‹ Théodicée chrétienne; ou, Comparison de la notion chrétienne avec la notion rationaliste de DieuChapitre 10 sur 58 · XXVI RECOMMANDATION DE M. APPRE · texte numérisé non relu

XXVI RECOMMANDATION DE M. APPRE

L'erreur des matérialistes est une erreur prodi^eusement destructive, puisqu'elle anéantit la liberté de Thomme, fait disparaître toute sanction de la loi naturelle et rend cette loi elle-même impossible. Mais une erreur plus fondamentale encore , est celle qui remonte jusqu'à Dieu , nie son existence , le confond avec la nature , ou le fait évanouir dans d'insaisissables abstractions.

L'athéisme exhumé de l'oubli par le juif Spinosa, et si victorieusement réfuté par l'immortel Fénelon , n'avait trouvé au xvii* siècle que de rares prosélytes inconnus au peuple, et méprisés par tous les grands penseurs de cette époque. Il reparut dans le siècle suivant au sein de l'Allemagne protestante sous des formes nouvelles. Quelque habiles qu'aient été les disciples de Spinosa , ils n'ont pu surpasser leur maître, qui avait puisé l'idée mère de son système dans les ténébreuses traditions de la cabale , conforme sur ce point à plusieurs cultes et à plusieurs écoles de l'antiquité. Fichte , Schelling et Hegel , sans être plus logiciens que ce mauvais sophiste , sont plus opposés , s'il est possible , à ces vérités premières qui forment le sens commun du genre humain.

Cependant , que ne peut une déplorable prévention ! Il s'est formé parmi nous plusieurs écoles qui, voyant le discrédit dans lequel commençaient à tomber le matérialisme et le sensualisme du xviii* siècle , ont préféré les systèmes nébuleux d'un pays voisin à la philosophie chrétienne , que tant de beaux génies avaient illustrée. Leurs chefs, accusés de confondre Dieu avec la nature , ont protesté contre l'accusation , mais ils n'ont pu en démontrer la fausseté. Pour séparer leurs doctrines du panthéisme , les uns , après avoir posé les principes de cette erreur monstrueuse, ont repoussé aii>itrairement les conséquences'; les autres, préconisant tour à tour Spinosa , Hegel , Descartes et Leibnitz , ont suivi

• Voyez la leçon X1X« sur les <îcolcs socialiste et humanitaire.

AIGBEYÊQUE DE PAilS. XXYII

les direcdons les plus contraires ', tout eu persistant à soutenir qu'ils sont chrétiens et catholiques. Ces divers écrivains ont cela de dangereux qu'en adoptant beaucoup d'expressions consacrées par le christianisme , ils lui sont réellement plus of^xMés que le déisme du xvni* siècle. Us n'ont pu, et 3s ne peuvent conserver, comme celui-ci , les dogmes fon* damentaux de toute morale; les dogmes d'un Dieu créateur du monde, qu'il gouverae par sa providence; le dogme des peines et des récompenses d'une autre vie. Pour professer ces grandes vérités, ils sont contraints de renoncer à toutes les règles de la logique.

Mais voici un danger plus sérieux encore : une de ces écoles , i'écJectisme , puisqu'il faut l'appeler par son nom , après avoir produit l'anarchie intellectuelle la plus déplorable , aspire à dominer toutes les chaires de philosophie , et prétend , pour justifier cette domination , que son enseignement est l'enseignement même de l'État. Nous ne discuterons point une telle prétention , nous nous bornerons à remarquer avec effroi que si elle était jamais admise, un jour viendrait, et il ne serait pas éloigné, où la France serait sans morale publique. Il y a un lien nécessaire entre la notion de Dieu et les règles de la morale. Or, l'éclectisme n'a pas encore déterminé , et il est impuissant à le faire jamais, une notion sur laquelle tous ses partisans sont en lutte , et que son fondateur a déjà présentée sous plusieurs formes contradictoires*.

Mais en attendant que l'expérience vienne rendre tous les jours plus sensibles ces funestes résultats, ne voit-on pas combien est absurde la prétention de ces docteurs qui, n'ayant aucun principe arrêté , aucune doctrine fondamentale , réclament néanmoins un droit exclusif d'exposer un enseignement qu'ils ont déjà tant changé , et qu'ils change-

• Voyci la leçon XX«.

' Voycx la leçon XX«.

UVIII RECOMMANDATION DE V. AFFRB , ETC.

ront probablement encore plus d'une (bis, si Dieu leur ftooorde une longne vie.

Cette absurdité a de plus un caractère tyrannique auquel on a fait trop peu d'attention. Ceux qui la professent nous accusent d'ctre des ménésiens obstinés , des ennemis de la raison.

Or, tout le monde sait que le clergé de France avait repoussé le système de M. de La Mennais précisément à cause de son opposition à la certitude rationnelle constamment professée dans nos écoles ; et tout le monde peut savoir qœ les Bossuet, les Fcnelon, les Descartes ont raisonné, et que nous aussi nous raisonnons et discutons avec nos accusateurs, tandis qu'ils se bornent à dogmatiser et à protester en faveur de leurs doctrines si justement accnsées, preuve irrécusable que le rationalisme et la raison sont deux choses fort différentes.

Ces réflexions rapides vous suffiront, Messieurs, pour vous faire sentir avec quel intérêt vous devez accueillir la Théodicée chrétienne. Cet ouvrage, écrit avec clarté, avec précision et avec un talent remarquable de style , est une réponse savante et péremptoire aux divers systèmes qui ont produit une si effroyable confusion dans les doctrines philosophiques. Mais ces doctrines devant à leur tour exercer une grande influence sur la littérature, sur l'histoire, sur les sciences morales, sur les lois elles-mêmes , on ne peut penser sans terreur au sort réserve à une société qui serait condamnée à trouver les ténèbres et la corruption dans toutes les voies où elle devait trouver la lumière et la vie.

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