouvoir enseignant fondé par Jésus -Christ, et toujours assisté par lui. Ce ministère est le corps des premiers pasteurs ^ des évéques unis au souverain Pontife, et remontant par une succession continue jusqu'à Jésus-Christ lui-même. C'est au corps des pastem^s qu'a principalement été confié le dépôt de l'Écriture et des traditions apostoliques avec leur sens impérissable. S'élève-t-il au sein de l'Église des controverses doctrinales qui mettent en péril l'unité de la foi , lien nécessaire de la société religieuse , il est évident qu'il appartient au corps des pasteurs de terminer les discussions par un jugement définitif et sans appel, et de fixer ainsi ce qu'il faut croire. Ce jugement est porté par le corps des pasteurs unis au souverain Pontife, dans les conciles généraux, ou hors de ces conciles, peu importe. Les conciles et les papes ne font pas des dogmes nouveaux, gardons-nous de le croire; ils sont les témoins de la tradition ; la révélation étant un fait, ils attestent un fait. Ils disent ce qui a toujours été cru et enseigné ; ils dressent des formules qui ne sont que l'expression pure, mais plus développée de la foi antérieure, et proscrivent les opinions étrangères qui avaient voulu troubler la pureté du fleuve traditionnel. Ces définitions des conciles et des papes détenninent le dogme, et forment une nouvelle source, une source essentielle de l'enseignement théologique. Tout ceci recevra
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dans la suite de cet enseignement les développements dans lesquels nous ne pouvons entrer aujourd'hui.
Ainsi rÉcriture, la tradition, les définitions de l'Église, telles sont les soorces spéciales où la théologie puise les principes qui lui servent de fondement et de base. Vous le voyez. Messieurs, c'est toujours la révélation divine conservée, perpétuée, interprétée.
Après cela, la théologie emprunte des principes secondaires à toutes les sources légitimes de la connaissance humaine. Comme elle n'est étrangère à rien, comme elle a des rapports nécessaires avec tous les développements humains, elle met à contribution la conscience, la raison, l'expérience , l'histoire , les travaux de la philosophie, la spéculation humaine. Elle trouve dans ces domaines divers des documents qui lui sont nécessaires, des confirmations de ses principes, des analogies avec ses doctrines ; mais elle place toujours à la tète de ces autorités humaines, ses saints docteurs, ses théologiens sûrs et fidèles.
Nous connaissons l'objet de la théologie; nous savons où il se trouve, où il faut le chercher. Maintenant, comment la théologie se comportet-elle avec son objet? qu'en fait-elle? Si elle ne fait que l'accepter par la volonté, par la soumission de la raison, elle ne se distingue pas de la simple foi. La foi sait que Dieu a parlé; elle croit à Dieu, elle adore sa parole* Mais la théologie,
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en s'appuyant sur la foi^ est quelque chose de plus que la simple foi . La tliéologie est la science de la foi. La théologie est Tapplication de toutes les facultés humaines^ par conséquent de Fintelligence, de la raison^ à l'objet de la foi. La théologie est un développement humain de la foi, discursus rationalis et naturalis , comme disent les théologiens. Quel est donc l'usage de la raison dans la théologie ? Quels sont les procédés rationnels qui constituent proprement la science théologique?
Les principes de la théologie sont des faits di« vins, des vérités divines données par la révélation, et qui ne sont pas toujours prouvées en ellesmêmes. Ces principes certains de toute la certitude de la révélation elle-même, ces principes, garantis par le témoignage infaillible du Dieu de toute vérité, sont systématisés, développés, prouvés, défendus, enfin expliqués par la raison autant qu'ils sont susceptibles de l'être dans l'état présent de nos facultés. Ici naît la philosophie de la théologie, la seule qui mérite véritablement ce nom, parce qu'elle est la seule complète.
Je dis que les vérités révélées sont d'abord systématisées par la raison humaine. Elle met de l'arrangement dans l'exposé de toutes les parties de la doctrine sacrée; tout est disposé dans l'ordre le plus naturel, le plus conforme a la vérité et à la nature des choses. On voit comment les vérités générales contiennent les vérités
particulières, comment les principes engendrent les conséquences. Il en résulte un ensemble , un " tout harmonieux qui embrasse Dieu , Thomme et le monde dans les rapports les plus élevés , les plus mystérieux qui existent entre eux. Mais l'intelligence ne se contente pas de disposer ainsi les vérités qui lui sont données. Elle les développe, en tire toutes les conséquences, en montre les applications. Ces principes sont-ils contestés, attaqués , le théologien les défend contre les adversaires qu'ils rencontrent. Ainsi, il prouve à l'hérétique que les dogmes contestés par l'hérésie sont contenus dans l'Écriture et dans la tradition , et ont toujours été professés par l'Église. Lorsque l'incrédulité s'élève contre le mystère et l'accuse d'être contraire à la raison, le théologien lui prouve qu'il n'y a pas de contradiction réelle entre la raison et la foi; que les vérités de ces deux ordres, partant d'une même source, ne peuvent être opposées entre elles. Mais cette preuve est purement négative; la spéculation théologique va plus loin, elle cherche , découvre et constate les convenances , les harmonies des mystères avec la nature de Dieu et celle de l'homme ; elle demande des analogies au monde physique et à la nature , des vérifications , des confirmations à la conscience et au cœur de l'homme ; elle décrit les merveilleux effets des doctrines divines sur l'homme et la société ; elle montre le perfectionnement progressif et inces-
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sant dont elles sont la source bienfaisante. S'ële- Tant plus haut encore ^ et sondant les lois les plus profondes de l'être, elle reconnaît dans le mystère l'expression la plus pai^aite, la plus sublime de ces lois. Ces spéculations ëlevées sont une sorte de démonsti^ation a y^nbn des mystères eux-mêmes; les plus grands saints y les plus grands docteurs ^ se sont livrés à ces hautes recherches, et, renfermées dans leurs bornes légitimes, elles sont le plus bel usage de l'intelligence , la source des plus ineffables jouissances qu'elle puisse goûter ici-bas. Sans doute il reste toujours dans le mystère un fond impénétrable et à jamais voilé à des yeux teri:estres; mais ces obscurités se trouvent dans toutes les sciences; mais ces obscurités n'empêchent pas le rayon lumineux d'arriver jusqu'à l'âme pour l'éclairer. Saint Pierre compare le mystère à un flambeau luisant au milieu des ténèbres , lucemahicens in caliginoso loco^Ce flambeau est environné de voiles et de nuages, je le veux , mais c'est toujours un flambeau : ne l'oubliez jamais , Messieurs.
Le domaine de la théologie n'est pas circonscrit dans la sphère des mystères de Dieu et des mystères de l'homme; le domaine de la théologie s'étend aussi loin que celui de la révélation et de la foi ; et comme la foi nous propose nonseulement les mystères, mais aus^i, et même avant
' aPetr., I, 19.
les mystères, toutes les vérités démontrables de l'ordre métaphysique et moral, et les revêt de son autorité , la théologie s'occupe aussi de ces vérités accessibles à la raison humaine. Saint Thomas nous donne en quelques mots pleins de sens les raisons pour lesquelles les vérités démontrables sont aussi proposées par la voie de la foi : c'est que ces vérités sont d'un accès difficile par la voie rationnelle de la démonstration, pour ceux mêmes qui ont le temps nécessaire et la capacité suffisante pour la suivre. D'ailleurs, cette voie, dans une évidente disproportion avec l'état intellectuel de l'immense majorité des hommes, est peu sûre en elle-même, et préserve difficilement l'esprit des plus graves erreurs sur les points les plus importants, comme l'expérience le prouve. Pour ces motifs, dit le saint docteur, la sagesse et la bonté divines ont voulu que les vérités même démontrables fussent proposées par la foi. Salubriterergo dwina providit clementia , utea etiam quœ ratio im^estigare potest, fide tenenda prœciperet, ut sic omîtes de facile possent dwinœ cogitationis participes esse y et ahsque duhiiatlone et errore \ Quant à ces vérités , les procédés de la théologie ne sont pas différents de ceux de la philosophie rationnelle : elle les traite par le raisonnement, en leur appliquant le principe de l'identité et de la contradiction.
' Summa adv, Geni., lib. i , cap, 4-
D'après tout ce que nous venons de dire, Messieurs, il faut nécessairement conclure que la théologie est une science , car elle a son objet déterminé , ses principes certains. Peu importe que ces principes ne soient pas toujours prouvés en eux-mêmes par la voie rationnelle, et ne jouissent pas toujours d'une évidence adéquate. Car , M es* sieurs , quelle est la science qui prouve ses principes? et tous les principes de toutes les sciences possèdent-ils toujours une évidence parfaite? Il suffit que les principes d'une science soient cei'^ tains , ou comme faits y ou comme idées. Les principes de la théologie sont certains, puisqu'ils sont révélés de Dieu même. Cette révélation divine , base de son autorité , est le point fondamental que la théologie établit d'abord ; et c'est la tâche que nous avons remplie l'an dernier.
La théologie est donc une science, mais avant tout une science d'autorité. Quel est l'homme épris de l'amour de la vérité , et poursuivant sans relâche la possession de ce bien suprême , qui n'ait senti le prix d'une autorité capable de prévenir et de guérir le doute , le doute, qui fait tant de mal à l'âme? Quel est l'homme qui n'ait appelé quelquefois le secours d'une autorité pour lui servir de guide dans les sentiers obscurs du monde suprasensible? L'existence de cette autorité est parfaitement conforme aux besoins et à la constitution de la nature humaine. Et quelle autre autorité y a-t-il pour l'homme et pour la raison que celle de la
M PAEBfliSEB LEÇON.
réyélatjon et de l'Église^ son éternel organe? La théologie, étant une science d'autorité et de foi, répond donc à un des besoins les plus profonds , les plus universels de notre nature.
Mais, à côté du besoin de croire, coexiste le be« soin de voir, de connaître, de se rendre compte. L'autorité et la foi n'ont même de prix qu'autant qu'elles préparent l'homme à la raison. Àutoritas fidem Jlagitat , dit saint Augustin ■ , et ratiani prœparat hominem. La théologie , pour être une science complète , doit donc être une science rationnelle, une science de raison; et vous venez de voir la magnifique part qui est réservée à la raison dans la théologie. Ce rôle, il est vrai , est subordonné; la raison ne domine pas, elle sert, dans la théologie. Cette subordination est déterminée et par l'objet de la théologie, qui est l'infini, et par l'autorité sur laquelle elle est appuyée , l'autorité de Dieu , et enfin par l'infirmité même de notre nature. Notre science des choses di« vines ici-bas n'est qu'à son aurore; le jour de l'infini commence à peine dans les régions de l'âme. La modestie, la réserve, la soumission conviennent donc parfaitement à la raison ; et quand elle sort de ce rôle, quand elle devient altière et orgueilleuse , quand elle affecte l'indé- , pendance, elle s'égare, elle tombe, elle se dessèche et périt.
' Augnst., de Fera religione.