ARCHEVÊQUE DE PARIS
Adressée, le 8 JanTier 1844 , aux ecclésiastiques qui forment la conférence centrale, en faveur de l'ourrage intitulé, Théodicée chrétienne, par M. Vabbé Maket, Professeur à la Faculté de Tliéologie de Paris.
HiissixuBSy
Malgré les travaux que nous impose l'administration de notre diocèse , notis ne nous sommes jamais dissimulé que c'était pour nous un devoir de prémunir les fidèles confiés à notre sollicitude contre les pernicieuses erreurs de quelques systèmes philosophiques de notre époque.
Me pouvant les discuter en détail , nous nous proposions de signaler du moins leurs faux principes , la méthode erronée employée pour les faire prévaloir, et leurs funestes conséquences.
La nature d'une semblable discussion vous explique assez, M essieursy comment il ne nous a pas été possible d'y apporter jusqu'ici une suffisante liberté d'esprit. Nous en étions néanmoins toujours préoccupé , lorsque M. l'abbé Maret a heureusement réalisé ce projet dans une partie de sa T/iéo» dicée chrétienne. La nature mixte de la discussion , qui est à la fois philosophique et théologique , nous rendait fort difficile une approbation proprement dite. Toutefois nous recommandons cet ouvrage à votre attenlion , et à celle de tous les hommes instruits. Il est supérieur, ce nous semble, à l'ouvrage du même auteur sur le Panthéisme , que les ca-
XXIY RECOMMANDATION DE M. AFFRB,
tholiques et tous les philosophes chrétiens ont accueilli avec tant de faveur. La Theodicée vous intéressera surtout , Messieurs y comme étant un antidote précieux contre les systèmes socialiste , éclectique , et contre toutes les théories antichrétiennes du rationalisme moderne.
Les rationalistes , au lieu de prendre pour point de départ des vérités évidentes , des axiomes consacrés par le bon sens de tous les peuples, posent pour fondements de leurs systèmes quelques pi*opositions vagues , telles, par exemple, que celle-ci : il n*y a qu'une substance dans le monde. Ces assertions, loin d'ctre des principes, c'est-à-dire des vérités premières, sont, au contraire, le résultat des vues les plus fausses de Tespnt et d'un égarement qui , avant toute discussion , est aperçu par l'intelligence la moms exercée. Les déductions ne peuvent être plus vraies que les principes'sur lesquels on les appuie. Est-41 même possible de domer le nom de déductions à cette foule d'observations très^conte»* tables, à ces analogies historiques si incertaines , produites par des esprits présomptueux, dont les idées sont continuellement brisées, en sorte qu'au lieu de marcher k leor suite dans une route facile , on perd sans cesse leurs traces de vue? On ne peut posséder une doctrine avec certitude qu'autant que l'esprit peut y adhérer avec farmeté. Mus comment adhérer à ce qui fuit ou s'évapore quand on rest le saisir ? Image vraie et sensible de ces trompeuses théories, dont les auteurs eux-mêmes sont si peu satisfaits, qu'ils les BMxlifient ou les abandonnent avec une mobilité qui suppose une absence complète de conviction. A l'aide d'une semblable méthode, il n'est point d'erreur que le rationalisme ne soit capable de soutenir; mais il lui suflirait d'avoir produit la plus fondamentale des erreurs , celle qui altère la notion de Dieu , pour assurer le triomphe de toutes les autres. Tout, comme le dit avec raison M. l'abbé Maret, découle de ceue notion : « Le droit et le devoir , le bien et le M mal , les espérances et les craintes , la consolation et le
A1CBE?ÊQU£ DE PABIft. XXY
• désespoir, U force et la (kiblesse de Thomme , la religion, « iâ morale, la philosophie, tout en un mot dérive de Tidée
• plus on moins vraie que Ton se forme de la Divinité. » Peni-éCre, Messieurs» qu'absorbés par les fonctions de
voire Bunislèrey et accoutumés à rencontrer des erreurs Uen diOëraiites parmi ceux qui viennent vous révéler les secrets de leur conscience , vous serea tentés de ne pas attoibuer k de faux systèmes métjq^hysiques une action morale aossi effrayante. Ne nous y laissons pas tromper. Messieurs; c^esl sans doute dans les mauvaises passions du cœur humain qne premieut leur source la plupart des égarements qui tronbient l'existence de l'homme et portent le désordre dans la sodéié; mais trop souvent aussi ces mêmes passions, après avoir obscurci l'intelligence, lui font [M*oduire des eiv renrs purement métaphysiques ; et celles^ , une ibis adoptées» justifient, fécondent, multiplient k l'infini les erreurs morales.
Il fiiodrait être bien étranger à l'histoire de la philosophie pour ignorer l'influence exercée sur tout un siècle par une eneur ou une vérité philosophique , protégée par des génies assez puissants pour dominer leur siècle.
Descartes n'a dcmné au sien une si heureuse impulsion , <pw parce qu'il a respecté les dogmes chrétiens , pendant qu'il appdak l'esprit humain à poursuivre avec une ardeur eC une indépendance encore inconnues la solution de tous les problèmes placés en dehors des vérités révélées.
An contraire, Locke a jeté plus d'un philosophe dans le nalérialisme » en hésitant à af&rmer si Dieu pouvait ou ne pouvait pas commimiquer à la matière la faculté de penser. Ses disciples, à leur tour, ont produit des théories qui ont eu, sans doute, quelques résultats favorables pour les physiques et l'amélioration matérielle de l'homme , qui ont produit aussi, sous le rapport religieux et moral , des maux incalculables pour la France et pour l'Europe.