DB LA THÉOL061B. S
Une autre conclusion de tous les principes posés f c'est que la théologie et la philosophie sont distinctes, mais ne doivent jamais être séparées. La philosophie part de révidence, et se renferme dans son domaine : aussi est-elle absolument insuffisante^ et ne correspond -elle nullement k tous les besoins de l'homme. La théologie, au contraire, part de la foi, s'élève progressivement à l'évidence, et embrasse dans sa sphère l'infini tout entier. Distinctes par leur objet, distinctes par leur méthode j la théologie et la philosophie ne peuvent cependant subsister et fleurir l'une sans l'autre. D'un côté, l'insuffisance absolue de la philosophie; de l'autre, la nécessité d'introduire dans le domaine théologique la spéculation rationnelle, telles sont les bases solides de l'alliance de ces deux sciences nécessaires au monde. La rupture de cette alliance , la séparation violente de la philosophie et de la théologie est un attentat de lèse-humanité, fécond en malheurs de tout genre. Vous voulez faire de la philosophie pure, dites-vous; vous voulez procé-^ der comme si Dieu n'avait pas donné une parole au monde, comme s'il n'avait pas résolu lui-même les grands problèmes de la destinée humaine; vous vous placez dans la déplorable position des philosophes avant le christianisme : eh bien ! vous serez puni de votre égarement ou de votre témérité par la versatilité de vos doctrines , par l'inutilité de vos efibrts ; vous serez réduits à exhumer
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du passé quelque vieux système que rhumanitéa déjà flétris de sa réprobation . Non , vous ne pouvez vous passer de la théologie. La théologie , je Iç reconnais de grand cœur, ne peut non plus se passer de la philosophie, car alors elle ne correspondrait pas à tous les besoins de Tâme. La théologie et la philosophie sont donc deux soeurs qui ne peuvent vivre l'une sans l'autre, qui ont besoin de s'aider, et qui doivent marcher unies. Une philosophie théologique , une théologie philosophique, voilà, Messieurs, ce qui convient au monde, surtout au monde d'aujourd'hui. Quelle n'est pas la nécessité d'une science ainsi conçue! Quel vide immense la théologie ne laisset-elle pas dans le monde livré aux stériles expériences des philosophes rationalistes! Vous ne connaissez pas Dieu , vous ne connaissez pas l'homme; vous laissez ces grands objets dans une vague indétermination , comme dans un ténébreux nuage, et vous voulez ensuite constituer une science de la société , une science de la nature, une science même de l'art! Et vous ne vous apercevez pas que la plupart de vos principes sont fautifs , que vous laissez derrière vous des lacunes béantes qui accusent l'impuissance de vos doctrines. Par vos procédés, on arrive à une science politique et économique qui matérialise la société, abaisse les âmes et les courages, engendre le despotisme ou l'anarchie; a une science de la nature sans profondeur, sans lien, sans unité.
sans vie ; à des théories de Fart qui ne sont que les rêves d'une imagination déréglée. C'est, Messieurs, que toutes les sciences touchent à Dieu, à l'infini, et que tant que Dieu n'est pas connu, l'ombre gigantesque de cet inconnu se projette sur la science, et l'enveloppe de ses voiles. La théologie a des rapports nécessaires à toutes les sciences ; et tout homme aujourd'hui , tout homme jeune qui a du loisir et du courage, doit désirer de s'initier h cette science divine.
Vous l'avez senti. Messieurs, le besoin de la théologie; votre présence dans ce lieu me l'atteste.
D'après ce court exposé vous pouvez déjà vous convaincre de la nécessité, de la beauté, de l'ex-. cellence de cette science. Sans parler des résultats de la théologie pour le perfectionnement .moral de l'homme, et l'accomplissement de ses destinées les plus hautes, de ses destinées surnaturelles, elle peut exercer sur toutes vos facultés la plus heureuse influence. Songez que c'est la théologie qui a inspiré le génie politique de Suger, comme le génie poétique de Dante, comme le génie philosophique de Pascal et de Leibnitz. Les grands artistes des xv^ et XVI® siècles n'étaient-ils pas aussi théologiens? La théologie peut élever vos âmes, décupler vos talents, tremper vos caractères, et faire de vous des hommes utiles à la pairie. Pour arriver l\ ces résultats, il faut du sérieux, de Tassiduilé, de la
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méditation^ des lectures, du travail; il faut surtout une intention droite , la pureté du cœur et la prière. Âh! s'il y avait parmi vous. Messieurs; des jeunes hommes épris de l'amour de cette science, et qui voulussent la cultiver, je leur prêterais mon concoui's avec un entier dévouement; mes efforts et mes peines recevraient une bien douce récompense. La théologie est quelque chose de trop grand, de trop saint pour être jamais regardée comme un passe-temps. Apportons tous ici le zèle et la gravité que demande cet enseignement, alors nous en recueille-* rons les fruits.
Utilité de Phistoire de la théologie. — Résumé de la leçon précédente. ~ Deux parties dans la théologie : Tune immuable, l'autre mobile ; fondement de l'histoire de cette science. — Trois époques dans cette histoire : première époque , qui embrasse les six premiers siècles. — Caractère des temps apostoliques , qui détermine celui de la théologie dans ce siècle déformation; saint Ignace. — Les apologies, premiers essais de la controverse et de l'exposé scientifique du christianisme; Athénagore et saint Justin. — L'école d'Alexandrie et son influence sur la théologie : Origèoe, ses travaux, sa méthode. — État de la science chrétienne dès le ii* et le m* siècle. — Prodigieux développement de la théologie dans le IV* et le y siècle ; les Pères et leurs travaux ; saint Athanase et saint Augustin; philosophie théologique; littérature chrétienne ; transformation du monde ■ .
Après TOUS avoir entretenus dans la première leçon de la nature de la théologie , avant de traiter de la méthode qui doit nous diriger dans nos études, j'ai cru qu'il serait utile de vous présenter un sommaire de l'histoire de la théologie. La connaissance du développement historique de cette science, des phases diverses par lesquelles elle est passée, des méthodes qui ont été suc*cessivement employées dans son enseignement, vous aidera à mieux pénétrer encore la nature et l'importance de cette science, et vous dis-
» Auteurs à consulter : i®. D. Ceillier, Histoire générale des auteurs ecclésiastiques ; a'». Elie Dupin, Nouvelle Bibliothèque ecclésiastique; 3". Fleury, Histoire ecclesiastiqud ; 4*. Tillemont, Mémoires,
posera à bien comprendre la méthode que nous vous proposons d'adopter. Quel spectacle d'ailleurs plus intéressant en lui-même que celui que nous présente l'histoire de la théologie! Et si l'histoire d'une science quelconque , l'histoire de sa formation et de ses progrès , de ses fortunes diverses, de la part d'influence qu'elle a eue sur les destinées de l'humanité et la marche de la civilisation, est un objet si attachant, que sera-ce lorsqu'il s'agira- de la science qui est le développement le plus élevé de l'esprit humain , et qui a exercé sur la destinée humaine l'influence la plus décisive?
Dans la dernière leçon , nous avons défini la théologie : « La science qui discourt de Dieu et des choses divines, d'après les vérités révélées , proposées par l'Eglise. » La raison humaine, avons-nous dit, qui est elle-même une révélation naturelle, peut conduire l'homme jusqu'au parvis du monde divin. Mais lorsque l'homme, poussé par l'irrésistible instinct de sa nature, veut s'avancer dans ce monde et y faire des découvertes, il voit bientôt la lumière de son astre pâlir j sans guide et sans appui, il ne peut plus faire un seul pas assuré. Dieu qui , à l'origine des choses , créa la raison par le don de la vérité , n'abandonne jamais la créature sortie de ses mains. Des révélations successives, toutes calquées sur la constitution de la nature humaine, sont venues continuer et achever l'éducation du genre' hu-
main ; et Dieu est toujours présent au milieu de la société qu'il a rendue dépositaire de ses manifestations.
Ces révélations divines sont des faits historiques qui occupent le premier rang dans les annales de l'humanité; des faits prouvés et vérifiables par leurs caractères et par leurs résultats. Lorsque l'homme s'est convaincu de la vérité et de la divinité de ces grands faits , lorsqu'il a ouvert son cœur aux impressions divines de la grâce, il fait acte de foi à la parole divine. Cet acte , cette foi, crée en lui, si j'ose ainsi m'exprimer, un sens, un organe nouveau, capable de le mettre en rapport avec le monde supérieur et divin , que la raison entrevoit, mais où il ne lui est pas donné de pénétrer. Cette foi est une lumière nouvelle qui purifie, fortifie la raison^t l'élève au-dessus d'ellemême. Loin d'être détruite par la foi , la raison est donc ennoblie et agrandie par elle : la foi conduit l'homme a l'intelligence. Alors une science nouvelle , une science toute spéciale sort de la foi : cette science , Messieurs , vous le savez , c'est la théologie. La i^aison , appuyée sur la foi , s'approprie ses données , ses principes , ses vérités ; les dispose, les développe, les prouve, les explique : ainsi est constituée la science théologique, ou la théologie philosophique.
Dans la théologie, nous voyons donc deux objets bien distincts : des vérités données, révélées; des dogmes contenus dans l'Écriture et
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dans la tradition, proposés par l'Église et soHr* vent rigoureusement définis par elle. Cette partie est éternelle, immuable, invariable. C'est la base posée par Dieu lui-même, base immobile, qui voit passer à ses pieds les générations humaines, et qui, souvent battue par les flots tumultueux de la pensée , reste toujours inébranlable à leurs coups. Rendons grâces à Dieu, Messieurs, qu'à coté des principes éternels et nécessaires de la raison, immuables aussi par conséquent, il y ait d'autres doctrines plus élevées, et qui cependant ne sont pas purement rationnelles , possédant aussi cette immutabilité que nous attribuons nécessairement au vrai ; des doctrines qui, au milieu de cette rapidité, de cette fluidité des choses et des pensées humaines , conservent le caractère de l'absolue immutabilité de Dieu : là est une preuve frappante de leur origine divine. Sur cette base absolument divine s'élève le travail de la raison humaine, qui forme le second objet de la théologie. Ce travail est soumis à toutes les conditions des choses humaines , au développement, à la mutation, à la succession, au progrès. C'est pour cela que la théologie a une histoire, et que nous pouvons vous raconter ses phases diverses.
Quels ont été , Messieurs , dans la succession des âges chrétiens, car nous nous renfermons ddns cette période , les actes de la raison humaine apptiquée à l'objet divin de la révélation? Com-
HISTOIBB BE Vk TBBOLOGIE. 8t
ment ces véritës ont-elles été exposées , développées, prouvées, expliquées? Quelle méthode a-t-o.n suivie dans ces ti^vaux divers? Quelle philosophie nouvelle de Dieu et de Thomme en est surgie? Quelle action cette philosophie a-t-elle exercée sur la marche générale de la civilisation, et sur le perfectionnement de la nature humaine?
Voilà certes, un grand, un beau sujet d'études , bien propre à vous affectionner de plus en plus à la théologie, à vous ai faire comprendre toute Texcellence. Ce sujet ne sera traité que d'une manière extrêmement rapide et sommaire ; nous ne ferous même que l'esquisser et que dessiner çà et là quelques traits de ce grand tableau \
Pour mettre quelque ordre dans cet exposé , je diviserai l'histoire de la théolc^ie en trois grandes époques : la premièi^e , qui s'étend jusqu'au VI'' siècle ; la deuxième, qui embrasse tout le moyen âge ; la troisième enfin, qui traite des temps modernes. Aujourd'hui nous ne nous occuperoiis qiie de la première époque.
Vous n'ignorez pas , Messieurs , que la plupart des premiers disciples des apôtres, la plupart des premiers chrétiens furent des hommes simples
' Noas prions le lecteur de ne jamais perdre de vue cet avertissement dans les deux leçons consacrées à l'histoire de la théologie; il ne s'agit pas même ici d'un sommaire complet où ne seraient omis aucun fait ni aucun personnage important. Quoique nous sentions toutes les lacunes de ce rapide exposé , nous laissons cependant subsister ces leçons, dans la persuasion ^'eUes pourront être utiles.
et sans culture, des hommes du peuple. Saint Paul lui-même nous apprend qu'il n'y avait pas dans la communauté chrétienne un grand nombre d'hommes riches et nobles : non multi dmtes , non multi nohiles. Si de temps en temps il se joignait à ces premiers fidèles des hommes et des femmes illustres, des membres de l'aréopage d'Athènes ou du sénat de Rome, des personnages consulaires, c'était une exception. L'oeuvre que le christianisme accomplissait au i" siècle était de préparer un monde nouveau , en jetant bien profonde la base sur laquelle il devait s'élever. Cette base était la foi, la foi, capable de vaincre toutes les résistances , tous les obstacles. De là le caractère de cette époque d'origine et de formation. Ce premier siècle fut et devait être beaucoup plus pratique que spéculatif, beaucoup plus à l'action qu'à la parole. La doctrine était perpétuée par une tradition orale et vivante; elle était concentrée dans quelques paroles graves et simples qui ont retenti jusqu'à nous^ dans le symbole des apôtres, premier abrégé de la théologie chrétienne. La foi se prouvait alors d'une manière bien simple et bien efficace. Les témoins de la vie, de la mort, de la résurrection de l'Homme-Dieu étaient la , vivants, répandus dans le monde entier; ils disaient : Voilà ce que nous avons vu. Voulez-vous vous assurer la paix de l'âme? voulez- vous arriver au vrai bonheur? croyez. S'élevait-il quelques discussions parmi les premiers fidèles, un
mot sorti de la bouche d'un apôtre ou d'un premier disciple les terminait pour tous les hommes sincères. Enfin, cette foi se justifiait aux yeux de tous par le renouvellement qu'elle opérait dans l'homme tout entier , par les vertus inconnues qu'elle enfantait; elle faisait régner la paix, la fraternité, l'égalité j elle répandait autour d'elle toutes sortes de bienfaits,
La foi avait pour se propager un moyen plus efficace que la discussion , plus puissant que l'éloquence humaine. Quel spectacle nouveau venait étonner et émouvoir ce vieux monde romain, usé de scepticisme et de vices, ce monde endormi dans le pins honteux esclavage qui eût jamiais flélr?la terre, lorsque le martyr était cité devant le proconsul ou l'empereur! Écoutez, Messieurs, dans un seul fait tous les faits de ce genre *• « Trajan, après avoir vaincu les Daces, passa en Orient, la neuvième année de son empire, 106 de Jésus-Christ, marchant en Arménie pour combattre les Parthes. Comme il était à Antioche , Ignace, disciple des apôtres et évéque de cette ville, fut amené devant lui. « Qui es-tu, malheul'eux , lui dit l'empereur, qui méprises nas ordres et persuades aux autres de se perdre? » Ignace ayant dit son nom de l^héopfiorejqai signifie porte- Dieu^ Trajan dit : « Qui est celui qui porte Dieu? » Ignace répondit : « Celui qui a Jésus-
' Fieiiry, Biiit, ecci,, t. J , 1. m.
Christ dans le cœur. » Trajan dit : « Tu crois donc que nous n'avons pas aussi dans le cœur les dieux qui combattent avec nous contre nos ennemis? » Ignace dit : « Tu te trompes de nommer dieux les démons des gentils. Il n'y a qu'un dieu qui a fait le ciel, et la terre, et la mer, et tout ce qu'ils contiennent; il n'y a qu'un seul Jésus- Christ, fils unique de Dieu , au royaume duquel j'aspire. » Trajan dit ; « Tu parles de celui qui a été crucifié sous Ponce-Pilate? » Ignace dit : « Celui qui a crucifié mon péché avec son auteur, et qui met toute la nature et les démons sous les pieds de ceux qui le portent dans le cœur. »
Trajan dit : w Tu portes donc en toi le crucifié ? » Ignace dit : « Oui, car il est écrit : j'habiterai et marcherai en eux. w Trajan prononça cette sentence : « Nous ordonnons qu'Ignace, qui dit porter en lui le crucifié, sera enchaîné et conduit a Rome par les soldats, pour être dévoré par les bêtes dans les plaisirs du peuple. » Ignace s'écria, plein de joie : « Je vous rends grâce. Seigneur, de m'avoir honoré de la charité parfaite envei'S vous, pour être chargé de chaînes de fer comme votre apôtre Paul. » Quel langage. Messieurs, et quel contraste ! « Celui-là porte Dieu qui a Jésus-Christ dans le cœur. — Nous portons dans le cœur les dieux qui combattent nos ennemis. » Deux mondes sont là en présence et en lutte ; et combien ces idées , ces sentiments, ce courage modeste et calme, mais invincible, devaient agir sur les esprits!
Ignace , en quittant Antioche et pendant 8on voyage vers Rome^ écrivit aux églises d'Asie des lettres d'adieu qui, avec l'interrogatoire que nous venons de rapporter, nous retracent , dans toute sa puissance , la grande figure de cet âge héroïque. Arrivé à Smyrne, le saint évêque, trouvant là des Êphésiens qui partaient immédiatement pour Rome et devaient y arriver avant lui, écrivit aux fidèles de cette ville pour les détourner du dessein où ils étaient d'empêcher sa mort par leurs sollicitations et le crédit dont jouissaient plusieurs d'entre eux. « Je crains , dit-il, que votre charité ne me nuise... Je n'aurai jamais une aussi belle occasion d'arriver à Dieu. Si vous ne parlez pas de moi, j'irai à Dieu; si vous m'aimez selon la chair, je retournerai k la course. Vous ne pouvez me procurer un plus grand bonheur que d'être immolé tandis que l'autel est encore prêt... Je vous en conjure, ne m'aimez pas à contre-temps ; souffrez que je sois la pâture des bêtes, qui me feront jouir de Dieu. Je suis le froment de Dieu, et je serai moulu par la dent des bêtes pour devenir un pain tout pur de Jésus-Christ. Flattez plutôt les bêtes , afin qu'elles soient mon tombeau et qu'elles ne laissent rien de mon corps , de peur qu'après ma mort je ne sois a charge à quelqu'un. Je serai vrai disciple de Jésus-Christ, quand le monde ne verra pas même mon corps.... Dieu veuille que je jouisse des bêtes qui me sont préparées. Je sou-
haite de les trouver bien prêtes, et je les flatterai afin qu'elles me dévorent promptement et qu'il ne m'arrive pas, comme à quelques-uns, qu'elles n'ont osé toucher. Si elles ne voulaient pas , je les forcerais. Pardonnez-moi , je connais ce qui m'est utile. Maintenant, je commence à être disciple. Aucune créature visible ni invisible ne m'empêchera d'arriver à Jésus-Christ; que le feu, la croix, la division de mes membres, la séparation de mes os, la destruction de mon corps, viennent sur moi , pourvu seulement que je jouisse de Jésus- Christ. Je vous écris vivant et amoureux de la mort. Mon amour est crucifié. Ce n'est point un feu matériel, mais une eau vivante qui parle en moi et me dit : allons au Père. Je ne suis sensible, ni à la nourriture corporelle, ni aux plaisirs de cette vie. Je désire le pain de Dieu, le pain céleste, le pain de vie , qui est la chair de Jésus-Christ. Je désire le breuvage de Dieu , son sang, qui est la cliarité incorruptible et la vie sans fin. »
Ce langage si nouveau, cette foi si profonde, cet amour si passionné pour Jésus-Christ et pour Dieu, cet enthousiasme du martyre, convenaient bien à un homme qui avait connu personnellement Jésus- Christ lui-même, et qui avait été le disciple des apôtres! Avec la vérité des faits évangéliques, tout cela est naturel, tout cela se conçoit facilement. Si vous la révoquez en doute, ce langage, ces sentiments , qui n'étaient pas d'ailleurs le langage et les sentiments d'un seul homme, mais de toute la
communauté chrétienne, sontà jamais une énigme inexplicable.
Mais revenons h notre sujet. Dans cet interrogatoire, dans cette lettre, tout le premier siècle vit et se révèle à nos yeux. Elle y est vivante et palpitante cette foi immense et indomptable qui seule pouvait vaincre le monde; elle y est avec son caractère propre, son élévation, sa profondeur, sa puissance de transformation et de régénération; mais en même temps avec cette naïveté, cette simplicité étrangères à toute considération rationnelle, à toute discussion scientifique, comme il convenait bien a cet âge qui touchait aux faits générateurs de la foi, à ces faits qu'il était si aisé de vériiier. Cependant cette foi contenait déjà en germe toute la science des choses divines que le génie des Augustins, des Thomas d'Aquin, des Bossue t développera plus tard. Ainsi, toutes les beautés de la poésie et de l'éloquence chrétiennes étaient renfermées dans ces simples récits, dans ces exhortations paternelles que le pontife de l'Église primitive adressait aux fidèles pressés autour de lui dans l'obscurité des cryptes et des catacombes. Ainsi, tout l'art chrétien , qui plus tard couvrira la terre de ses chefs-d'œuvre, et enfantera toutes les merveilles du moyen âge et de la renaissance chrétienne , était en germe dans ces grossières, mais touchantes ébauches qu'on vénère avec une indicible émotion au sein même des catacombes.
Le spectacle de la foi et des vertus chrétiennes devait produire son eiFet. Le monde s'ébranlaitj il se sentait animé par un esprit nouveau; de toute part^ malgré les persécutions et la puissance conjurée des prêtres , des philosophes e1 des Césars f on se précipitait vers l'Église j les petits et les grands^ les ignorants et les savants y entraient en foule. Cependant, la doctrine nouvelle était méconnue, calomniée. Alors, des chrétiens, qui avaient été philosophes, entreprirent ces apologies fameuses que l'antiquité nous a conservées, et qui ont été les premiers essais de la défense du christianisme. N'attendez pas de moi une analyse de ces apologies ; je ne puis que les caractériser d'une manière très-générale.
La vérité et l'erreur, le bien et le mal, luttent éternellement sur cette terre ; c'est une des lois les plus profondes du monde. Le christianisme qui, dans le premier siècle, n'avait guère combattu qu'en répandant son sang et en mourant, dès le second, appelle a lui l'érudition , la logique, l'éloquence, la raison; et alors commence entre la vérité et l'erreur une controverse qui ne doit pas avoir de fin sur cette terre. Philosophes convertis , les apologistes de ce siècle ^ Athénagore et Justin, développèrent dans leurs écrits une supériorité de talent et de science qui nous étonne et nous ravit. Avec quelle puissante logique ils repoussent les accusations d'athéisme, , de débauche et d'homicide qui circulaient contre
les chrétiens ! Toutefois ils ne se tiennent pas seulement sup la défensive, ils prouvent la vérité de la doctrine chrétienne par d'excellents raisonnements; la réalité de la révélation par les miracles et par les prophéties , mais surtout par les prophéties ^ argument plus propre à frapper leurs adversaires. Déjà brillent dans leur exposition des idées profondes et neuves sur la nature de Dieu et sur celle de l'homme. Ils vont plus loin , ils attaquent par la logique et par l'histoire le paganisme et la philosophie. Cependant ils adressaient ces apologies aux prolecleurs tout-puissants des cultes établis^ aux empereurs et aux empereurs philosophes ; et pendant que tout tremblait et pliait^ ils tenaient un langage plein d'une noble indépendance; ils plaidaient avec courage la cause de la vérité, de la justice, de la liberté. Comme ils triomphent, quand ils montrent les absurdités, les immoralités, les contradictions du polythéisme ! Il est beau surtout de voir Athénagore réduisant au néant les explications allégoriques par lesquelles , dans ce siècle, on voulait étayer le polythéisme croulant de toute part. (( Que Jupiter soit le feu, Junon la terre, Pluton l'air et Nestis l'eau, le feu, l'eau et l'air n'en seront pas moins des éléments, et aucun d'eux ne sera Dieu, ni Jupitei% ni Junon, ni Pluton. Toute organisation, toute création n'est autre que la matière divisée et façonnée par Dieu. Le feu, l'eau, la terre, l'air et la sympathie qui règne
entre eux , voilà^ selon Empédocle, l'universalité des choses. Sans la sympathie qui les unit, elles ne pourraient subsister; la discorde les confondrait. Gomment pourrait-on faire de ces choses des dieux? L'amitié commande, suivant Empédocle, et les éléments composés obéissent. Celui qui commande, voilà le maître. Mais en attribuant une même nature à celui qui commande et a celui qui obéit, nous égalons, au mépris du bon sens, la matière corruptible, mobile et changeante au Dieu éternel, immortel et toujours semblable à lui-même \ »
Voulez-vous, Messieurs, entendre la conclusion de saint Justin contre la philosophie? écoutez ces belles et nobles paroles : « J'abandonne Platon, non que sa doctrine soit contraire à celle de Jésus-Christ, mais parce qu'elle ne lui est pas en tout semblable. Je porte le même jugement des autres, c'est-à-dire des disciples de Zenon, et de vos poètes et de vos historiens. Car, voyant quelque portion de la raison divine semée partout, et sentant son harmonie avec leur propre nature, ils en ont miagniiiquement parlé; mais quand ils ont accueilli, sur des points plus graves, des doctrines contradictoires, leur science n'a plus été si belle, ni si incontestable. Tout ce qui , chez les autres, a été bien pensé et bien dit nous appar-
* Legaiio pro chvistianis, §. UQ, p. 298, édit. des l)énédictins.
tient à nous chrétiens M Mais tous ces écrivains, a l'aide du germe naturel et inné de la raison, ne purent voir qu'obscurément les réalités. Autre chose est la semence et l'image communiqués proportionnellement à notre faiblesse, autre chose l'objet même dont la communication et l'image se font en nous selon la plénitude de la grâce \ »
Il y avait a peine cent cinquante ans que Jésus- Christ avait quitté la terre, et déjà de telles paroles étaient adressées par les chrétiens aux maîtres du monde.
Les païens et les philosophes n'étaient pas les seuls adversaires du christianisme; il y avait aussi les juifs. Le dialogue de saint Justin avec Tryphon nous montre l'argumentation tirée des prophéties qu'on employait déjà, avec tant d'art et de puissance, contre cette nation coupable. Dans les ouvrages de saint Irénée etdeTertullien, nous apprenons aussi que la controverse avec les hérétiques était dès lors tout appuyée sur l'autorité des traditions apostoliques.
Nous venons de voir le christianisme se montrer au grand jour; employer h son profit toutes les connaissances humaines; parler à la raison et à l'intelligence. Le moment d'un développement bien supérieur à celui que nous venons de constater est arrivé pour lui. Alexandre le Grand avait fondé, près de l'embouchure du Nil , une
' "Offa ovv nxpà ttkti /«>w5 ttp-fiTXi , »j/jiwv r&iv x/»iffTcav&iv èyrt. ' j4pnlogic 2, §. i3, p. 97, édit. des bénédictins.
42 DEUXIÈME LEÇOH.
ville dont il youlait faire le point de jonction de l'Orient et de l'Occident. Fidèle à sa destinée , Alexandrie accueillait dans son sein tous les peuples y toutes les erreurs ^ toutes les doctrines. De bonne heure le christianisme y avait eu de nombreux disciples. Dans l'église fondée par saint Marc, il avait toujours existé une école de lettres chrétiennes , qui acquit un éclat nouveau lorsqu'elle fut gouvernée par Pantène, philosophe stoïcien devenu chrétien, et ensuite par Clément, platonicien converti. Cette école, qui a exercé une si grande influence sur la théologie , mérite de nous arrêter un instant. Une succession de maîtres, tels que Pantène, Clément, Origène, tous hommes de sainteté et de génie; là rivalité avec les écoles des juifs et des païens, nombreuses et célèbres dans cette ville; l'activité immense des esprits dans ce centre intellectuel du monde; toutes ces causes contribuèrent à donner à l'école chrétienne d'Alexandrie le premier rang parmi toutes les autres, qui déjà étaient fondées dans l'Église. Elle se signala par degrands et d'importants travaux : pour me borner, je mécontenterai de vous donner un aperçu de ceux d'Origène , le plus célèbre de ses docteurs.
Par les mains d'Origène l'exégèse biblique fut fondée j la controverse reçut de nouveaux développements; une systématisation complète de la doctrine fut essayée , et la philosophie théologique prit naissance. Origène donna une édition des
HISTOIRS DE tk THEOLOGIE. 43
textes sacrés à plusieurs colonnes^ afin qu'on pût comparer entre elles les diffërenles versions. De la les iétraples , les hexaples, et les octaples, suivant le nombre des colonnes. Il ne se borna pas à procurer l'exactitude et la pureté des textes, ses savantes et éloquentes homélies n'étaient qu'un commentaire dogmatique et moral des livres saints. Avec Origène, la controverse fit un pas en avant; elle s'agrandit et se précisa. Dans son livre contre Celse, Origène ne se contente pas de détruire les objections particulières de ce philosophe, il en sape les fondements et établit solidement la religion chrétienne , non par des raisonnements abstraits, mais par des faits, par les prophéties qui ont promis Jésus-Christ, par ses miracles et par les moeurs de ses disciples. On trouve dans cet écrit tout le fond de l'argumentation moderne en faveur du témoignage apostolique. Dans le livre des Principes y Origène jeta les bases d'un exposé méthodique de la doctrine révélée et d'une philosophie chrétienne. Il avait été précédé dans cette carrière par saint Théophile d'Ântioche. Mais nul de son temps ne poussa ces travaux aussi avant que lui. Altéré par les hérétiques, le livre des Principes ne nous est pas parvenu tel qu'il est sorti des mains de son auteur, de sorte qu'il est difficile de se faire une idée bien juste de la doctrine de ce beau génie.
Mais un objet plein d'intérêt pour nous est de connaître la méthode d'enseignement que
Ton suivait dans cette école d'Alexandrie, présidée par de tels maîtres , et où se formèrent tant de grands hommes, tant de saints et tant de martyrs. Nous devons au plus illustre disciple d'Origène, à saint Grégoire Thaumaturge, un exposé plein de charme et d'intérêt de cette méthode. Le grand évéque de Néo-Césarée nous raconte comment Origène, après avoir préparé ses disciples a son enseignement par une suite de discours engageants, et dont ils ne pouvaient se défendre, commençait à leur donner les leçons de la vraie philosophie. « Premièrement, il les instruisait de la logique, en les accoutumant à ne recevoir ni rejeter au hasard les preuves , mais à les examiner soigneusement sans s'arrêter à l'apparence ni aux paroles dont l'éclat éblouit, ou dont la simplicité dégoûte, et à ne pas rejeter ce qui semble d'abord un paradoxe et se trouve souvent le plus ver ftable; en un mot, à juger de tout sainement et sans prévention. Ensuite il les appliquait à la physique, c'est-à-dire à la considération de la puissance et de la sagesse infinies de l'auteur du monde, si propre à nous humilier. Il leur enseignait encore les mathématiques, principalement la géométrie et l'astronomie , et enfin la morale, qu'il ne faisait pas consister en vains discours, en définitions et en divisions stériles, mais il l'enseignait par la pratique, leur faisant remarquer en eux-mêmes les mouvements des passions, afin que l'âme, se voyant comme dans un miroir, pùtarra-
cher jusqu'à la racine des vices, et fortifier la raison qui produit toutesles vertus. x4uxdiscoursiljoignait les exemples, étant lui-même un modèle de toutes les vertus. Après les autres études, il les amenait à la théologie, disant que la connaissance la plus nécessaire est celle de la première cause. Il leur faisait lire tout ce qu'en avaient écrit les anciens, soit poêles, soit philosophes, grecs ou barbares, excepté ceux qui enseignaient expressément l'athéisme. Il leur faisait tout lire, afin que , connaissant le fort et le faible de toutes les opinions, ils pussent se garantir des préjugés; mais il les conduisait dans cette étude, les tenant comme par la main, pour les empêcher de broncher et pour leur montrer ce que chaque secte avait d'utile, car il les connaissait toutes parfaitement. Il les exhortait à ne s'attacher à aucun philosophe, queh|ue réputation qu'il eût, mais à Dieu et h ses prophètes. Ensuite il leur expliquait les saintes Ecritures, dont il était le plus savant interprète de son temps '. » C'est là qu'il leur montrait la suite et l'ensemble de toute la doctrine chrétienne, et élevait leurs âmes à l'intelligence des vérités révélées.
Il faut en convenir. Messieurs, cette méthode était large et puissante : elle embrassait l'encyclopédie de toutes les connaissances alors existantes, et les ramenait toutes à leur centre, qui est Dieu ;
' Flcury , IJist, ceci. , t. II, l. v.
la théologie ëtait comme le couronnement et le faîte de tout l'édifice scientifique. Combien cette méthode était propre à féconder l'esprit, à fortifier Tâme, à développer toutes les vertus. Elle avait encore un plus haut mérite , celui de former des martyrs; vous savez que l'école d'Origène fut appelée une pépinière de martyrs. Des méthodes semblables étaient suivies dans les autres écoles chrétiennes ; mais nous ne pouvons pas en parler dans ce rapide aperçu. A peine au monde depuis deux siècles, le christianisme était déjà arrivé à ces résultats. Pendant que tout croulait autour de lui , pendant que le néoplatonisme et l'éclectisme alexandrins se livraient à une spéculation sans principe et sans règle, qui aboutissait à des extravagances, le christianisme, nourri de cette foi puissante qui était son principe vital, fortifié par les luttes sanglantes du martyre, développé par les mâles exercices de cette méthode si rigoureusement scientifique et rationnelle , pi^ parait au monde des idées, des caractères, des sentiments nouveaux, une civilisation nouvelle. Aussitôt que la paix va être donnée à l'Église, vous allez voir cette civilisation fleurir avec un éclat, une richesse, une abondance qui dépassent, sous certains rapports, tout ce que le inonde avait connu ; et le caractère incommunicable de cette civilisation, qui arrêtera un moment le monde se précipitant vers sa ruine, sera de proclamer toutes les vérités, et de faire naître toutes les vertus.
Un demi-siècle après la mort d'Origène, Con* stantin pacifiait l'Église.
Ici, Messieurs, s'ouvre une carrière immense , dont je ne puis pas même espérer de tracer une légère ébauche. La théologie va tout animer, tout inspirer, tout féconder j mais avant de parler de ce qu'elle fit, disons un mot de ce qu'elle était.
Les noms des grands hommes qui furent l'ornement du iv** et du v** siècle de l'Église sont dans toutes les bouches , et on ne peut les prononcer sans se représenter l'image du génie et de la plus pure verta L'Orient avait Athanase, Basile de Césarée ,• Grégoire de Nazianze, Chrysostômej l'Occident se glorifiait de Jérôme, d'Ambroise, d'Augustin, de Paulin de Noie, de Léon le Grand. A côté de ces grands hommes, il y en avait d'autres qui possédaient aussi les talents de l'esprit et les dons de la sainteté. La théologie s'enrichit de tous les travaux de ces hommes et se développa avec une étonnante puissance. Saint Jérôme, continuant Origène, traduisait l'Écriture sainte et l'expliquait par de savants et profonds commentaires. Eusèbe de Césarée créait l'histoire ecclésiastique. La morale évangélique, exposée dans un style noble et digne par saint Ambroise, parée de toutes les richesses et de tous les ornements de la plus haute éloquence par saint Chrysostôme, laissait bien loin derrière elle Socrate, Cicéron et Sénèque. La théologie dogmatique surtout attei-
giiit de grandes et magnifiques proportions. Les hérésies qui divisèrent l'Église dans ces siècles, Tarianisme, le pélagianisme^ qui voulaient implanter au sein du christianisme un vague et inutile déisme, et qui ramenaien't le monde au paganisme, fournirent aux docteurs chrétiens l'occasion d'approfondir les dogmes fondamentaux du christianisme, d'en pénétrer les idées, d'en déduire toutes les conséquences, d'en expliquer toute la philosophie divine. Ainsi, les travaux antérieurs furent complétés.
Saint Athanase, dont le nom rappelle toute la puissance de la volonté et du caractère portée au degré qui fait le héros, Athanase, à la vie duquel s'attache un intérêt si dramatique, et qui soutint contre le monde arien, contre ses empereurs et ses évêques, une lutte de quarante ans, où il n'eut d'autre appui que son génie et ses vertus, et dont cependant il sortit victorieux, Athanase développa le dogme de la Trinité avec une invincible logique, et montra l'accord parfait , l'harmonie des idées chrétiennes touchant ce mystère, qui jette sur la nature divine de si profondes clartés.
Quelques années après, un homme, non moins grand qu'Athanase par le génie, et qui avait peutêtre sur lui la supériorité de l'imagination et de la sensibilité, saint Augustin, fut amené, par les hérésies qu'il eut à combattre, à développer, sous toutes ses faces , le dogme de la création , ou du rapport du créé et de l'incréé, du fini et de l'in-
fini. Et qui mieux que le grand évéque crilippone a su pénétrer l'incommunicable perfection, la souveraineté absolue, la toute-puissance de l'Etre suprême?
Ainsi, sousl'influencedudogme chrétien, la nature divine était mieux connue; il se formait une véritable théologie. L'esprit humain se trouvait débarrassé de ces graves erreurs touchant la nature divine, auxquelles n'avaient pu échapper les plus grands philosophes de l'antiquité, et qui l'empêchaient de faire aucun progrès xvéri table dans la science de Dieu.
D'un autre côté, le grand dogme de l'Incarnation, exposé, expliqué par tous les Pères à la fois, ce grand dogme qui n'est que l'unité personnelle de la nature divine et de la nature humaine dans l'Homme-Dieii, montrait à l'homme l'union divine comme sa fin, et éclairait d'une vive lumière la destinée humaine, la liberté, le bien et le mal. La dignité humaine agrandie, des rapports nouveaux entre Dieu et l'homme , tels étaient les résultats pratiques de ce mystère. Ainsi tandis que la connaissance de Dieu était accrue par le dogme de la Trinité, une plus haute science de l'homme sortait de celui de l'Incarnation ; la sagesse antique était dépassée, et l'humanité faisait un pas essentiel dans la route qui la mène à Dieu.
De pareils progrès ne pouvaient se réaliser dans la région des idées sans que la forme elle-même ne lût élevée, ennoblie. Alors naquirent la poésie
et Tëloquence chrétiennes. Tandrs que les Âusone et les Libanius amusaient un public frivole par une poésie vaine et puérile, ou par une éloquence vide et froide , la poésie chrétienne^ la poésie de Fâme trouvait déjà de dignes interprètes dans Synésius, saint Paulin de Noie, saint Grégoire de Nazianze surtout; et l'éloquence, après avoir produit saint Ghrysostôme, n'eut rien à envier, même pour la forme , à la tribune antique, lorsque la chaire se montrait si supérieure à elle par les idées et par les sentiments.
Les grands hommes et les grands saints dont je viens de rappeler les noms étaient tous les pères et les bienfaiteurs des peuples. Avocats nés, protecteurs naturels des pauvres, des faibles et des petits, dans un temps de dégradation profonde et de calamités terribles, ils interposaient sans relâche l'autorité dont ils jouissaient, Timmense crédit que leur avaient acquis leurs lumières et leurs vertus, en faveur de la justice et de la liberté. Tous ces faits vous sont connus ; je n'ai pas besoin de vous les rappeler en détail.
Que le christianisme me paraît beau, quand je le vois, à cette époque, éclairant, consolant, protégeant l'humanité! Aumilieud'une civilisation corrompue et décrépite, au milieu des ruines d'un monde, il fait naître une science nouvelle, un art nouveau; il développe les plus nobles caractères, les plus magnifiques vertus. Il aurait sauvé l'humanité; si l'humanité avait voulu se laisser plei-*
HISTOIRB hE LA THÉOLOGIE. 51
nement transformer par lui; les Barbares auraient été repousses et convertis ; la marche de la civilisation n'aurait pas été interrompue. Mais ce despotisme brutal qui, depuis quatre siècles, pesait sur le monde, ne voulut pas abandonner ses traditions d'orgueil, d'égoïsme et de violence. Il y avait au fond des moeura publiques un paganisme secret qui résistait à l'action régénératrice du christianisme. Cette société était condamnée; elle devait périr, et la civilisation chrétienne, qui venait de jeter un éclat si pur et si beau pendant le iv"" et le v"" siècle, devait s'effacer et disparaître avec elle, pour renaître ensuite et poursuivre ses destinées.
Cette première époque de la théologie, où nous venons de voir son origine, ses progrès et ses résultats, vient se résumer et se concentrer tout entière dans une grande oeuvre , composée dans le V® siècle; je veux parler de la Cité de Dieu de saint Augustin. Dans cet ouvrage, la théologie, la philosophie , l'histoire s'aident et s'éclairent les unes les autres. Saint Augustin embrasse l'ensemble du développement de l'humanité, pose la loi qui préside à ses destinées et décrit la lutte éternelle de la vérité et de l'erreur, du bien et du mal. « Deux amours, dit-il, ont bâti deux cités : l'amour de soi-même, poussé jusqu'au mépris de Dieu, a élevé la cité de la terre; l'amour de Dieu, poussé jusqu'au mépris de soi-même, a été l'architecte de la cité céleste. » Ainsi la philosophie de l'histoire a été fondée par saint Augustin ; elle
52 VEDKIEME LEÇON.
ne pouvait naître qu'au sein du christianisme. Un jour Bossuet reprendra l'œuvre de l'ëvêque d'IIippone et la marquera du sceau de son génie. Malgré cette vaste synthèse, et quelques autres essais de coordination de la doctrine chrétienne', les grands siècles théologiques que nous venons de parcourir ne connurent pas un vaste système scientifique qui embrassât dans son ensemble, Dieu, l'homme, le monde. Plusieurs parties de la science [existaient, mais elles n'avaient pas reçu encore le lien qui doit les unir, pour en former un tout harmonique. Dans la prochaine leçon , en poursuivant l'histoire de la théologie, nous apprécierons les essais tentés dans un autre âge.
' Nous parlons des travaux il*Origcne, de saint Théophile d'Anlioclie, et desaiul Isidore de Séville.
SUITE DE l'histoire DE LA THÉOLOGIE.
Deuxième époque; lemojen âge. — Malgré toutes les calamités qu'entraîna Tirruption des Barbares, la suite des écoles et de l'enseignement tliéologique se maintient; caractère de cet enseignement; tentatives pour dresser un corps complet de doctrine. — Réveil des études au xr siècle ; renouvellement de la philosophie chrétienne dans l'abbaye du Bec; saint Anselme. — Origine de la scolastique ; philosophie qu'elle engendre ; rapports de l'Église avec cette philosophie. — La scolastique appliquée à la théologie ; la méthode sco^ lastique arrive à son apogée dans saint Thomas d'Aquin : la Somme tliéologique. — Successeurs de saint Thomas; la scolastique dégénérée; jugement sur cette méthode. — Troisième époque : les temps modernes. — La réforme et son action sur la théologie ; grand développement d'érudition et de science. — Bacon et Descartes ; alliance de la théologie avec la philosophie cartésienne. — Le rationalisme moderne ; rupture de Paliiance de la théologie et de la philosophie ; ses résultats. — Nécessité d'une nouvelle alliance entre la théologie et la science.
Dans la dernière leçon , j'ai conduit l'histoire de la théologie jusqu'à la fin du v"* siècle. Nous avons admiré la richesse, la fécondité, l'élévation de cette civilisation nouvelle , développée par le christianisme. Quels changements, Messieurs, sur la scène historique après ces siècles de gloire ! Le torrent dévastateur de la barbarie répandit sur le monde des calamités sans nombre. Les campagnes ravagées, les cités détruites, les populations livrées aux horreurs du massacre, et n'échappant à la mort que pour tomber dans la misère et l'esclavage, tel est le tableau que nous
présente cette lamentable époque. La science théologique qui , pour se développer et fleurir, a besoin comme toutes les sciences et tous les arts, de paix, de liberté, de loisir, d*ému1ation, ne survécut pas au naufrage de la civilisation. Elles s'éteignirent ces brillantes écoles qui avaient décoré d'un si beau lustre le iv® et le v* siècle de l'Église. Les yeux fixés sur cette cité céleste, qu'il avait si éloquemment décrite et qu'il ne cessait de contempler au milieu des calamités qui désolaient la terre, saint Augustin mourut pendant que les Vandales tenaient sa ville épiscopale assiégée. Durant de longs siècles, les rivages de l'Afrique n'auront plus d'échos pour la voix de la science et de l'éloquence chrétienne. Les écoles de l'Italie , de l'Espagne et des Gaules eurent le même sort que celles de l'Afrique. Moins exposé aux incursions des Barbares, l'Orient conserva plus longtemps les traditions scientifiques; mais en proie à ce fatal esprit d'argutie théologique qui désolait alors cette Église, il arrivait à la barbarie par une autre voie, lorsque le sabre de l'islamisme vint imposer silence à de vaines'disputes.
L'école de Rome jeta un dernier éclat avec saint Grégoire le Grand; mais à partir de la mort de ce pape, avec quelle rapidité la décadence ne marcha-t-elle pas , puisque, moins d*un siècle après, le pape saint Agathon écrivait en ces termes, au sixième concile général , en par-
km des légats qu'il envoyait pour y présider : (c Nous ne les envoyons pas par la confiance que nous avons en leur savoir ; car, comment pourrait-on trouver la science parfaite des Écritures^ chez des gens qui vivent au milieu des nations barbares^ et gagnent à peine leur subsistance chaque jour par leur travail corporel. Seulement nous gardons avec simplicité de cœur la foi que nos pères nous ont laissée '. »
Les Barbares^ il est vrai, se convertirent j mais en devenant chrétiens, ils ne quittèrent pas entièrement leurs anciennes mœurs ; ils demeurèrent pour la plupart légers, emportés et violents j continuèrent longtemps dans leur mépris poul? les lettres et les arts, ne s'occiipant guère que de chasse et de guerre. De là l'ignorance qui s'établit et régna dans ces siècles , même chez les Romains, car les mœurs de la nation dominante prévalent presque toujours.
Cependant, Messieurs, ce serait une grande erreur de croire que les études furent entièrement abandonnées, et la théologie tout à fait négligée. La théologie a toujours été enseignée, étudiée; et la succession des écoles n'a jamais été interrompue.
Ainsi , pendant que les études s'affaiblissaient dans le reste de l'Europe, le moine saint Augustin, envoyé en Angleterre par le pape saint Gré-
' Fleury, Hiêt. eccl.
golre, y fondait une ëcole qui conservait les lettres chrétiennes. De ces écoles d'Angleterre et d'Irlande sortit saint Boniface^ l'apôtre de l'Allemagne, fondateur de l'école de Mayence et de l'abbaye de Fulda. L'Angleterre donna ensuite h la France, réveillée par le génie de Gharlemagne, Alcuin qui, dans son école de Tours, forme d'illustres disciples. Alcuin fonda aussi l'école du palais de Gharlemagne , très-célèbre encoi^ sous Charles le Chauve. Ce mouvement d'études donna naissance aux écoles de Saint-Germain de Paris, de Saint-Germain d'Auxerre, de Corbie, de Reims, de Lyon. Les ravages des Noimands, les guerres et les malheurs des derniers temps de la dynastie carlovingienne interrompirent de nouveau les études et ruinèrent plusieurs écoles. Mais pendant que les Normands désolaient les provinces maritimes de la France, les études se conservèrent dans les églises et les monastères les plus reculés, vers la Meuse, le Rhin , le Danube et au delà ; dans la Saxe et le fond de l'Allemagne où elles fleurirent sous les grands empereurs saxons. En France l'école de Reims se soutenait toujours; et on en connaît la suite jusqu'au commencement de l'Université de Paris.
Ces écoles se tenaient dans les églises cathédi^ales et dans les monastères ; plus souvent dans les monastères. L'évéque lui-même enseignait dans les écoles épiscopales , ou bien se faisait remplacer par quelque clerc distingué. On n'en-
seignait pas seulement la théologie , mais on montrait aussi tous les éléments des sciences connues. Ces sciences^ au nombre de sept^ la grammaire, la rhétorique, la dialectique, Farith*métique , la géométrie , l'astronomie et la musique, formaient ce qu'on appelait le trwium et le quatrivium. Ainsi se conservaient dans ces écoles fondées par la religion tous les débris de Tancienne civilisation , les éléments des sciences, les procédés les plus nécessaires des arts, les grands écrivains de l'antiquité profane et ecclé-» siastique. Mais nous ne devons nous occuper ici que de la théologie.
La théologie était étudiée dans l'Écriture et dans les Pères. 11 y avait peu d'invention, peu de philosophie; on se bornait à copier, à compiler, ou à abréger les anciens. C'est ce que nous voyons dans les écrits de Bède, de Raban et des autres écrivains de cet âge. Cependant, malgré cette disette du génie créateur et inventif, l'époque que nous passons en revue vit naître des essais d'une systématisation de la théologie plus complets que ceux que nous a offerts l'âge des Pères. Au milieu du vu* siècle, un évéque de Saragosse, nommé Tayon, est le premier qui ait dressé un corps ou somme de théologie. Voici ce qu'en dit Mabillon ' : (c Tayon rédigea en cinq livres, sous certains titres, tout ce qu'il trouva
» Mabillon , Tmitedes études monastiques.
58 TKOItlÈMI LBÇOM.
dans saint Grégoire touchant la théologie , sans y mêler aucun raisonnement, ni même les témoi-* gnages des autres Pères , excepté quelques-uns de saint Augustin. Le premier livre de cette compilation traite de Dieu et de ses attributs; le second de l'incarnation^ de la prédication de rÉvangile, des pasteurs et des ouailles; le troisième , des divers ordres de l'Église, des vertus et des vices; le quatrième, des jugements de Dieu, des tentations et des péchés ; et le cinquième enfin , des réprouvés, du jugement dernier et de la résurrection. }) L'entreprise de Févêque de Saragosse fut renouvelée quelque temps après , au sein de l'Église grecque, par saint Jean de Damas. Il divise sa somme en quatre livres : dans le premier, il traite de Dieu et de ses attributs ; dans le second, de la création et des créatures ; dans le troisième et le quatrième, de l'incarnation et des mystères, qu'il termine par la résurrection des morts. Ainsi préludait déjà cet esprit de coordination et d'ensemble qui s'élèvera un jour à son apogée avec saint Thomas d'Aquiu.
Dans l'intervalle qui s'écoula entre le vii"" et le XI® siècle , l'Église latine ne fut guère troublée par l'esprit novateur de l'hérésie. S'il y eut quelques déviations, elles furent individuelles et n'exercèrentpas une influence générale ni durable. La controverse fut toujours dirigée selon l'esprit que nous avons déjà signalé à l'époque des Pères.
Avec le xi® siècle, des destinées nouvelles com-
HISTOIRfe M LA THÉOLOGIE. 59
mencent pour la science sacrée. Les études furent reprises ayeo ardeur^ des écoles célèbres sur^ girent, FUniversité de Paris prit naissance. C'est à cette époque que remonte l'origine de la philo* Sophie et de la théologie scolastiques ^ qui ont exercé sur la pensée une influence prolongée jusque dans les temps modernes.
Mais avant de nous occuper de la scolastique^ nous devons signaler le réveil de la philosophie chrétienne dans la célèbre école de l'abbaye du Bec, sous la direction de Lanfranc , et surtout de saint Anselme. Saint Anselme n'appartient pas proprement à la scolastique, quoiqu'il ait eu de grands démêlés avec un des fondateurs de cette philosophie. Ce qui me paraît caractériser, la méthode d'Anselme , c'est un retour à la philosophie des anciens Pères , à cette philosophie qui part de la foi , prend dans la foi son principe et sa règle, et cherche à s'élever à l'intelligence des vérités acceptées par la foi : Fides quœrens intellectwiu En appliquant toutes les forces d'un esprit vigoureux à la méditation de la Divinité, Anselme trouva cette belle démonstration de Dieu, tirée de l'idée que nous avons de la perfection infinie. Toutes nos idées, dit-il, de beauté, de grandeur, de bonté supposent une mesure commune , une idée universelle du vrai , du beau et du bon. Cette idée représente la perfection infinie et implique son existence réelle; car si elle n'existait pas réellement, si elle ne correspondait
60 TROISIÈME LBÇON.
pas à une existence ixîelle, elle ne serait pas l'idée de la perfection souveraine , puisqu'on concevrait une perfection plus grande que celle représentée par cette idée. Cette perfection plus grande serait la perfection souveraine, non pas possible seulement, mais existante; car il est plus parfait d'exister que d'être simplement possible.
Dans ces hautes spéculations, saint Anselme continuait saint Augustin et précédait Descartes. Les autres théories du saint archevêque sur la nature divine, la création, la Trinité, l'Incarnation sont très-remarquables aussi par la profondeur et l'enchaînement des idées.
Si saint Anselme, dans toutes ses spéculations rationnelles sur les dogmes , avait pour principe de ne s'écarter jamais de la règle de la foi; si sa maxime favorite était : « Il faut croire aux mystères de la foi avant de les sonder par la raison ;•••• c'est une coupable témérité de disputer contre la foi , quand l'intelligence ne sait pas atteindre la hauteur de ses vérités; » l'adversaire qu'il eut à combattre , Roscelin de Gompiègne, prenait son point de départ dans un ordre purement logique, et détruisait les mystères de la foi, sous prétexte de les expliquer.
Mais pour comprendre les faits nouveaux qui se produisent avec Roscelin , le fondateur du nominalisme , il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.
Nous avons vu que la dialectique entrait dans
HISÏOlRfi DE LA THÉOLOGIE. 61
le cours régulier des études, tel qu'il existait depuis le vu" siècle jusqu'au xi*. Il est prouvé que les deux premières parties de la Logique d'Aristote, les Catégories et l'Interprétation, ainsi que l'introduction de Porphyre à VOrganum, ont toujours été connues et étudiées en Occident dans la traduction deBoèce. Quant aux trois autres parties de la Logique d'Aristote, les Analytiques, les Topiques et les Arguments sophistiques^ il n'est pas paiement certain qu'elles fussent généralement répandues et étudiées. Mais il existait un ouvrage qui pouvait les suppléer : c'était la Logique de Boèce lui-même^ entièrement rédigée dans l'esprit de celle d'Aristote; de sorte qu'il est exact de dire que la Logique d'Aristote a toujours été connue et étudiée, et qu'elle a présidé à l'éducation première de la pensée européenne. La Logique d'Aristote est, comme vous le savez. Messieurs, la législation même du raisonnement. L'analyse de la proposition, par le philosophe de Stagyre , est un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain ; et les règles du raisonnement qu'il a posées sont l'expression même de la nature des choses. L'œuvre logique d'Aristote n'a point été dépassée et ne peut l'être. Il est donc heureux que la pensée se soit formée d'abord sous cette forte discipline. De grands avantages de méthode , de précision , de clarté , avantages souvent appréciés, en ont été le résultat. L'étude de la dialectique acquit de jour en jour plus d'importance; à la Gnduxi'' siècle, elle devint
dominante et produisit deux choses, deux grandes choses : la philosophie scolastique et une nouvelle méthode de traiter la théologie^ qui a duré pendant huit siècles, qui subsiste encore dans l'enseignement ecclésiastique, et qu'on a appelée la méthode scolastique. Je vais d abord jeter un coup d'œil rapide sur la philosophie scolastique dans ses rapports avec la théologie ; j'examinerai ensuite cette théologie scolastique qui occupe une si grande place dans l'histoire générale de cette science.
Dans sa belle Introduction aux œuvres inédites d'Âbélard, M. Cousin nous a montré la philosophie scolastique sortant d'une phrase de Porphyre I traduite par Boèce.
Porphyre , dans son introduction à YOrganum d'Âristote, jette en passant un problème qui a eu toujours le pouvoir de tourmenter l'esprit humain et de le féconder en même temps. Ce problème a agité l'antique philosophie, divisé Platon et Âristote, et constitué l'éternelle opposition des écoles fondées par ces deux philosophes. Quoiqu'il se présente d'abord sous une forme logique ou psychologique, il renferme cependant toute la philosophie ; car de sa solution dépend celle des questions que l'homme peut élever touchant Dieu et l'âme. Ce problème est celui de la connaissance humaine. Porphyre se demande donc si les genres et les espèces, les idées universelles existent par elles-mêmes, ou seulement dansTin*
tellîgence. On peut poser ce problème de diverses manières ; il se réduit toujours à savoir si l'âme humaine est éclairée ou non par une lumière supérieure et divine^ qui lui découvre la vérité des choses. Les réponses diverses à cette question fondamentale engendrent toutes les écoles de philosophie.
Ce problème, déposé dans la traduction et les écrits de Boèce, était lu depuis plusieurs siècles , sans qu il fixât beaucoup l'attention , sans qu'il excitât la curiosité des esprits. Mais à la fin du XI® siècle y il s'éveille, éclate, imprime un grand mouvement à la pensée et engendre les trois grandes écoles philosophiques du moyen âge , le nominalisme, le réalisme et le conceptualisme; et , suivant l'esprit du temps , tous ces systèmes sont bientôt appliqués a la théologie.
Je ne fais pas ici l'histoire de la philosophie ; je n'ai pas à exposer les doctrines et les fortunes diverses de ces écoles : je ne *les considère que dans leurs rapports avec la théologie.
Avec la philosophie scolastique se développe un Élit grave, et qui aura de grandes conséquences. Cette philosophie, remarquez -le bien. Messieurs, n'avait pas pour principe unique le besoin de se rendre compte , d'expliquer plus ou moins les dogmes de la foi; regardés toujours comme incontestables et divins, le besoin de s'élever de la foi à l'intelligence. Cet usage de la raison dans la foi a existé de tout temps; nous
l'avons trouve chez les Pères ; nous venons d'en constater un éclatant réveil dans l'école du Bec, et dans saint Anselme : il constitue la philosophie chrétienne. Ce n'est donc pas l'usage de la raison dans la foi qui distingue la philosophie scolastique. Ce qui lui est propre, ce qui la caractérise, la grande nouveauté du xi" siècle, c'est le changement du point de départ de la science. En effet, c'est dans l'ordre logique et physiologique , dans une sorte d'expérience et d'observation , dans la conscience qu'elle prend son principe. Sans doute , la révélation , les dogmes sacrés, l'autorité de l'Église n'étaient pas niés par les philosophes scolastiques ; bien loin de là, ils s'efforçaient de mettre en harmonie avec les dogmes révélés leurs théories rationnelles; mais enfin, si l'harmonie avec le dogme était le but avoué de leurs efforts, le terme de leur spéculation , le dogme lui-même n'était pas la base unique sur laquelle ils s'appuyaient. Ils constituaient donc une philosophie humaine et rationnelle.
Que va faire l'Eglise en face d'une entreprise pareille, d'une aussi grande nouveauté à cet âge? L'Église sera toujours semblable h elle-même. Dès son origine , elle a rencontré sur sa route la philosophie humaine. Jamais sans doute elle ne lui a reconnu le pouvoir et le droit de conduire les hommes a la perfection de leur nature; toujours elle a contesté la souveraineté de la philo-
Sophie. Mais y tout en accusant rinsuilîsance de la philosophie, elle a applaudi aux efforts de la raison pour se comprendre elle-même, pour s'élever à son auteur ; elle a adopté toutes les vérités découvertes par ces investigations. Ainsi, toutes les grandes vérités enseignées par Platon ont été admises, développées, perfectionnées par les an< ciens Pères. Au moyen âge, l'Église fit ce qu'elle avait fait aux premiers siècles : elle vit naître la philosophie sans crainte et sans ombrage; elle l'encouragea même ; ses plus grands évéques, ses plus saints docteurs se livrèrent aux spéculations nouvelles. L'Église laissa la philosophie aller dans ses voies, mais en l'avertissant qu'il y avait une barrière qu'elle devait respecter, qu'elle ne devait jamais franchir : cette barrière est le dogme révélé dont l'Église est dépositaire.
Cette règle est d'autant plus nécessaire que la philosophie humaine est plus sujette à s'égarer. Un principe exclusif, et par cela même erroné, est posé; la raison en déduit les conséquences, et plus elle est forle, plus elle s'avance dans la route de l'erreur. Toute erreur venant toujours se heurter au dogme par quelque côté, si l'orgueil de la raison s'éveille, il voudra briser l'obstacle que le dogme immuable lui oppose : c'est, Messieurs, ce qui arriva aux philosophes scolastiques. Par son nominalisme exclusif, Roscelin fut conduit à n'admettre que des individualités; les individus seuls existèrent pour lui.
66 TIlOlSiÈME LEÇON«
Avec cette théorie, Tunlté dans la Trinité était, inconcevable; cette théorie ne pouvait 8e concilier avec le dogme de la Trinité j Roscelin nia ce dogme. Abélard , quoiqu'il eût adouci le nominalisme, quoiqu'il eût inventé une espèce d'opinion mitoyenne entre le nominalisme et le réalisme, ne put aussi se tenir dans la pureté du dogme; et son grand et éloquent antagoniste, saint Bernard, put dire de lui, avec raison : Quum de Trinitate loquiiury sapit Arium; quum degratiay sapit Pelagium ; quum de persona Christi, sapit Nestorium. Le réalisme devait avoir aussi ses exagérations. Guillaume de Champeaux avait dit que l'essence , en se particularisant , constituait les diverses individualités; Amaury de Chartres tira de ce principe toutes les conséquences qu'il renfermait, et arriva au panthéisme le plus absolu.
L'Eglise s'opposa à ces hardis novateurs. Sans proscrire ni la philosophie, ni la méthode philosophique, tant qu'elle n'est pas exclusive, elle défendit ses dogmes avec un admirable bon senset un tact infini, et il arriva qu'en défendant ses dogmes, elle défendit la vérité et la raison. En effet, en proscrivant le nominalisme insensé de Roscelin, elle. proscrivit le sensualisme luimême et le matérialisme; en anathématisant le* réalisme absurde d' Amaury, elle anathématisa la plus dangereuse de toutes les erreurs, le panthéisme.
Ainsi , Messieurs , l'Église à cette époque , comme aux époques précédentes, et comme elle fera dan» les temps postérieurs, tint toujours ce milieu qui fait sa force; et pour trouver ce milieu, elle n'a pas besoin d'une sagesse humaine, il lui suffit de conserver pur le dépôt de ses dogmes, de repousser tout ce qui leur est contraire; car on ne peut attaquer le dogme dans son essence, sans détruire la raison elle-même.
Je ne suivrai pas la philosophie scolastique dans les âges postérieurs; nous y trouverions des faits analogues à ceux que je viens de signaler.
Vous venez de voir. Messieurs, que l'Église, tout en proscrivant sévèrement les erreurs enfantées par la philosophie sortie de la dialectique d'Aristote, s'était montrée juste et impartiale envers cptte philosophie elle-même. Que fera-t-elle à l'égard de cette dialectique qui a engendré la nouvelle philosophie? L'Église adoptera pleinement la dialectique ; elle l'appliquera à la théologie, elle en tirera une méthode qui renouvellera cette science, et lui fera faire , sous plusieurs lapports, de grands progrès.
Dans le xii* siècle, l'homme qui se servit avec le plus de succès de la méthode scolastique fut ce célèbre évêque de Paris, Pierre Lombard, dont le livre eut la gloire d'être commenté par tous les grands hommes du xiii*' et du xiv*' siècle. C'est dans ces théologiens, surtout dans saint Thomas, qu'il faut étudier la méthode scolastique^ pour
voir tout ce qu'il y avait en elle de grandeur et de puissance ; et, comme nous devons nous borner, nous ne nous occuperons que de saint Thomas.
En 1257, non loin de ce lieu, je rappelle avec fierté ce grand souvenir, TUniversitc de Paris accordait les honneurs du doctorat ihéologique à un jeune bachelier de Tordre des Frères prêcheurs. Ce jeune homme avait expliqué pendant trois ans, au sein même de la faculté de théologie, le livre des Sentences de Pierre Lombard. Avant d'enseigner, il avait étudié pendant neuf ans à Cologne et h Paris même, sous le maître le plus célèbre du temps, cet Albert a qui son siècle donna le nom de Grand. L'enseignement du jeune bachelier avait eu un grand succès. Un intérêt immense s'attachait a sa personne. Ce jeune professeur , revêtu de l'habit dominicain , était petit-neveu du puissant empereur Frédéric Barberousse, et cousin de l'empereur alors régnant, ce brillant Frédéric II, si célèbre par ses qualités et par ses vices ; il descendait par sa mère des anciens rois normandsdeSicile ; son père était comted'Aquino, au royaume de Naples. On racontait du jeune Thomas des choses étranges : que ses parents, pour le détourner de sa vocation , l'avaient enlevé et tenu prisonnier pendant un an dans un château; qu'une femme ayant été introduite dans sa chambre, il l'avait poursuivie avec un tison enflammé à la main ; qu'il avait gagné à la vie religieuse
deux de ses sœurs qui cherchaient à Ten détourner lui-même. On disait aussi que, pendant qu'il étudiait à Cologne, il se montrait si absorbe, si taciturne, que ces condisciples lui avaient donné le nom de Bœuf muet de Sicile, et qu'alors son maître avail pr^ditqu'un jour les mugissements de sa doctrine rempliraient le monde. Les succès du nouveau docteur justifièrent cette prédiction. Après avoir professé dans l'Université de Paris, Thomas enseigna avec le même éclat dans plusieurs villes d'Italie. On était si ravi de l'entendre, qu'on se disputait l'avantage de le posséder; et, lorsqu'en 1272 le roi Charles de Sicile eut obtenu du chapitre général des Frères prêcheurs que Thomas vînt enseigner à Naples, l'Université de Paris écrivit à ce chapitre pour demander avec les plus vives instances qu'on lui renvoyât son docteur; mais le roi l'emporta. Cependant Naples ne devait pas posséder longtemps Thomas. Appelé au concile général de Lyon , il mourut en s'y rendant à Fosse-Neuve, presqu'à moitié chemin de Naples à Rome, et non loin de ce château de Roche-Sèche, où probablement il était né , et où il avait été retenu prisonnier par ses frères. Saint Thomas n'était âgé que de quarante-neuf ans quand il mourut; il avait enseigné pendant vingt ans; et on reste confondu, quand on songe que c'est pendant iTn si court espace de temps qu'il a composé les nombreux ouviages que nous possédons de lui , et ([ui forment dix-sept volumes
in-folio. Le plus important de ces écrits est celui qu'il composa le dernier. A Fâge de quarante et un ans, le grand docteur voulut résumer toutes ses pensées , et élever un monument à la science théologique : c'est l'ouvrage connu sous le nom de Somme j et dont je dois vous donner une idée.
La théologie est la science de Dieu, de l'homme et de la nature , dans leurs rapports les plus profonds, les plus mystérieux. Portée sur les ailes de la foi , et guidée par le flambeau de la divine parole, la théologie s'élève vers le monde divin pour y contempler la nature divine. Comme Moïse sur le Sinaï, elle contemple, sous les voiles des mystères, les lois mêmes de l'Etre divin. Illuminée du rayon céleste , elle descend Téchelle de la création , et éclaire de la lumière qu'elle a empruntée à son éternel foyer les sphères diverses qui la composent. Sur cette route descendante, elle trouve d'abord le monde des esprits purs , des intelligences célestes. Ce monde réfléchit de la manière la plus parfaite, et autant que le comportent les limites du fini, la vie, la perfection , la félicité de Dieu même. A l'extrémité opposée à ce monde se trouve celui des corps avec ses loi» , ses forces, les myriades d'êtres qu'il renferme, pâles reflets, mais reflets pourtant de l'éternelle beauté. Entre ces deux mondes est celui de l'humanité, qui participe à l'un et Tautre. Ces trois mondes sont liés entre eux, et avec leur cause suprême, par une infinité de rapports. Ces rap-
HISTOIRE DE LA THâOLOGlB. 71
ports constituent deux ordres essentiellement différents^ et qui cependant sont unis entre eux et correspondent dans une magnifique unité , l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. Puis au sein de l'œuvre de Dieu naît, par le jeu de la liberté créée, l'œuvre de l'homme. Alors se développe ce mélange de vérité et d'erreur, de bien et de mal, qui constitue l'histoire humaine. Mais le mal n'existe sur la terre et dans l'humanité qu'à la condition d'y être combattu et réparé. Dieu seul peut le guérir; et, pour arriver à ce but , il institue une série de moyens qui forment une création nouvelle au sein de la première. Ainsi tout se complique, mais touts'agi^andit. Voilà, Messieurs, le vaste champ de la théologie; il touche à Dieu et à l'atome. Au milieu de ce xiii^ siècle, si grand par la foi et la charité , la poésie et les arts, un homme se rencontra capable de concentrer dans sa vaste pensée l'immensité de ces idées, de ces rapports, et de les reproduire dans une fidèle image : la Somme théologique fut créée.
Ce livre embrasse tout, Messieurs, j'ose le dire. Y a-t-il une vérité dans l'Ecriture et dans la tradition, une idée dans la conscience, que dis-je ! une erreur dans l'opinion qui n'aient été remuées, maniées par l'intelligence qui l'a dicté? Comme ce livre procède dans sa marche! quelle hardiesse! quelle puissance! Saint Thomas ne se propose pas d'autre plan que celui même de l'univers. D'abord il s'élève à Dieu^ et
nous présente la nature divine dans son essence, dans ses perfections^ dans sa vie incommunicable. Nous voyons ensuite la création sortant de Dieu^ marquée de son sceau , le reproduisant en quelque sorte. Dans cette création, nous traversons le monde angélique et le monde matériel pour arriver à l'homme. Saint Thomas Tétudie dans ses deux natui^s et dans sa destinée. La destinée humaine , la fin de l'homme lui découvre sa loi. De la loi de l'homme se déduisent tous les devoirs , toutes les vertus, la constitution de la famille et de la société. Mais à côté de la loi de justice et d'amour se trouve l'égoïsme qui engendre le péché, le vice, le mal. Cette filiation hideuse de l'égoïsme est décrite par le saint docteur avec une analyse qui en découvre jusqu'aux fibres les plus cachées. Il faut un moyen h l'homme pour se guérir , se justifier et atteindre à sa fin ; alors saint Thomas raconte les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption en eux-mêmes et dans toutes leurs conséquences. Il voulait terminer son livre en éclairant par la lumière de sa haute contemplation tous les mystères de la vie future.
Voilà , Messieurs , un vaste ensemble, une majestueuse synthèse. Mais ne croyez pas qu'une vue aussi étendue , aussi générale , fasse rien perdre au saint docteur des plus minutieux détails. Gomme le Dieu qui l'éclairé, il voit le tout dans son ensemble et dans ses moindres parties.
Toutes les questions sont traitées dans ce livre;
et sur chaque question, toutes les opinions anciennes et modernes^ qui s'y rapportent, y sont posées dans une série de propositions, et ensuite discutées et réfutées, La thèse est opposée à Tantithèse; elle est expliquée, prouvée par l'Écriture, la tradition, la raison, l'autoritéinênie de la philosophie. Là , en quelques mots courts , précis, substantiels, claii^, transpai^nts comme le cristal des eaux , comme l'azur des cieux , éclatent de ces traits de lumière, de ces éclairs de génie qui soulèvent le voile des mystères, et nous font passer de la simple foi à la science de la foi. Et toutes ces myriades de propositions sont liées, enchaînées les unes aux autres, contenues les unes dans les autres. Figurez-vous, Messieurs , un arbre majestueux sortant du sol, élevant ses tiges, étendant ses branches , développant ses feuilles, ses fleurs et ses fruits : voila l'unité de la Somme théologique. Ce qui me frappe le plus dans ce livre , c'est ce bon sens toujours calme , toujours impartial , éloigné de tout système exclusif, adoptant tout ce qui est vrai , approuvant tout ce qui est bon ; ce bon sens infini que je ne retrouve ensuite que dans Bossuet et Leibnitz. Je cherche dans l'antiquité, dans les temps modernes , une œuvre que je puisse comparer à celle-là , une œuvre qui réunisse la même vue d'ensemble à la même puissance de détail , une si haute unité jointe à une variété aussi féconde; je n'en trouve pas. Et cependant je ne veux pas dire que tout y soit parfait, que tout y
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soit complet. On y trouve plus d'une fois les traces du temps , des questions oiseuses , des raisonnements faibles ; tout ce qui a rapport à la connaissance de la nature se ressent de Timperfection de la science à cette époque j Aristote y occupe une trop grande place. EnQn , ce grand monument de l'esprit humain et de la science théologique, comme la plupart de ces superbes cathédrales dont il fut contemporain , est resté inachevé, pour attester à la fois la puissance et la faiblesse de l'homme.
Je viens de nommer Aristote , et j'ai déjà dit que la dialectique du stagyrile avait eu une grande part clans la formation de la méthode scolastiquc, Pei^sonne sans doute n'imaginera que la puissante synthèse que nous venons d'admirer soit due à l'induence d'Aristote. Non, elle est purement chrétienne ; elle ne pouvait même se développer que sous Taclion du dogme chrétien. Il est bien évident aussi que la philosophie de la Somme, dans tous ses grands principes, bien loin d'appartenir à Aristote, est contraire à sa métaphysique. La métaphysique d'Aristote a été condamnée, proscrite par l'Église; et cela devait être, car cette métaphysique est la négation même du dogme chrétien. Si la métaphysique d' Aristote n'a eu sur la Somme qu'une inlluence indirecte et bornée , il n'en est pas ainsi de sa dialectique, et c'est là où il faut faire la juste part du stagyrite. On doit à la dialectique aristotélicienne, maniée
par le génie chrétien , cet art si puissant des divisions qui dépouille la question^ et la met dans son jour le plus favorable ; cette précision de langage qui écarte toute ambiguïté dans les termes ; enfin y cet usage du syllogisme si utile dans la théologie déductive et argumentative. Le syllogisme n'est pas un instrument de découverte; mais il est puissant à dérouler un principe dans tous ses composés^ dans toutes ses conséquences, à montrer la liaison des idées. Il est puissant surtout à démasquer l'erreur : un sophisme ne résiste guère à l'épreuve du syllogisme. Telles sont les raisons de l'usage et des succès de la forme syllogistique dans les écoles de théologie où elle domine encore.
Après cela, Messieurs, la méthode scolastique a eu ses inconvénients : on a poussé trop loin la manie des divisions; on a subtilisé à l'infini, argumenté sans fin ; on a abusé de la logique et de la métaphysique; souvent même, à la suite d'Aristote et de ses commentateurs arabes^ une fausse et vaine métaphysique a été adoptée. De toutes ces causes, il est résulté une théologie chargée de questions oiseuses et vaines, appuyée sur de frivoles raisonnements, et parlant une langue barbare. Mais tous ces défauts ne prouvent rien, ni centre la théologie, ni contre la méthode scolastique elle-même. Quand on reproche à cette méthode la sécheresse de ses procédés, l'embarras de sa marche, retardée sans cesse par la répétition
fastidieuse des mêmes formules , on \a plus droit au fond des choses.
Tous ces inconvénients sont elFacés ou richement compensés par les grandes qualités qui brillent dans saint Thomas, et que l'on retrouve encore dans ses plus illustres successeurs, Duns Scot et Durand de Saint-Pourçain. Après ces grands scolastiques, tout dégénéra , et les inconvénients que je viens de signaler, qui s'étaient déjà fait sentir dès le xi® et le xii® siècle, se développèrent de nouveau sur une grande échelle. Occam renouvela le nominalisme et augmenta la confusion des écoles. Alors, continuant le rôle de Hugues et de Richard de Saint-Victor, le pieux auteur de V Imitation , réfugié dans le sanctuaire de l'ame où il avait trouvé Dieu, jeta un œil de pitié sur ces vaines clameurs des écoles et ces stériles disputes des genres et des espèces.
L'heure des grands événements était sonnée j la renaissance, la réforme modifièrent profondément l'état de la science théologique ; mais je ne puis la suivre dans cette carrière nouvelle ; je me contenterai de remarquer que les attaques aveugles et passionnées de la réforme développèrent au sein de l'Église une vaste et profonde science; ce fut l'époque de Suarez , de Duperron , de Baronius et de Bellarmin.
Pendant que la controverse théologique se développait d'une manière large etsavanle, une nouvelle révolution s'accomplissait. Par suite du
mouvement imprimé à la pensée, Bacon et Descartes affranchissaient l'esprit humain de la tyrannie d'Aristote, le premier dans les sciences physiques, le second dans la métaphysique : une science, une philosophie nouvelle prenaient naissance. Comme au xii° siècle, l'Eglise laissa faire l'esprit humain ; la théologie n'a rien h redouter d'une bonne et sage philosophie. Les doctrines de Descartes, en ce qu'elles ont de bon el de vrai, furent même adoptées par les plus grands théologiens du XVII® siècle, de ce grand siècle qui fut aussi un siècle théologîque; et il faut bien reconnaître que cette philosophie, dans les mains de Bossuet, de Fénelon, de Malebianche, servit la théologie d'une manière utile , en même temps que cette alliance lui était très-avantageuse a elle-même.
Mais de nouvelles épreuves attendaient l'humanité : l'esprit de la réforme égara la philosophie; elle voulut faire acte d'indépendance et se suffire ; le divorce de la théologie et delà philosophie fut proclamé comme la conquête la plus glorieuse de l'esprit humain ; la théologie fut reléguée dans le domaine purement sacerdotal ; la philosophie fit profession de ne prendre ses principes que dans l'homme, dans les sens ou dans la raison. Ainsi affranchie, n'ayant qu'elle-même pour principe et pour règle, dédaignant la révélation divine et l'autorité qui a reçu la mission de la conserver , la philosophie voulut constituer une
science. Mais alors elle renouvela l'expérience des siècles , et ne fit qu'ajouter des preuves nouvelles h l'insuffisance déjà trop constatée de la raison humaine. Dans l'espace de deux cents ans tous les anciens systèmes ont été renouvelés, toutes les solutions essayées, abandonnées, reprises , délaissées encore. Je n'ai pas besoin de rappeler des fîiits si connus. Mais ce qu'il importe de constater, c'est le résultat définitif de toutes ces investigations rationnelles, de toutes ces pérégrinations philosophiques. Ce résultat est un fait actuel , palpable, incontestable; je veux parler de l'épuisement de l'esprit philosophique , de cette espèce d'affaissement où est tombée la pensée après avoir goûté de tous les systèmes , et les avoir rejetés tour à tour. Aujourd'hui il semble qu'on n'a plus même le courage d'agiter les problèmes qu'on voulait résoudre naguère. A part une fraction de l'école de Hegel, qui a encore une discipline, un but, un drapeau, qui dira où en est la philosophie? Qui pourra formuler son symbole au milieu de ses variations, de ses réticences ou de ses ébauches de solutions, qu'elle nous donne aujourd'hui comme la vérité immuable , prête demain à les méconnaître et même à les renier?
Cet état ne peut durer , car il compromet la dignité humaine, la félicité individuelle et publique.
Ma conviction profonde , souvent manifestée , et qui ne saurait trop l'être, c'est qu'un des re-
mèdes à cet état de choses se trouve dans une alliance nouvelle de la foi et de la science, de la théologie et de la philosophie.
La théologie est aujourd'hui ce qu'elle a été dans tous les temps, ce qu'elle était pour Origène, pour saint Augustin , pour saint Thomas , pour Bossuet, pour Leibnitz : l'explication universelle, l'unité même de la pensée. A ce titre, de nouveaux développements de la science théologique sont devenus nécessaires. D'abord la théologie doit justifier les faits qui sont la base de son autorité, de ses doctrines, de ses institutions; et dans ce travail , elle doit avoir égard surtout à l'état présent de l'esprit humain, et aux modifications profondes que la controverse i^ligieuse a subies dans, ces derniers temps. Mais ce n'est là qu'une partie de sa tâche. Il est incontestable que de grands progrès ont été obtenus dans l'ordre scientifique. La théologie doit s'allier sans crainte à la science ; elle doit s'approprier toutes les acquisitions légitimes de l'esprit humain ; elle doit adopter tout ce qu'il y a de bon et de vrai dans la philosophie humaine , dans les sciences historiques et naturelles. Par cette adoption et cette alliance, certaines parties de la science théologique seront perfectionnées. De leur côté, les sciences se trouveront éclairées jusque dans des profondeurs où ne pénètrent pas l'expérience seule et le raisonnement seul. Ainsi se fondront dans une magnifique harmonie, dans une nouvelle
unité, la foi, rexpërience, le raisonnement. Alors, Messieurs, de nouvelles destinées commenceront pour la société; Tesprit humain aura retrouvé son équilibre et sa force ; un grand siècle théologique s'ouvrira. Vous savez maintenant, Messieurs, que ce sont les siècles théologiques qui ont produit les grandes choses, les monuments durables, les nobles caractères , les institutions utiles. Cette renaissance s'opéi^era ; espérons dans la Providence et dans les destinées de la patrie. Qui pourrait soutenir la pensée de voir l'avenir s'avancer et descendre encore dans cette route d'abaissement où le présent parait engagé? Mais l'œuvre qui doit préparer cette régénération n'est pas celle d'un homme , c'est celle de plusieurs hommes, du siècle tout entier. C'est à cette œuvre, Messieurs, que je convie vos intelligences et vos cœui's. Sans espérer même d'atteindre le but, qu'il nous suffise de marcher vers lui ; la cause de Dieu et de l'humanité est assez belle pour décider le dévouement désintéressé d'une vie tout entière. Mettons donc en commun nos efforts et nos travaux; cultivons avec zèle cette science théologique, cette science qui mène à Dieu.
MÉTHODE THÉOLOGIQUE
Retour sur l'histoire de la théologie , et enseignement général qui résulte de cette histoire. Dispositions du xix« siècle pour la théologie. — Sujet delà leçon , la Méthode : importance de la méthode dans toutes les sciences. — La méthode théologique doit résulter de la nature même de la théologie; elle doit être une méthode historique et philosophique. — Méthode histonque : chercher et établir l'origine et les développements des dogmes ; réfuter les théories rationalistes; étudier les obstacles que les dogmes ont l'encontrés ; les hérésies , leurs caractères et leurs effets; résultat général de cette étude ; les caractères divins du dogme. — Méthode philosophique : chercher dans le dogme la véritable explication , la vraie philosophie de Dieu et de l'homme ; conception des mystères ; limites et règle de cet ordre de conception. — Premier degré de la philosophie chrétienne : reconnaître qu'il n'y a pas de contradiction dans les mystères. Deuxième degré : concevoir les lois et les convenances qui reposent dans l'idée du mystère. Troisième degré : connaître tous les rapports des mystères avec la nature humaine, les sciences, l'histoire. — Contre-épreuve de la philosophie catholique par l'examen et la réfutation du rationalisme. — Idée complète delà démonstration catholique \
Malgré la rapidité de l'esquisse que je vous ai présentée dans les deux dernières leçons, vous avez pu, Messieurs, vous faire une idée du caractère propre aux siècles où la théologie a régné, et que nous avons appelés les siècles théologiques. Ce nom appartient aux plus glorieux siècles de l'époque chrétienne , au iv% au v% au xm% au xvn% L'influence de l'esprit religieux
* Auteurs à consulter , les mêmes qu6 pour la première leçon.
hors, cendre et poussière au dedans. Au milieu de ses gloires et de ses revers, de ses espérances et de ses déceptions, de ses fautes et de ses malheurs, le xix*" siècle est toujours devenu , en grandissant, plus moral, pins religieux même. D'abord il s'est vite dégoûté de ce sensualisme doctrinal que lui avait transmis la décrépitude de l'âge précédent ; et lorsque des doctrines élevées et généreuses lui ont été présentées, il s'en est épris, il s'est passionné pour elles. Tous les grands problèmes de la destinée humaine ont été soulevés et agités; les plus hautes questions métaphysiques, religieuses, sociales ont été traitées; et, quoique ces théories se soient montrées souvent fausses et même pernicieuses, elles attestent cependant le réveil des plus saintes aspirations de notre nature. On nous dit, il est vrai, que dans ce moment il y a un grand affaissement dans les âmes, que l'égoïsme glace les cœurs, et que tout se précipite, d'un mouvement aveugle, vers l'or et le pouvoir, pour les jouissances qu'ils donnent. Mais h côté de ces tristes symptômes , il en est de plus rassurants.
Pour ne parler que des faits les plus récents et qui nous environnent, que d'esprits élevés, détrompés des illusions d'une fausse science, ont été ramenés à la foi ! La jeunesse, dans son élite, étrangère aux préjugés et aux passions qui agissaient naguère avec tant de force sur les raisons les plus fermes et les âmes les plus droites , se
MÉTHODE THÉOLOGIQDE. 85
tourne aussi vers cette foi qui lui ouvre la source des plus hautes lumières, des plus pures jouissances et de toutes les forces dont elle sent le besoin pour accomplir l'oeuvre qu'elle entrevoit dans l'avenir. Les questions religieuses continuent à agiter les esprits. Les plus graves matières occupent des écints périodiques qui ne paraissaient pas faits pour elles. Les chaires de nos facultés littéraires envahissent le. domaine de la théologie ; on se rend à une leçon d'histoire, de littérature, de philosophie, et, sans trop d'étonnement et surtout sans regret, on y trouve la théologie.
Tous ces faits me paraissent annoncer une renaissance théologique. Les questions théologîques vont grandir tous les jours; et ce ne seront pas de vaines disputes; il s'agira des plus grands intérêts de l'humanité désormais liés aux questions religieuses. Je ne crois pas cependant que le * christianisme soit à la fin de ses combats; non, le rationalisme n'a pas encore épuisé contre lui tous ses traits; une controverse aux proportions colossales se prépare pour un avenir qui n'est pas très-éloigné. Tout sera remis en question ; le terrain sera disputé et défendu pied à pied. Au milieu de ces luttes, la théologie acquerra une importance et une autorité toujours croissantes ; et, comme nous croyons au triomphe de la vérité, nous espérons que le xix'' siècle sera Taurore d'une grande époque théologique. Pour être du xix^ siè-
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cle, il faut donc, Messieurs, être un peu théologien. Que ce soît pour nous un nouyeaii ndotif de nous appliquer à cette science.
Aujourd'hui , je dois vous exposer la méthode que je me propose de suivre dans cet enseignement. La méthode , dans toutes les sciences, est tin objet de haute importance. C'est à sa méthode que la géométrie doit la rigueur, l'enchaînement de toutes ses déductions ; et lorsque les sciences naturelles, sous l'inspiration de Bacon, eurent trouvé la méthode qui leur est propre, la méthode de Texpérience et de l'application du raisonnement à l'expérience, alors elles s'avancèrent à pas de géant dans la carrière de tous les progrès , et on a fait plus de découvertes , on est arrivé k plus de résultats dans l'espace de deux siècles , que dans tous les âges précédents ensemble. Pour être féconde , une méthode doit dériver de la nature même de l'objet de la science; elle doit exprimer parfaitement la relation qui existe entre l'esprit humain et cet objet, et donner les moyens que nous avons de l'atteindre, de le pénétrer , de nous en rendre maîtres. D'api'ès ce principe incontestable, il est évident que la méthode théologique doit être toute basée sur la notion même de la théologie.
Reportez vos souvenirs sur la premièt^ leçon que je vous ai faite cette année. Après avoir déterminé l'objet même de la théologie, après avoir indiqué les sources où elle puise ses principes, et
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décrit les procédés qu'elle emploie pour constituer une science spéciale^ j'ai conclu, de toutes les vérités établies, que la théologie était une science d'autorité et une science de raison. Elle est une science d'autorité, car ses principes lui sont donnés par la révélation divine conservée par une tradition vivante. Elle est une science de raison, car la raison s'empare de ces données divines, pour les exposer, les prouver, les expliquer, en déduire les conséquences. En tant que science d'autorité, la théologie doit être traitée par la méthode historique; en tant que science de raison, elle doit l'être par la méthode phU losophique : ainsi la méthode théologique est une méthode historique et une méthode philosophique. C'est ce que je vais vous développer. Vous tous. Messieurs, qui êtes jaloux de tirer quelque fruit de cet enseignement , vous devee sentir la nécessité d'acquérir des idées nettes sur la méthode qui doit y présider. Aux motifs que je viens de vous donner, j'en ajouterai un nouveau , tiré de la plus grande facilité que vous aurez à me suivre, à saisir la liaison de toutes les parties de ce cours, à méjuger enfin avec connaissance de cause. Cet exposé va donc vous faire pénétrer dans toute ma pensée, vous dévoiler mon but, mes moyens j vous verrez nettement ce que vous pouvez venir chercher ici , et le profit que vous pouvez retirer de ces leçons. Ma marche étant bien éclairée, votre esprit sera plus en repos.
Aussi y je nUiésite pas h aboixler un sujet assez aride par lui-même; je sais, Messieurs, que vous aimez la science el que vous cherchez avant tout ici une instruction solide.
Je dis d'abord que notre méthode sera une méthode historique, c'est-à-dire que nous aurons d'abord à faire l'histoire de chaque dogme, l'histoire de son origine et de ses développements. Sur chaque dogme , nous poserons cette double question : d'où vient-il? comment s'estil développé? La première fjuestion sera celle des origines ; la seconde celle des progrès.
La question de l'origine des dogmes est une des plus graves qui puisse être traitée ici. Les vérités théologiques sont de deux sortes, parce qu'elles proviennent de deux sources différentes. Il y a des vérités de conscience, des vérités de raison, provenant de la révélation primitive que Dieu accorda au monde à son origine ; révélation qui se renouvelle toutes les fois qu'un homme naît à la vie intellectuelle et morale. La foi, la théologie nous proposent d'abord ces vérités de conscience et de raison , ces vérités accessibles a la démonstration ; et je vous en ai donné déjà les profondes raisons, d'après saint Thomas. Ce grand homme nous dit que si l'homme ne pouvait arriver à ces vérités que par la voie scientifique, le grand nombre, l'immense majorité des hommes serait exclue de leur profession. Le petit nombre, le très-petit nombre n'y arriverait qu'avec des pei-
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nés infinies^ et en courant toutes les chances de l'erreur et du doute. Il était donc digne de la sagesse de Dieu de proposer par la foi même les vérités naturelles.
Nous chercherons l'origine de ces vérités dans la conscience et dans la raison qui est mie révélation véritable, mais naturelle; nous demanderons Dieu à l'àme humaine, et nous ne craindrons pas de nous servir de toutes les spéculations de la pensée philosophique, de mettre à profit tous ses travaux. Après avoir demandé à la raison tout ce qu'elle peut donner, nous montrerons le degré de clarté, de précision, d'autorité que ces vérités naturelles ont reçu de l'enseignement positif de la révélation. La raison apprendra tout ce qu elle doit de reconnaissance à la révélation , et il nous sera aisé de prouver que les hommes qui rejettent ce secours divin ne font pas un seul pas dans la carrière de la démonstration rationnelle qui ne soit marqué par quelque chute.
Les autres vérités théologiques n'ont pas leur origine dans la conscience et la raison ; elles ont été révélées par Dieu d'une manière positive et historique, et proposées a la foi de l'homme. Ici, Messieurs, il faudra établir que ces vérités, ces dogmes et ces mystères proviennent réellement de la révélation divine, qu'ils sont réellement contenus dans l'Écriture et dans la tradition. Il y aura donc des textes à discuter et les principaux monuments de la tradition à vous faire connaître.
9d QUATBliMB UIÇOFr.
Cette origine des dogmes chrétiens est contestée par le rationalisme contemporain, qui leur assigne d'autres principes. N'admettant que l'homme et ses facultés, niant toute intervention diyine, di* recte et immédiate dans les choses humaines , toute intervention distincte de l'acte créateur et conservateur, il est bien forcé de rapporter à la nature humaine l'origine des dogmes. Donc y se^ Ion le rationalisme, le dogme chrétien serait un simple produit des facultés humaines, successivement élaboré dans le laps des temps, fait de pièces rapportées, et composé d'éléments très-dîvers- Le dogme aurait emprunté quelques données aux faits de l'âme humaine , à une psychologie pro»^ fonde; il se serait paré des dépouilles de l'antique Orient et de la spéculation hellénique ; l'imagina^ tion, la poésie auraient fait les principaux frais de ces constructions. Telles sont les explications que vous trouvez dans un certain nombre d'ouvrages sérieux, savants ou qui veulent l'être ; et vous voyez tout de suite. Messieurs, quel intérêt peut avoir pour nous la discussion de ces théories*
Après avoir établi la véritable origine du dogme et fixé sa nature, j'aurai à vous raconter ses développements.
Le dogme qui est la lumière émanée d'en haut pour nous expliquer Dieu et l'homme, le dogme qui, comme un fleuve majestueux et limpide, devrait couler calme et tranquille dans les champs de la pensée pour y porter la vie et la fécondité,
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trouve dans son cours des obstacles ^ et ces ob-* stacles sont les négations de la pensée humaine, les négations de l'hérésie et de la philosophie. Refoulée sur elle-même par le choc de ces négations ^ la pensée catholique se concentre sur le dogme qui lui est contesté; après l'avoir médité, après Tavoir envisagé sous toutes ses faces , elle peut l'exprimer en termes précis, et en déduire toutes les conséquences; alors des formulaires sont dressés qui expriment le dogme dans toute sa pureté et dans toute son étendue. Ces formulaires sont les définitions de l'Église. Voilà, Messieurs, ce que j'appelle les développements, et même, dans un sens, les progrès du dogme'.
Ces développements, ces progrès s'obtiennent au prix des luttes avec l'hérésie ; ainsi Dieu tire le bien du mal. Ces luttes du dogme avec l'hérésie formeront un des objets les plus intéressants que je puisse proposer à votre attention.
Les hérésies ont joué un grand rôle sur la scène du monde, et exercé sur la destinée humaine une immense influence. A peine le christianisme était-il sorti de ce combat de trois siècles, où il ne versa jamais que son propre sang, à peine commençait-il à goûter le repos de sa victoire pacifique , qu'un prêtre d'Alexandrie vint lui proposer un nouveau combat , plus dangereux peut-être que celui qu'il venait de
' Voye« S, Fincentii Liiinensis Commonitorium , c. 27,28.
soutenir contre le monde païen. Disciple de Platon , Ariiis ne peut élever sa pensée jusqu'à la con<;eption de la Trinité dans l'unité divine ; il rabaisse le mystère jusqu'au niveau de l'humaine raison; il veut faire un christianisme raisonnable. Tous les esprits et tous les coeurs qui n'avaient pas été entièrement transformés par la pensée et la grâce chrétienne, se rangent sous les drapeaux de cet homme, et l'Église est bientôt divisée en deux camps. Une lutte gigantesque s'engage , une controverse puissante s'établit, des caractères héroïques se développent; enfin, après des fortunes diverses, le dogme catholique l'emporte , l'arianisme est vaincu. Au xvi *" siècle , un moine révolté par de criants abus , et croyant prendre en main la cause de la justice, s'empare d'un principe vrai, la justification par la foi, pour l'opposer à ses adversaires; mais, entraîné par des passions fougueuses, il exagère ce principe; et ces exagérations le précipitent rapidement dans une suite de négations qui détruisent le dogme catholique. A la voix de cet homme, l'Allemagne prend feu, l'Europe s'ébianle, l'unité religieuse, l'unité européenne est brisée, et nous sommes encore sous les coups de celte division fatale.
Voilà de grands faits. Que dit le rationalisme pour les expliquer? il n'a guère qu'une explication que voici : les hérésiarques sont à ses yeux les apôtres de l'indépendance et de la li-
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berté; il voit en eux des espèces de libéraux modernes; et alors il se prend d'un grand autour pour les hérésiarques , et leur dresse le piédestal des grands hommes. Il est vrai que le génie de rhérésie résiste un peu a ces apologies ; on ne peut effacer de l'histoire ni les atroces persécutions des empereurs ariens^ ni l'incendie de l'Allemagne allumé par Luther, ni le bûcher de Servet à Genève, ni les lois sanglantes d'Elisabeth en Angleterre. Alors on se retranche h dire que, si les hérétiques n'ont point été les propagateurs de la liberté, le résultat général et définitif de l'hérésie a été son établissement et son règne. Encore ici on se trompe, car l'afïaiblissement progressif du régime de la force, la soustraction des consciences à la loi de la force est un principe éminemment chrétien et catholique, qui existait avant les hérésies, qui a persisté malgré les hérésies, et qui, par conséquent, ne peut leur être rapporté.
Nous serons justes envers les hérésiarques; pour juger leurs doctrines et leurs œuvres, nous n'aurons pas besoin d'en faire des monstres , ni de nier aucune des qualités qu'ils pouvaient posséder. Gomme nous devons nous renfermer ici dans l'histoire des idées, nous les accuserons d'avoir été de mauvais et de criminels logiciens ; de mauvais logiciens^ parce qu'ils ont introduit dans les idées chrétiennes des éléments étrangers qui ne pouvaient s'allier avec elles; de criminels
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logiciens^ parce que cette fausse logique avait souvent pour cause de mauvaises passions, et tendait toujours à affaiblir l'esprit chrétien età détruire le christianisme. Ainsi, que serait-il arrivé si Farianisme eût triomphé? Le christianisme, réduit à Ufi système naturel, à un vain déisme, n'eût jamais eu l'énergie nécessaire pour transformer les Barbares et faire germer le monde nouveau. Ainsi, la confusion philosophique dans laquelle se trouve aujourd'hui le monde, et la réapparition du paganisme après dix-huit siècles de christianisme sont les fruits naturels et nécessaires du protestantisme.
Mais je veux m'arréter un moment sur la mauvaise logique de l'hérésie. En général, l'hérésie est l'introduction , dans le christianisme , d'un élément étranger, ou l'exagération funeste d'un principe chrétien , exagération qui fait de la vérité l'erreur, et du bien le mal.
Pour se rendre compte de cette introduction d'un élément étranger au sein de l'unité chrétienne brisée et déchirée , il faut savoir qu'il y a des race^ d'idées, comme des races de peuples, ennemies irréconciliables. De nos jours on a voulu expliquer l'histoire politique par les oppositions des races. Il y a du vrai dans ce point de vue , quoiqu'il ait été exagéré, quelquefois jusqu'au ridicule; et vous connaissez , Messieurs, le rôle que joue Vêlement dans certains historiens. Ce qui est vrai, pris avec mesure dans l'histoire politique, l'est aussi dans celle des idées.
HÉTHO» TaàOLMfQCE. 95
En effet ^ îl y a dans rintelligence humaine quelques idées mères qui enfantent une sérfe de conceptions en harmonie^vec elles ; et comme ces idées sont opposées entre elles et hostiles les unes aux autres^ l'opposition et l'hostilité persévèrent et se perpétuent dans les conséquences. Pour rendre tout ceci plus sensible, je dis qu'il y a dans la pensée humaine quatre idées mères : le panthéisme^ qui part de l'unité de substance ; le dualisme, qui affirme deux principes coéternels et nécessaires ; le déisme, qui sépare Dieu du monde ; enfin le christianisme, dont le point de départ est l'idée de la Trinité dans l'unité divine. Tous ces principes engendrent une série de conséquences qui soutiennent entreelles un parallélisme absolu ; et si TOUS voulez faire passer dans une sphère les idéesquiappartiennentà l'autre, si vous transportez dans un oixlre les idées d'un autre, si vous voulez accoupler et mêler ensemble des idées qui se repoussent, vous n'obtenez qu'un désaccord , une déshaimonie, une lutte; vous ne faites que le chaos; vous n'arrivez qu'à l'absurde. Telle est l'histoire de la plupart des hérésies et surtout de celles des premiers siècles. Que fait Ârius? il emprunte à l'antique déisme son idée de l'unité absolue, de l'unité sans trinité. Important ensuite dans le christianisme ce principe étranger, il veut unir à la doctrine chrétienne une doctrine qui était la négation même du christianisme. Qu'arrivet-il ? obéissant à leur nature^ tw deux doctrines se
repoussent^ entrent en conflit, et le combat se prolonge jusqu'à ce que Tune ait vaincu l'autre. Gloire h Dieu qui a fait triompher la vérité !
L'hérésie, comme nous l'avons dit, peut avoir encore son principe dans l'exagération d'une vérité chrétienne ; c'est le cas de la plupart des hérésies modernes; mais la déduction de ce fait nous mènerait trop loin. Je me contenterai de vous faire remarquer que, pour l'intégrité et la conservation du christianisme, les conséquences de cette deuxième espèce d'hérésies sont les mêmes que celles de la première.
Dans la suite de ce cours, je vous dévoilerai la fausse et criminelle logique de l'hérésie ; je constaterai ses résultats inévitables. Mais quel contraste nous offrira l'Église catholique! quelle logique, quelle puissance dans ses déductions ! quelle harmonie dans toutes les parties de sa doctrine ! quelle fidélité à repousser tout ce qui est contraire à la pureté du dogme ! Cette fidélité n'a pas été effrayée des plus grands sacrifices ; plusieurs fois TÉglise a vu des moitiés du monde se séparer d'elle parce qu'elle n'a pas voulu faire la plus petite concession doctrinale.
Alors, Messieurs, le dogme vous apparaîtra avec tous ses grands caractères d'unité, de perpétuité, d'immutabilité; et rien n'étant divers, mobile et changeant comme la pensée humaine, il faudra bien avouer que cette admirable suite de la vérité catholique n'est pas l'oeuvre de
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l'homme. Tels seront les résultats de l'histoire du dogme. Vous venez de voir de quelle manière j'entends la traiter, et à quels résultats je prétends aboutir.
Mais notre méthode n'est pas seulement hîsto-* rique, elle est aussi philosophique; et même, Messieurs, je dois dire que mon intention est de faire îci surtout la philosophie de la théologie, parce que cet aspect de la théologie me paraît le plus en harmonie avec vos besoins et vos désirs.
Le dogme étant donc posé comme un fait divin, justifié par son origine, par son développement et par ses caractères , il faudra nous appliquer à le concevoir comme la véritable explication de Dieu, de l'homme et du monde, comme la plus haute et la plus complète des philosophies. Ici commence une série de travaux nouveaux.
Je n'ai pas besoin sans doute , après tout ce que j'ai établi Tannée dernière sur les rapports de la raison et de la foi, après vous avoir raconté dernièrement, dans l'histoire de la théologie, les infatigables travaux des plus grands génies théologiques pour arriver a la conception du dogme, je n'ai pas besoin , dis-je , de justifier cet usage de la raison dans la foi *. Le mystère sans doute est incompréhensible; et il doit l'être, puîsqu'exprimant les plus hauts rapports entre le fini et l'infini, il embrasse un terme
« On peut consulter comme résumant la doctrine des Pères les chap. 27 et 28 du Commoniloire de saint Vincent de Lerins,
iafiuimeni supérieur à l'Intelligence humaine. L'Incompréhensibilité essentielle du mystère est encore accrue par la débilité d'une raison distraite , obsédée par les images du monde sensible^ et obscurcie par les nuages qu'amoncellent les passions devant ses yeux malades. Nous ne pouvons donc pas espérer de comprendre parfaitement le mystère , ni même de le comprendre autant qu'il peut l'être par un esprit borné; car nous passerions de la foi à la vision , à l'intuition parfaite , réservées à une existence supérieure. Mais s'il nous est interdit de nous élever à une connaissance parfaite du mystère, si nous ne pouvons le comprendre, c'est-à-dire en avoir une idée adéquate, il nous est donné du moins de le concevoir, et de découvrir en lui des idées , des lois, des rapports. La foi ne doit jamais dépendre de cet ordre de conception; elle sait que Dieu a parlé et elle se repose sur sa parole. L'évidence Intrinsèque de cette parole n'est jamais pour elle la condition de son acceptation. Mais en adorant le mystère, elle peut élever jusqu'à lui un oeil respectueux pour recevoir le rayon lumineux qui en émane. Ce rayon divin, souvent sans avoir été cherché ni appelé, tombe au milieu des ténèbres de l'âme, rillumlne, l'inonde de ses clartés et lui fait goûter d'ineffables délices.
D'autres fois il se fait chercher; il faut appliquer à cette investigation toutes les forces de la raison et de la volonté, toutes les puissances de
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rame) il faut se livrer à un labeur pénible. Dans l'un et dans l'autre cas , qu'on ait été éclairé su^ bitement , intuitivement , ou que ce soit par un travail long et opiniâtre^ ces lumières infuses ou acquises doivent être toujours subordonnées à la règle de la foi et soumises à son autorité.
D'après ces principes, reconnus par toute la théologie, il est aisé de voir que l'accord de la raison et de la foi ne consiste pas uniquement à savoir que Dieu a parlé; mais qu'il y a dans la fol un ordre de conception très-légitime , nécessaire même pour certains esprits. On ne doit donc pas condamner la raison à l'inertie par rapport aux mystères; elle peut chercher à les comprendre jusqu'à certaines limites.
Cette philosophie des mystères me paraît plus nécessaire que jamais dans le siècle où nous vivons.Oui, lorsque toute philosophie humaine pâlit, lorsque sa langue se trouble et balbutie , il est temps de faire parler la philosophie divine. Cette philosophie est d'ailleurs un besoin pour chacun de vous : vos esprits cultivés veulent concevoir l'idée; vous cherchez la lumière , vous avez soif de la science, et la religion ne saurait que refouler ces nobles instincts sur eux-mêmes ! elle ne pourrait satisfaire ces indestructibles besoins de notre nature! elle paraîtrait vouloir éteindre l'intelligence, elle qui ne vit que par Tintelligence 1 N'est-ce pas le divin fondateur du christianisme qui a défini la vie éternelle par la connaissance ?
100 QUATRIÈitfE LEÇON.
« Hœc est vita œterria ut cognoscant te solum Deum verum *. » Et le grand apôtre ne nous ordonne- t-îl pas de croître sans cesse en science? Messieurs, au nom de cetle religion du Verbe, de la lumière, de l'idée, dilatez vos âmes; aimez, aimez la science divine; c'est elle seule qui peut TOUS donner la connaissance de Dieu, la connaissance de vous-mêmes; elle seule peut satisfaire les plus hautes aspirations de vos cœurs.
Le premier degré de cette philosophie divine est devoir qu'il n'y a pas d'opposition réelle entre la foi et la raison, que le mystère ne répugne nullement à la raison. Ici le devoir du philosophe chrétien est de répondre aux difficultés que l'esprit humain cherche dans les mystères.
Mais cette conception est purement négative ; il faut s'élever plus haut. Toutefois, il ne s'agit pas de chercher h concevoir le mystère par des comparaisons, par des analogies; ce procédé, utile quelquefois, ne donne jamais la science.
Pour y arriver, il faut se placer en face -du dogme sacré, l'étudier dans toute son étendue, s'enfoncer dans sa profondeur; il faut se pénétrer de ridée qui repose au fond du dogme, et qui luit au milieu de ses ténèbres comme la lampe qui brille dans l'obscurité du sanctuaire. Le mystère, en etFet, possède une lumière qui lui est propre, et qui est conaplélement dis-
' Joan. 17, 3.
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tincte de toutes les notions que nous tirons de l'expérience, de la conscience, de la raison. C'est un jour pur, quoîqu'encore à demi voilé, qui se lève sur l'âme fécondée par la prière et la méditation, et qui l'introduit dans un monde nouveau.
Les notions que l'on reçoit dans celte pieuse méditation se présentent sous forme de loi ou sous celle de convenances. Je vais éclaircir ma pensée par deux exemples : je médite le mystère de la Trinité, et je ne tarde pas à découvrir que ce mystère est l'expression de la loi même de l'Être divin, loi qui devient ensuite celle de tous les êtres. J'étudie le mystère de l'Incarnation et de la Rédemption, et je suis frappé de toute la convenance d'un mystère qui n'est qu'harmonie : harmonie de la sagesse et de la puissance, harmonie de la justice et de la miséricorde, harmonie des ex- . trêmes les plus opposés unis par un terme moyen, unité de l'homme et de Dieu, transformation, déification de l'homme et de l'humanité. Ainsi de tous les autres mystères ; partout des lois profondes ou de puissantes harmonies, partout l'unité dans la variété, qui est le sceau des choses divines.
Après avoir étudié le mystère en lui-même, il faudra aussi l'étudier dans ses rapports avec la nature humaine, avec les sciences, avec l'histoire. Dans le dogme, nous trouverons la source des . plus parfaites vertus , des espérances les plus élevées, des plus douces consolations, des progrès même temporels de l'humanité. Le dogme jettera
Point de départ de la démonstration de l'existence de Dieu dans la conscience formée par le christianisme. — Opinion de quelques philosophes qui regardent l'existence de Dieu comme un objet de pure foi : ce qu'il y a de vrai, ce qu'il y a d'erroné dans celte opinion. — Les démonstrations de l'existence de Dieu ne sont point iuductives, mais déductives. -» L'idée de Dieu est le fond de la raison humaine : sans l'idée de Dieu nous ne pouvons rien concevoir ; nous ne pouvons ni penser, ni parler. — Toutes nos notions de vérité, de bonté , de beauté, toutes les aspirations de notre âme, démontrent Dieu. — Nouvelle démonstration de l'inûni personnel et distinct du monde, ou de l'existence de Dieu : la conscience et ses éléments; le uni, l'infini et leur relation ; l'infini cause libre du fini. — Avec ces idées nous sont données les existences , les réalités. — L'idée de l'infini étant l'idée de la perfection absolue, implique l'idée de l'infini personnel et distinct du monde. — Examen de la tentative de Hegel pour identifier le fini avec l'infini. — La personnalité n'est point une borne en Dieu *.
Au moment d'aborder le grave sujet qui doit être la matière de cette leçon , il faut bien déterminer le point de vue dans lequel nous nous plaçons. Nous voulons chercher Dieu dans Tâme humaine; nous voulons y découvrir toutes les traces de l'empreinte divine; mais la conscience où nous voulons pénétrer est la conscience formée par le christianisme, la conscience chrétienne.
' Auteurs à consulter : i<». Tliomassiuus, Dogmaia iheoiogica ; cle DcOj Dcique proprictatibiis ^ t. l"' ; où toute la doctrine des P<>res se trouve résumée; 2°. Clarcke, De V existence de Dieu; S^». Fénelon, De l'existence de Dieu; 4°. Malebranchc, Enlre^ tiens métaphysiques.
Nous voulons demander à la raison tout ce qu'elle peut nous apprendre sur Dieu; mais c'est à la raison éclairée parle christianisme que nous nous adressons. Aujourd'hui donc, du sein même de la lumière que le christianisme a jetée sur la nature divine, nous nous demanderons si Dieu, tel que le christianisme nous le fait connaître, personnel, libre créateur du monde et distinct du monde qu'il a créé, peut être démontré par la raison.
II est des vérités que l'homme n'eût pas découvertes par lui-même , mais qu'il peut se démontrer lorsqu'elles lui sont enseignées. S'il fallait, par exemple, que chaque homme découvrît la géo • métrie, il y aurait bien peu de géomètres; mais avec quelle facilité n'apprend-on pas des autres cette science? Avant le christianisme , l'homme pouvait connaître et en effet connaissait Dieu ; éclairé par la raison, aidé par les traditions plus ou moins pures, il pouvait s'élever à son auteur. Cependant, Messieurs, nous voyons que, dans cette connaissance de Dieu , il est une borne qui n'a point été dépassée par le génie des plus grands philosophes de l'antiquité. II a fallu que le christianisme vint éclairer le monde pour que cette barrière, qui arrêtait l'esprit humain dans la première de toutes les sciences, tombât. Nous sommes donc autorisés par les faits à dire qu'il est certaines limites que la raison, laissée à elle-même, ne dépasse pas dans la connaissance de Dieu. Aujourd'hui nous
ne déterminerons pas ces limites; nous n'en tiendrons pas compte; nous ne chercherons pas à constater ni les découvertes de la raison antique dans la science de Dieu^ ni les lacunes que présentent ses théories : nous réservons ce sujet pour la leçon prochaine. Plus heureux que les anciens^ guidés par la lumière du christianisme^ nous irons plus loin qu'eux dans la démonstration de Dieu.
Des philosophes chrétiens, des philosophes dignes de tous nos égards , ont pensé que la raison ne pouvait arriver à la connaissance de Dieu, et que cette connaissance était un objet de foi. Il nous semble qu'il y a ici un malentendu. Ces philosophes veulent-ils dire que l'idée et la connaissance de Dieu n'est induite d'aucun fait antérieur*? Veulent-ils dire que nous n'induisons pas Tinfini du fini ; que s'il n'y avait dans l'intelligence humaine que la notion du fini, la notion du moi et celle du monde, jamais nous ne pourrions nous élever à Fidée de l'infini, a ridée de Dieu? nous sommes de leur avis. Oui, l'idée de Dieu ou de l'infini est tout à fait primitive dans la raison humaine ; elle est un de ses éléments intégrants; elle a été donnée à la raison par la révélation primitive et naturelle qui l'a constituée. Cette idée, comme toutes les autres, ne se développe pas dans l'homme sans le secours de
' L'indactioQ est le procédé par lequel on tire une proposition d'une autre ; la déduction , celui par lequel on tire d'une proposition ou d'un principe tout ce qu'ils renferment.
EXISTBlffCB DE DIEU. 107
l'action sociale ^ sans l'excitation de l'enseignement et de la parole. Sur tous ces points , nous sommes d'accord avec ces philosophes. Quand ils ajoutent que, pour arriver à une connaissance de Dieu aussi complète que le comportent nos facultés dans leur état présent, la révélation chrétienne est nécessaire j que l'homme privé de cette révélation, ou dédaignant son secours, tombe dans les plus graves erreurs sur la nature divine , ils énoncent encore d'incontestables vérités.
Mais si on prétend que l'homme dont la raison est développée, l'homme en rapport avec la société humaine et chrétienne, possédant les idées, se servant du langage, ne peut pas se prouver Dieu; nous nous séparons de ces philosophes, et nous nous rangeons du côté de l'immense majorité des Pères, des docteurs, des philosophes chrétiens qui tous ont cru qu'on pouvait prouver Dieu, et qui tous se sont appliqués à la démonstration de son existence et de ses perfections.
Je sais bien, et je le répète à dessein, je sais bien que si nous n'avions pas antérieurement, et par une communication divine, l'idée de Dieu, toutes ces démonstrations ne nous la donneraient pas. Non, il n'y a pas dans la raison humaine de principe qui contienne l'infini, autre que l'infini lui-même. L'infini n'est pas contenu dans l'idée du moi, dans l'idée du monde, comme toutes les propriétés du triangle et du cercle sont
contenues dans l'idée du triangle et dans celle du cercle. Qui pourrait imaginer une pareille absurdité?
L'idée de Dieu est antérieure à toutes les démonstrations; et supposée dans toutes; et ces démonstrations n'en sont pas moins puissantes. Elles ne sont point inducûves , il est vrai ; car, nous venons de le remarquer, l'infini ne pouvant être contenu que dans lui-même ne peut être induit de rien. Pour être déductives, ces démonstrations ne perdent rien de leur force. En effet, je vois clairement que l'idée de Dieu, ou de l'inlini, déposée dans mon intelligence, implique toute la réalité possible et concevable; je vois clairement que cette idée ne convient ni au moi ni au monde, et que, par conséquent, elle prouve l'existence et la réalité d'un Dieu, distinct du monde et cause du monde. C'est là le fond de toutes les démonstrations de l'existence de Dieu, comme nous le verrous.
Quoique, pour un esprit vraiment philosophique, cette priorité, cetle certitude de l'idée de Dieu soiententièreraent claires; quoique Dieusoit la plus claire et la plus certaine de toutes les vérités ; quoiqu'il soit très- vrai de dire, dans un sens, que tant que nous ne connaissons pas Dieu, nous n'avons pas le droit de rien affirmer ; s'il se rencontre de ces esprits débiles et malades qui croient leur propre existence, l'existence du monde, plus certaines que l'existence de Dieu, pourquoi ne se servirait-
on pas de ces vérités qu'ils admettent pour les élever jusqu'à la connaissance de Dieu? Pourquoi ne leur prouverait-on pas que ce moi et ce monde, dont ils se croient si certains, ne sont concevables et admissibles qu'autant qu'il y a un Dieu, cause suprême et de ce monde et de ce moi ? Ce procède est très-légitime , et il repose sur ce principe consolant, qu'il est toujours possible de reconstruire, avec le plus petit de ses débris, tout Tédifice de la vérité et de la conscience, et que, par conséquent , il ne faut jamais désespérer de nos frères. Ce qu'il peut y avoir d'obscur et d'incomplet dans ces observations préliminaires recevra, dans la suite de ces leçons, le développement nécessaire. Maintenant que nous avons pris position, entrons en matière.
Messieurs, il est un grand nom dans le langage humain; ce nom, le premier son de l'âme, la première expression de la raison , répété par tous les échos des âges, sur tous les points de l'espace et du temps, a toujours retenti au fond de la conscience humaine. Ce mot, image de la plus magnifique idée de l'intelligence humaine, toujours transmis par la tradition, a le pouvoir d'exciter^ d'éveiller l'idée latente au fond de la conscience : ou plutôt aussitôt que le son a ébranlé l'organe extérieur de l'audition et qu'il a été perçu par l'âme, aussitôt un rayon de l'éternelle vérité frappe celle-ci, la pénètre et fait luire au milieu de ses ténèbres cette grande lumière de
l'idée divine. Quand ma bouche prononce le nom de Dieu, vous vous représentez aussitôt l'Etre étemel, infini, immuable, se suffisant pleinement à lui-même; souverainement intelligent, sage et bon ; cause suprême et fin dernière de tout ce qui est. Et avec quelle facilité cette idée ne s'emparet-elle pas de votre raison? C'est à la fois la plus sublime et la plus simple; c'est l'idée qui se trouve dans l'intelligence du pâtre comme dans celle du philosophe; c'est l'idée que l'enfance reçoit avec une merveilleuse docilité dès qu'elle est capable de raison , et que l'âge mûr médite sans pouvoir l'épuiser. Cette idée est le fond de la raison humaine, sans elle il n'y a pas de raison; sans elle nous ne pouvons rien concevoir; sans elle nous ne pouvons penser, nous ne pouvons parler; en la niant, nous l'affirmons. Toutes nos notions de vérité, de bonté, de beauté reposent sur elle , nous mènent à elle. Cette idée est la lumière de l'âme, l'air qu'elle respire, la vie qui circule en elle et l'anime.
Je dis que nous ne pouvons rien concevoir, rien comprendre véritablement avant de connaître Dieu. En effet, essayez de vous comprendre vous-même sans Dieu. Vous êtes aujourd'hui, mais vous n'étiez pas hier; vos pères aussi un jour n'étaient pas. En remontant la chaîne des générations humaines, il faut bien s'arrêtera un premier anneau. Vous avez beau prolonger cette chaîne à l'infini, si vous voulez vous entendre
EXISTBNCB DE DIEU. 111
vous-même I il faudra bien trouver un point initial. Une succession sans principe, qu est-ce? un effet sans cause. D'où viendrait cette succession? du néant? mais c'est absurde; ex nihilo, nihil; d'elle-même? mais alors elle aurait en ellemême son principe d'être, sa raison d'être; elle serait éternelle, infinie, immuable; et l'homme n'est que bornes, misère, néant. Il faut donc une cause première en dehors de la succession , et celte cause est nécessairement éternelle, infinie: c'est le Dieu que nous cherchons.
Tout ce que je dis de l'homme , je le dis du monde : je dis que le monde ne peut pas se concevoir tout seul. Concevoir le monde tout seul , cela n'est pas donné à la raison , car c'est anéantir le monde autant qu'il est en nous, c'est en détruire la notion. En effet, vous ne pouvez concevoir le monde tout seul qu'en lefaisantDieu, qu'en transportant au monde la notion de Dieu. Le monde alors serait nécessaire, éternel, infini. Mais quel chaos d'idées , quelles contradictions dans les termes! Le monde nécessaire! Et pourquoi donc m'est-il connu sous la notion de la contingence? Voilà un atome de matière, qui pèse peu sans doute dans la masse de l'univers; voilà un brin d'herbe, une feuille d'arbre; voilà un bomme ; voilà un astre. ... eh bien ! je puis concevoir toutes ces choses non existantes; donc elles ne sont pas nécessaires. Qui m'accusera d'absui'dité dans cette conclusion ? Mais ce que je dis de
lia CINQUIÈME LEÇON.
chaque être du monde , je puis le dire de tous; je puis le dire du monde. Je puis par la pensée supprimer le monde, et Tinfini tout entier n'en subsistera pas moins encore. Étrange nécessité que celle d'un monde dont la suppression si facile laisse subsister toute l'intégrité de la raison, toutes ses idées, toutes ses lois!
Si je ne puis concevoir le monde nécessaire, je ne puis non plus le concevoir éternel. La loi du monde, c'est la succession dans la durée, c'est le temps. Celte succession , ce temps ne peuvent jamais être confondus avec l'éternité qui est un point indivisible. Essayez de concevoir un temps sans passé, sans présent, sans futur, sans commencement, sans milieu, sans fin, vous n'y parviendrez pas. Vous pouvez détruire la notion du temps , ou plutôt vous pouvez l'écarter, l'oublier, la remplacer par celle de l'éternité; mais jamais vous ne verrez ces deux notions identiques.
Le monde non plus ne peut être conçu comme infini. L'infini serait alors la collection de tous les êtres finis; c'est-à-dire que la souveraine perfection serait la somme de toutes les imperfections ; la souveraine beauté, la collection de toutes les laideurs; la vérité suprême, une négation infinie; l'unité absolue, une multiplicité sans termes. Quand il existe un type souverain de perfection, de beauté, de vérité, d'unité ; quand il existe un véritable infini , je conçois les perfections , les beautés, les unités, les vérités relatives. Détruisez
BXISTBNCB DE DIB0. 113
ce type, qu'il ne vous reste que le monde; toute perfection , tout infini disparait.
Il faudrait aussi , avec des forces et des lois aveugles, concevoir cet ordre magnifique qui éclate dans le concert des sphères célestes, comme dans l'animalcule imperceptible, dans le brin d'herbe que je foule aux pieds. Il faudrait expliquer l'intelligence, la volonté, la liberté humaines ; abime où vient se perdre la pensée qui nie Dieu.
Ainsi, Messieurs, on ne peut concevoir le monde tout seul, on ne peut concevoir le monde sans Dieu. Dans l'effort qu'on fait pour arriver à cette conception, les^ pensées se confondent, le vertige s'empare de la raison qui n'aboutit qu'au chaos et au néant. Non , nous ne pouvons rien comprendre sans l'idée de Dieu; et toutes les fois que nous nous adressons ces formidables questions : Existe-t-il quelque chose? comment existet-il quelque chose? pourquoi existe-t-il quelque chose ( et ce n'est que par la solution de ces problèmes que nous sommes intelligents)? si Dieu n'est pas la réponse à ces questions, si ces questions ne nous mènent pas à Dieu , la raison se suicide ; une orgueilleuse et affreuse misère devient son partage et son châtiment.
Non-seulement nous ne pouvons rien concevoir sans Dieu , je dis encore que nous ne pouvons ni penser, ni parler sans penseï^ à Dieu, sans parler de Dieu. Essayez de penser sans que l'idée
114 CINQUIBMB LBÇQN.
de l'être ne se trouve renfermée dans votre pensée; essayez d'affirmer sans vous servir du verbe ^/iéf y vousne le pouvez. L'idée de l'être en général se trouve implicitement dans toutes nos pensées^ dans toutes nos affirmations. Or, l'idée de l'être dans toute son étendue est l'idée de Dieu; Vétre est son nom ; ainsi lui-même s'est défini. Heureuse nécessité que celle de ne pouvoir penser sans confesser Dieu, même à notre insu I heureuse nécessité que celle de ne pouvoir parler sans proférer un hymne à la. gloire de Dieu ! Aussi l'infortuné qui nie Dieu, cet infortuné qui puise en Dieu ses racines , comme la plante aveugle dans le sein de la terre, cet infortuné qui se sert des bienfaits de Dieu contre Dieu même, en niant Dieu l'affirme; car sa négation se réduit à dire que Vétre n^ est pas.
Enfin tout ce qu'il y a de plus précieux dans l'âme humaine, toutes les notions de vérité, de bon té ^ de beauté , sont des rayons de Dieu en elle; toutes ces notions impliquent Dieu ; toutes nous mènent à lui.
Il y a dans mon intelligence quelques idées claires, nécessaires, qu'il n'est pas besoin d'énumérer.. Je ne fais pas ces idées, je les reçois; je ne puis les empêcher de la ire leur apparition dans ma conscience. Une fois qu'elles sont en* trces dans ma raison, je ne puis plus lesefifacer. Ces idées me dominent, me commandent; elles me dirigent dans toutes mes affirmations , dans toutes mes juégations; je les conçois comme
une loi pour mon esprit , et pour tous les esprits. En elles-mêmes elles sont éternelles et impérissables. Que mon intelligence soit détruite, que le monde entier s'écroule, ces idées , ces lois survivront et s'élèveront sur les débris des mondes anéantis. Il faut donc qu'elles subsistent quelque part j il faut qu'elles soient quelque part parfaitement entendues; il y a donc une intelligence infinie, à qui elles appartiennent, et qui me les communique.
Je trouve aussi en moi le sentiment du bon et du juste. Ce sentiment existe aussi dans tous mes semblables. Que de fois, Messieurs, ne vous étesvous pas sentis émus jusqu'aux larmes devant le touchant spectacle de la vertu!
La beauté morale de la vertu est sans doute la plus élevée de toutes les beautés ; mais il y a aussi cette beauté qui nait de la proportion et de l'harmonie, cette beauté qui nous chaime dans la nature , qui nous ravit dans les arts.
Ce type de justice , de beauté , que nous portons en nous-mêmes, n'est jamais réalisé dans toute sa perfection : nous chercherions en vain, sur la terre , une justice parfaite , une beauté parfaite. Or, comme le paifait est avant l'imparfait, comme l'imparfait suppose le parfait , il faut de toute nécessité que cette beauté et celte justice pai^aites , vers lesquelles nous aspirons , existent. Cette aspiration vers le paifait, vers l'infini, esta la fois la gloire et le tom^ment de notre nature*
Aussi, comme nous sommes à Tëtrolt dans le fini ! comme ses chaînes nous pèsent ! comme ses limites nous gênent! Qu'est-ce qui peut contenter le cœur de l'homme? Jetez dans cet abîme tous les biens de la vie; jetez-y l'or, le plaisir, la gloire, l'amitié, l'amour , rien ne peut le combler j il y a toujours un vide , un vide immense, et ce vide est la place de Dieu.
Dans la nature je* retrouve cet infini comme dans l'âme humaine; j'entends sa voix dans- les mugissements de la forêt, dans les grondements de l'orage ; il s'étend au delà -des plaines immenses des mers; il est plus profond que les abîmes, plus élevé que les cieux. L'âme humaine déborde tout; de tous côtés elle s'échappe, elle s'écoule vers Dieu. C'est Dieu qui est son centre , sa lumière, sa vie; c'est pour Dieu qu'elle est faite; c'est en lui qu'elle trouvera le repos; in ipso vipimus et moçemur et sunius. Vous le voyez^ Messieurs) le nom de Dieu , l'idée de Dieu, le besoin de Dieu est en vous; ce besoin est votre essence, si j'ose ainsi m'exprimer; c'est votre gloire, et toute la dignité de votre nature.
Est-il nécessaire. Messieurs, de vous prouver longuement l'existence de Dieu? faut-il vous tenir longtemps sur ces considérations? ne serait-ce pas vous faire injure? Les réflexions que je viens de vous soumettre, bien pesées, suffisent pour une raison droite et pour un cœur bien fait. Toutes les preuves de l'existence de Dieu vous sont connues;
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VOUS n*en attendez pas sans doute de moî une longue exposition. J'aurai occasion de développer les principales de ces preuves dans l'histoire de la théodicëe chrétienne; cependant je veux aujourd'hui vous présenter sous une forme rigoureuse la démonstration de l'existence de l'infini personnel et distinct du monde, et lever les difficultés principales que le rationalisme absolu fait contre la personnalité divine.
Une étude approfondie de la conscience nous donne tous ses éléments constitutifs; et c'est dans ces éléments de la conscience, développée par le christianisme, que nous trouvons notre point de départ. L'année dernière , je me suis livré, avec une certaine étendue, à l'analyse de la conscience. Ce travail me dispensera d'entrer dans de longs développements en ce moment ; je me contenterai de vous rappeler les résultats que nous avons obtenus.
La conscience est ce miroir intérieur où se réfléchit l'universalité des objets. Cliaque objet de la nature, chaque pensée de l'esprit, chaque détermination de la volonté, chaque impression des sens y laissent leur trace vivante, y marquent leur empreinte; le monde du dehors se trouve dans ce monde intérieur que nous portons au dedans de nous-mêmes.
Je remarque d'abord que toutes mes impressions me donnent le sentiment d'une force qui est en moi, qui est moi-même. Le moi , ce sup-
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port du monde intérieur, est une force qui sent, pense, compare , juge, raisonne, veut et ne veut pas, agit et n'agit pas, suivant sa propre détermination.
Mais ce moi vient sans cesse se heurter contre un objet distinct de lui , qui se dresse sans cesse devant lui , lui envoie mille impressions de tout genre, lui fait sentir plus ou moins une force distincte de sa force , une force qui le limite.
Cet objet ^ c'est le monde de la nature et le monde de l'humanité. Si j'envisage cet objet, qui se pose ainsi devant moi , et qui vient se réfléchir en image, en idée, au dedans de moi-même, j'y trouve une multitude indéfinie d'êtres, depuis l'atome imperceptible jusqu'au plus brillant des soleils. Tous ces êtres agissant sur moi et me modifiant sans cesse, je me trouve dans un contact nécessaire et continuel avec des objets autres que moi ; et je ne puis pas plus me séparer de ce sentiment d'un objet distinct du moi , que du sentiment du moi lui-même.
Tels sont les deux premiers éléments de ma conscience, impliqués dans toutes mes modifications, et qui se résument dans l'idée du moi et dans l'idée du monde. Maintenant , si je compare ces deux idées essentielles, le premier caractère qui me frappe, c'est que ces deux idées se supposent l'une l'autre, et sont relatives l'une h l'autre. Envisagées en elles-mêmes, ces idées me représentent une mutiplicité indéfinie d'êtres. Qu'est-ce
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que le monde, si ce n'est une multiplicité sans nombre ! Comptez, si vous le pouvez, les êtres qui peuplent l'espace et le temps ; nombrez si vous l'osez les atomes de poussière et de lumière qui tourbil* lonnent dans l'étendue ; calculez les pensées qui montent dans l'esprit et dans le cœur de l'homme. Cette multitude indéfinie est comme dans un flux et reflux continuel; tous ces êtres passent et s'écoulent» Ils étaient, ils seront, bien plus qu'ils ne sont en réalité; ils sont et ils ne sont pas; je ne vois en eux que l'image de la contingence, de la mobilité, de la mortalité. De là, il est clair que tous ces êtres sont bornés. La borne les en* vironne , les presse de toutes parts. Limites dans l'être , limites dans la force , limites dans la durée y je ne vois que limites.
Ainsi j relativité , multiplicité , variabilité ^ contingence , bornes , tels sont les caractères généraux et du moi et du monde ; et tous ces ca* mctères sont exprimés par un seul mot^ le fini.
Mais il y a dans la conscience et la raison un autre élément. Quand j'énumérais les caractères du fini , quand je nommais le relatif, le multiple, le variable, le contingent, le temporel, n'y avait-il pas, dans vos consciences , une grande voix , écho du monde divin , qui nommait en même temps ce qui est opposé à ces caractères , labsolu, le un, le nécessaire, l'éternel, l'immuable, l'infini? Pourriez-vous concevoir les premiers termes sans les seconds ? ces termes ne
s'appellent-ils pas? est-il donné à l'esprit humain de les séparer?
Ainsi, Messieurs, au-dessus, infiniment audessus de ridée du fini , nous trouvons dans notre conscience la grande idée de l'infini. Qu'elle est merveilleuse cette idée ! et qu'il m'est difficile de comprendre comment je suis capable de la concevoir! Je n'ai devant moi que des phénomènes successifs , fugitifs, variables; je me sens moi-même borné par tout ce qui m'environne et par mes besoins; je touche la limite de toutes parts, et cependant j'ai l'idée de l'unité, de l'absolu, de l'éternel, du nécessaire, de l'immuable, d'une perfection souveraine; j'ai l'idée de l'infini. Ces deux idées de l'infini et du fini m'accompagnent sans cesse ; je les retrouve dans toutes mes perceptions; elles font partie intégrante de toutes mes pensées, de tous mes raisonnements; je ne puis les effacer, ni les oublier; je ne puis m'en défaire.
Maisn'existe-t-il aucun rapport entre ces idées? n'existe-t-il aucun rapport entre le fini et l'infini? Gomme je ne puis concevoir le fini tout seul, comme je ne puis trouver dans le fini sa raison d'être , je suis forcé par la constitution de ma nature à rapporter le fini à l'infini, à considérer l'infini comme la causent la raison du fini. Il y a donc entre l'un et l'autre le rapport qui existe entre la cause et l'effet. Mais comme l'infini se suffit, puisqu'il est infini ; comme il doit trouver en lui-même
BXISTENGB DB DIEU. 191
tout le complément de son être , je conçois clairement que l'infini est la cause libre, infiniment libre du fini. Si l'infini était nécessité dans la production du fini, il ne se suffirait plus à lui-même, il manquerait quelque chose à sa perfection ; il ne serait plus infini. J'arrive donc à l'idée d'un infini cause, et cause libre du fini.
Avec ces impérissables idées , avec ces rapports nécessaires , me sont données les existences. Ces idées , ces rapports correspondent à des réalités. Je ne puis douter de la réalité du moi , de la réalité du monde ; je ne puis douter de la réalité du fini, et de celle de l'infini. Kant a beau me dire que ces idées, purement relatives à ma manière d'être, purement régulatrices, de ma raison, ne m'apprennent rien des choses; la nature est plus puissante que Kant, et la raison comprend Terreur de son système. Car enfin , y a-t-il quelque chose de personnel dans ces idées, dans ces rapports? puis-je me dépouiller de ces idées, puis-je intervertir ces rapports? Ce sont des lois que je n'ai pas faites, des lois qui dominent ma raison et toutes les raisons. Elles sont donc l'expression de la nature des choses; elles correspondent donc à des réalités. D'ailleurs, m'estil donné de douter véritablement de la réalité de mon moi , de la réalité du monde , de la réalité du fini? Et si je ne puis douter de la réalité du fini , celle de l'infini, qui seul explique et fait comprendre le fini , peut-elle être plus douteuse?
iM CINQUIÈMB LEÇON.
Ce» réalités se supposent et se soutiennent ; qu'une seule vous échappe^ l'autre fuit aussitôt. Il faut donc reconnaître ces réalités , ou tomber dans les contradictions palpables du scepticisme uni-« versel.
Je m'élève maintenant vers cet infini qui vient de se révéler à ma raison et à mon coeur. Que me représente cette gi'ande idée? elle me représente une unité 9 une simplicité parfaites^ réunissant toutes les perfections dans un degré sans limites. Je découvre dans cette unité absolue^ dans cette unité féconde , un abîme d'être sans fond et sans rives^ l'océan infini de la vie. Toutes les perfections que je trouve répandues dans le monde existent à un degré sans limites dans l'infini ; tout ce qu'il y a de bon dans les créatures se retrouve dans leur cause. Pâles reflets de l'éternelle lumière, faibles écoulements de cette mer immense de l'être, les créatures reproduis sent quelques traits de l'éternelle beauté, de la per^ fection souveraine. Or, comme je trouve dans le monde des êtres intelligents, sages, bons et libres, je puis affirmer que l'infini est intelligent et souverainement intelligent; sage, bon et souverainement sage et bon ; libre et souverainement libre; et puisqu'il possède toute perfection , je puis affirmer qu'il se suffit pleinement à lui-même. Ici j'arrive k l'idée d'un infini personnel , d'une personnalité infinie; j'arrive à l'idée d'un Dieu personnel, cause libre du monde, et par conséquent
distfncte du monde ; et j'y arrive, tous le voyez, par la voie d'une déduction rigoureuse ; je ne fais que développer l'idée même de Tinfini; je tire le même du même : ce procédé est rigoureux.
Mais il faut que je lève un doute qui naît dans mon esprit. Peut-être que ces termes infini et fini qui sont dans ma raison, qui me paraissent entre eux dans une éternelle opposition, pourraient se réduire l'un dans l'autre , se confondre dans une identité commune; et alors, loin de représenter deux existences distinctes, ils n'en représenteraient qu'une seule, et toutes mes conceptions manqueraient par leur base. Je vais donc essayer de réduire l'un dans l'autre les termes qui sont dans ma raison. Que résultera-t-il de cette tentative?
J'affirme donc que le contingent et le nécessaire, le temporel et l'éternel, la multiplicité et l'unité, le limité et l'illimité sont une seule et même existence, un seul et même être. Mais quel est le sens, la portée des affirmations que je viens de poser? examinons. Dans ces affirmations, je dis que le nécessaire, l'éternel et le un deviennent le contingent, le temporel, le multiple; et réciproquement. Mais qu'est-ce à dire, sinon que le nécessaire, l'éternel et le un cesse d'être nécessaire , un , éternel ; que le contingent , le temporel et le multiple cesse d'être contingent, temporel et multiple. Ainsi je nie alternativement chacun de ces termes, et je les détruis les
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uns par les autres. Que me reste- t-il alors? quel résidu dans mes mains? rien, absolument rien. J'ai réussi à faire le vide; je suis arrivé au néant. Oui, dire que l'infini devient fini, c'est détruire, c'est nier Tinfîni; dire que le fini devient infini, c'est détruire, c'est nier le fini.
Ces deux termes ne peuvent donc pas se réduire l'un dans l'autre: ils sont irréductibles; ils subsistent dans leur éternel antagonisme. Et comme ces idées nous représentent des existences et des existences distinctes , Dieu est donc essentiellement et nécessairement distinct du monde, en dehors, au-dessus, infiniment au-dessus du monde. L'identification de Dieu avec le monde mène l'esprit à des contradictions, à des absuixlités palpables; le même cesse d'être le même; le néant et l'être sont identiques. Le principe de contradiction s'applique donc ici dans toute sa rigueur, et la démonstration rationnelle ne peut aller plus loin.
L'essai que je viens de faire , et qui m'a mal réussi, est celui même de Hegel. Ce philosophe a voulu faire cesser l'opposition de l'infini et du fini en les détruisant l'un par l'autre, pour les identifier dans une même substance. Qu'a-t-il obtenu par ce procédé? à quel résultat est-il arrivé? au néant, au néant absolu; car l'être qui n'est ni fini ni infini, l'être absolument indéterminé est une pure possibilité, un pur néant d'existence réelle. Comment tirer ensuite l'univers du
néant? Hegel nous dit, il est vrai, qu'il y a un milieu entre l'être et le néant, le deç>enh'. Mais quoi ! pour devenir , ne faut-il pas être déjà? ne faut-il pas quelque chose qui persiste au milieu de toutes les transformations? Eh bien ! ce quelque chose, qu'est-il? si c'est le néant ^ nous retombons dans toutes les absurdités du système; si c'est l'être, c'est l'être infini; car par quoi serait-il borné? Alors tout le système croule par sa base.
L'école hégélienne nous objecte encore que faire Dieu personnel , c'est le borner; qu'admettre un moi divin, c'est admettre un non-moi, par conséquent une borne. Vaine objection ! Le moi divin équivalant à l'infini , comment serait-il une borne pour Dieu? Le non-moi en Dieu, c'est le monde, c'est le fini; c'est l'être que Dieu crée avec une infinie liberté; c'est l'être que Dieu crée sans rien perdre, sans rien communiquer même de son infinie perfection. Le non-moi divin n'est donc pas une borne pour Dieu, et la réalité du fini n'appauvrit nullement la richesse infinie de FEtre suprême. Les vaines difficultés qui voulaient nous arrêter s'évanouissent donc; l'infini et le fini restent donc à jamais irréductibles l'un dans l'autre ; Dieu est à jamais distinct du monde'.
Messieurs, partis de la conscience humaine, nous avons trouvé le fini et l'infini; l'homme, le
' Pour plus de détail sur le système de Hegel , voir la leçon consacrée à ce philosophe.
monde, Dieu. La conscience étant l'ëcho des existences nous a donné les réalités aTec les idées. Nous avons appliqué à ces idées ^ à ces existences le grand principe de l'identité et de la contradiction , source légitime de la démonstration rationnelle. Le principe de l'identité nous a donné l'infini personnel; le principe de la contradiction nous a donné l'infini distinct du monde. Nous avons donc trouvé le Dieu que la conscience humaine adore, le Dieu que le christianisme nous révèle. Oui , Messieurs , la parole de la foi est la plus profonde des sciences. Il est bon de voir se i^tirer à sa lumière ces nuages dont l'orgueil voudrait obscurcir l'éclatant soleil qui luit dans nos âmes. Si sa lumière pâlissait pour elles, toute force et toute espérance leur échapperaient bientôt. Il n'en sera pas ainsi ^ Messieurs ; plus vous méditerez la Divinité , plus vous sentirez s'accroître en vous le sentiment de son existence. Alors l'adoration deviendi*a plus profonde, l'amour plus aixient; et vous chercherez à vous unir toujours plus intimement à ce principe de votre être , pour puiser sans cesse en lui la vie et le bonheur.
THéODICÉES DE PLATON ET D^RISTOTE.
Résumé de la leçon précédente. — Nécessité de constater la puissance de la raison humaine laissée à clle-mcmc par rapport à la connaissance de Dieu ; il faut procéder par les faits; l'antiquité, et surtout Platon et Aristote, doivent être l'objet de cette recherche. — Théodicée de Platon : les trois facteurs de l'existence , suivant Platon : les idées, Dieu , la matière première. Rapports entre ces trois principes : les idées sont séparées de Dieu , et la matière est éternelle , nécessaire , incréée. — Conséquences de cette théorie ; bornes à rintelligence et à la puissance divines ; altération profonde de la vraie notion de l'infini. — Théodicée d'Aristote : le monde est nécessaire, éternel et éternellement organisé ; la matière n'est jamais séparée de la forme ni de l'individualité; quoique le principe du mouvement soit inhérent au monde, le monde a besoin d'un moteur. Dieu est ce moteur ; il meut le monde comme cause impulsive et attractive, et sans le connaître. — Conséquences de celte théorie : Dieu n'est pas la cause efficiente du monde , il n'en est que la cause finale ; Dieu n'est pas providence ; le monde est régi par la fatalité. — Jugement sur ces théories; leur vice radical ; le christianisme seul a pu combler les lacunes qu'elles offrent*.
Dans la dernière leçon, partis de la conscience chrétienne, nous nous sommes élevés à Dieu, Nous avons vu que le moi, le monde , le fini tout entier n'avait pas sa raison d'être en lui-même ,
' Auteurs à consulter : Outre les écrits de Platon , d'Aristote et de letu^s anciens commentateurs, on lira avec fruit parmi les modernes : i®. le P. Mourgucs, Plan ihéologique du Pythaç^orisme ; 2**. Ritter, Histoire de la Phiiosoplue anciennCf t. II etIII. Trad. de l'allemand ; 5<». MM. Ravaissou, Essai sur la Métaphysique iVArisioiei 4°- Picrron et Zévort, Introduction à la Métaphysique d^jdristote-, 5**. Jules Simon , Etudes sur la Théodicée
130 SIXIEME UÇOIV.
vrai que le christianisme ait rëellement «agrandi la connaissance de Dieu^ qu'il ait rétabli dans la conscience des idées eilacées^ et qu'il ait ajouté à la raison des idées nouvel les^ ces idées^ entrées une fois dans le domaine de la conscience et de la raison^ agissent sur les esprits même qui nient le chris^ tianisme et sa divinité; et ils ne s'aperçoivent pas que les vérités dont ils font honneur à leurs spéculations rationnelles^ étaient déjà dans leur conscience avant qu'ils raisonnassent^ et qu'elles y étaient par le christianisme. 11 faut donc remonter dans le passée et nous placer au sein du monde antique , avant la naissance du christianisme. Et pour abréger le travail , il faut tout de suite nous adresser à ce que l'antiquité a produit de plus beau ^ de plus grand. £h bien! dans l'antiquité il y a deux noms immortels; il y a deu:( noms qui sont les symboles du génie humain ^ du génie de l'inspiration et du génie de la logique : il y a Platon, il y a Aristote.
Quelle a donc été la théologie de ces grands hommes? Cette théologie nous donnera toute la valeur, toute la portéede la raison en dehors du christianisme. Remarquez bien, Messieurs^ qu' Aristote et Platon n'étaient pas dépourvus de toute tradition ; car, qu'est-ce que l'homme sans la tradition? il n'est pas. Mais ils ne connaissaient que des traditions altérées, imparfaites; et dans cette position , ils ont employé les forces du plus
THéODICÉES DB PLATON ET d'ARISTOTB .ISi
puissant génie à la démonstration de la Divinité; cette situation est donc très-favorable au but de no» recherches.
Pour se rendre compte de la théologie de Platon, Il &ut connaître les trois principes^ les trois facteurs de Texistence admis par ce philosophe : ces trois principes sont les idées , Dieu et la matière première.
Platon constate dans la connaissance humaine un élément bien supérieur aux impressions variables et multiples de la sensibilité. Au commencement du septième livre de la République^ il compare l'homme qui ne pourrait s'élever au-dessus des sens et de lem^s images ^ à des malheureux enchaînés dans un antre, où ils n'auraient d'autre lumière que celle de quelques feux pâles et sombres placés derrière eux. Ces feux projetteraient sur le fond de la caverne les ombres de tous les objets qui se trouveraient entre eux et les prisonniers. Ces vaines ombres seraient pour ces infortunés les objets réels. Ils croiraient avoir devant, les yeux des êtres vivants; ils croiraient les voir se mouvoir, agir et parler, lorsqu'ils ne verraient que des fantômes. Cependant leur conviction de cette réalité serait profonde, et leur satisfaction complète. Mais quels ne seraient pas leur surprise et leur ravissement à la fois, si, tirés de ce triste lieu, ils étaient portés k la lumière du jour et du soleil. Habitués peu a peu aux clartés supérieures, avec quelle joie
13â SIXIÈME LEÇON.
leurs yeox ne contempleraient-ils pas l'éclat des couleurs^ la beauté des formes , les réalités vivantes! et sans doute ils entreraient dans une grande pitié pour leur premier état.
(c Eh bien! dit Platon^ c'est là précisément l'image de la condition humaine. L'antre souterrain^ c'est ce monde visible ; le feu qui l'éclairé , c'est la lumière du soleil ; et ce captif qui monte à la région supéi^eure et qui la contemple, c'est l'âme qui s'élève jusqu'à la sphère intelligible'. »
Cette sphère intelligible signifie les idées. Les idées nous représentent les types immuables des choses passagèi'es et mobiles, les vérités, les rapports nécessaires que notre raison conçoit. Formant entre elles une vaste et immuable hiérarchie , les idées propres à un genre particulier sont dominées par les idées communes à plusieurs; celles-ci, par les idées universelles, qui toutes relèvent de l'idée de l'être. Enfin, au-dessus de l'idée même de l'être, est l'idée de l'idée, l'idée suprême de l'unité et du bien , d'où toutes les autres dérivent.
Les idées sont absolument indépendantes des esprits qui les conçoivent; elles n'existent pas dans les choses; elles n'existent ni dans le temps ni dans l'espace : elles existent en elles-mêmes, éternelles et immuables. En elles est la source
' République, liv. vu.