HISTOIRE D£ L\ THÉOLOGIE
gique,jel moutra l'accord parfait, riiarmonie des idées chrétiennes touchant ce mystère, qui jette sur la nature divine de si vives clartés.
Quelques années après, un homme, non moins grand qu'Athanase par le génie, et qui avait peutêtre sur lui la supériorité de l'imagination et de la sensibilité, saint Augustin, fut amené, par les hérésies qu'il eut à combattre, à développer sous toutes ses faces , le dogme de la création , ou du rapport du créé et de l'incréé, du fini et de l'infini. El qui mieux que le grand évéque d'Hippone a su pénétrer l'incommunicable perfection , la souveraineté absohie, la toute-puissance de l'Êtie suprême ?
Ainsi, sous l'infinence du dogme chrétien, la nature divine était mieux connue ; il se formait une véritable théologie. L'esprit humain se trouvait débarrassé de ces graves, de ces univei-selles erreurs, que les plus grands philosophes n'avaient pas su éviter, et qui cependant altéraient essentiellement la notion de Dieu , et rendaient impossible tout progrès dans les choses divines.
D'un autre côté , le dogme de l'Incarnation, exposé, expliqué partons les Pères à la fois, ce grand dogme qui n'est que l'unité personnelle de la nature divine et de la nature humaine dans l'Homme-Dieu, montrait à l'homme l'union divine comme sa fin, et éclairait d'une vive lumière la destinée humaine , en donnant la vraie notion du bien , et celle du mal. La dignité hu-
maille agrandie, des rapports nouveaux enlre Dieu et Thomme , tels étaient les résaltats pi*aliques de ce naystère. Ainsi tandis que la connaissance de Dieu était accrue par le dogme de la Trinité, une plus haute science de Thomme sorlaii de celui de r Incarnation. La sagesse antique se voyait dépassée par les disciples de la croix , et Tliumanité faisait un pas essentiel dans la route qui la mène à Dieu.
De pareils progrès ne pouvaient se réaliser dans la région des idées sans que la forme elle* même fût élevée, ennoblie. Alors naquirent la poésie et l'éloquence chrétiennes. Tandis que les Âusone et les Libanius amusaient un public frivole par une poésie vaine et puérile, ou par une éloquence vide et froide, la poésie chrétienne, la poésiede Tàme, trouvait déjà de dignes interprètes dans Synésius, saint Paulin de Noie, saint Grégoire de Nazianze surtout; et Féloquence, après avoir produit saint Girysostome , n'eut rien à envier, même pour la forme, à la tribune antique, d'ailleurs inférieure à la chaire chrétienne par les idées et par les sentiments.
Les grands hommes et les grands saints dont je viens de rappeler les noms étaient tous les pères et les bienfaiteurs des peuples. Avocats-nés, protecteurs naturels des pauvres, des faibles et des petits , dans un temps de dégradation profonde et de calamités terribles , ils interposaient sans relâche, en faveur de la justice et de la liberté^
HISTOUE Dfi LA THÉOI.OGIE. 5i
rautorité dont ils joui&saieot^ rimmense crédit que leur avaient acquis leurs lumières et leurs vertus. Tous ces faits vous sont connus ; je n'ai pas besoin de vous les rappeler en détail.
Que le christianisme me parait beau, quand je le voisy à cette époque, éclairant, consolant, pro-* tégeant l'humanité l Au milieu d'une civilisation corrompue et décrépite^ au milieu des ruinea d'un monde, il fait naitre une science nouvelle ^ un art nouveau ; il développe les plus nobles caractères , les plus magnifiques vertus. Il aurait sauvé l'humanité , si l'humanité avait voulu se laisser pleinement transformer par lui. liCS Bar** bares auraient été repoussés ou convertis ; la marche de la civilisation n'aurait pas été interrompue. Mais ce despotisme brutal qui , depuis quatre siè* des , pesait sur le monde , ne voulut pas abandonner toutes ses traditions d'orgueil , d'égoïsme et de vitdence. Il y avait au fond des mœurs pu* bliques un paganisme secret qui résistait à l'action régénératrice du christianisme. Cette société était condamnée ; elle devait périr ; et l£| civilisation chrétienne , qui venait de jeter un éclat si pur et si beau pendant le iv'' et le v"" siècle , s'eflaça et disparut avec elle, pour renaître ensuite et accomplir ses destinées.
Cette première époque de la théologie, où nous venons de voir son origine, ses progrès et ses résultats , vient se résumer et se concentrer tout entière dans une grande œuvre , composée
dans le v® siècle; je veux parler de la Cité de Dieu desaint Augustin. Dans cetonvragei la théologie, la philosophie 9 l'histoire s'aident et s'éclairent les unes par les autres. Saint Augustin embrasse Fensembledu développement de Thumanitë, pose la loi qui préside à ses destinées et décrit la lutte étemelle de la vérité et de T erreur , du bien et du mal. (c Deux amours, dit-il, ont bâti deux cités : Tamour de soi-même, poussé jusqu'au mépris de Dieu, a élevé la cité de la terre ; l'amour de Dieu, poussé jusqu'au mépris de soi-même, a été l'architecte de la cité céleste. » La philosophie de l'histoire a été fondée par saint Augustin; elle ne pouvait nattre qu'au sein du christianisme* Un jour Bossuet reprendra l'œuvre de l'évéque d'Hippone et la marquera du sceau de son génie. Malgré cette vaste synthèse, et quelques autres essais de coordination de la doctrine chrétienne^, les grands siècles théologiques que nous venons de parcourir ne connurent pas un système scientifique complet qui embrassât dans son ensemble , Dieu, l'homme, le monde. Plusieurs parties de la science existaient, mais elles n'avaient pas reçu encore le lien qui devait les unir, pour en former un tout harmonique. Dans la prochaine leçon , en poursuivant l'histoire de la théologie, nous apprécierons les essais d'un autre âge.
* Nous parlons des travaux d'Origène, de saint Théophile d'Antioche , et de saint Isidore de Séville.
SUITE DE l'histoire DE LA TRÏOLOGIE.
Deuxième époque ; le moyen âge. — Malgi*é toutes les calamités qu'entraîna l'irruption des Barbares, la suite des écoles et de renseignement théologique se maintient ; caractère de cet enseignement; tentatives pour dresser un corps complet de doctrine. — Réveil des études au xi' siècle; renouvellement de la philosophie chrétienne dans l'abbaye du Bec; saint Anselme. — Origine de la scolastique ; philosophie qu'elle engendre ; rapports de l'Église avec cette philosophie. — La scolasiique appliquée à la théologie; la méthode scolastique arrive à son apogée dans saint Thomas d'Aqiiin : la Somme théohgique, — Après saint Thomas , la scolastique dégénérée ; jugement sur cette méthode. — Troisième époque : les temps modernes. — La réforme et son action sur la théologie ; grand développement d'érudition et de science. — Bacon et Descartes ; alliance de la théologie avec la philosophie cartésienne. — Le rationalisme moderne; rupture de l'alliance de la tliéologie et de la philosophie ; ses résultats. — Nécessité d'une nouvelle alliance entre la théologie et la science.
Dans la dernière leçon, j'ai conduit Thisloire de la théologie jusqu'à la fin du v^ siècle. Nous avons admiré la richesse, la fécondilé, rélévalion de celte civilisation nouvelle, développée par le christianisme. Quels changements, Messieurs, sur la scène historique après ces siècles de gloire ! Le torrent dévastateur de la barbarie répandit sur le monde des calamités sans nombre. Les campagnes ravagées^ les cités détruites, les populations livrées aux horreurs du massacre, et n'échappant à la mort que pour tomber dans la misère et Tesclavage, tel est le tableau que nous
5^ TBOISIÈME LEÇON.
présente cette -lamenlable époque. La science théologique, qui, pour se développer et fleurir, a besoin comme toutes les sciences et tous les arts, de paix, de liberté, de loisir, d'émulation, ne survécut pas au naufrage de la civilisation. Elles s'éteignirent ces brillantes écoles qui avaient décoré d'un si beau lustre le iv* et le v* siècle de l'Église. Les yeux fixés sur cette cité céleste, qu'il avait si éloquemment décrite et qu'il ne cessait de contempler au milieu des calamités qui désolaient la teire, saint Augustin mourut pendant que les Vandales tenaient sa ville épiscopale assiégée. Durant de longs siècles , les rivages de l'Afrique n'auront plus d'écho pour la science et l'éloquence chrétiennes, [-es écoles de l'Italie, de l'Espagne et des Gaules eurent le même sort que celles de l'Afrique. Moins exposé aux incursions des Barbares, l'Orient conserva plus longtemps les traditions scientifiques; mais en proie à ce fatal esprit d'argutie théologîque qui désolait alors cette Église, il arrivait à la barbarie par une autre voie, loi^sque le sabre de l'islamisme vint imposer silence à de vaines disputes. L'école de Rome jeta un dernier éclat avec saint Grégoire le Grand; mais à partir de la mort de ce pape, avec quelle rapidité la décadence ne marcha-t-elle pas, puisque, moins d'un siècle après, le pape saint Agathon écrivait en ces termes, au sixième concile général, en parlant des légats qu'il envoyait pour y présider :
HISTOIltE DE Là THÉOLOGIE. 55
(f Nous ne les envoyons pas par 1a confiance que nous ayons en leur savoir; car, comment pourrait-on trouver la science parfaite des Écritures, chez des gens qui vivent au milieu des nations barbares , et gagnent à peine leur subsistance de chaque jour par leur travail corporel? Seulement nous gardons avec simplicité de cœur la foi que DOS pères nous ont laissée*. »
Les Barbares, il est vrai, se convertirent; th^is en devenant chrétiens , ils ne quittèrent pas entièrement leurs anciennes mœurs; ils demeurèrent pourla plupart légers, emportés et violents; continuèrent longtemps dans leur mépris pour les lettres et les arts, ne s'occupant guère que de chasse et de guerre. De là l'ignorance qui s'établit et régna dans ces siècles, même chez les Romains, car les mœurs de la nation dominante prévalent presque toujours.
Cependant, Messieurs, ce serait une grande erreur de croire que les études furent entièrement abandonnées, et la théologie tout a fait négligée. La théologie a toujours été enseignée, étudiée; et la succession des écoles n*a jamais été entièrement interrompue.
\insi, pendant que les études s'affaiblissaient dans le reste de l'Europe, le moine saint Augustin, envoyé en Angleterre par le pape saint Grégoire, y fondait une école qui conservait les
* Fleury, Hist. eccl.
lettres chrëliennes. De ces écoles d'Angleterre et (rirlande sortit saint Boniface, Tapôtre de l'Aile* magne^ fondateur lui-méine des écoles de Mayence et de Fulda. L'Angleterre donna ensuite à la France I réveillée par le génie dé Cbarlemagne, Alcuin qui, dans son école deTours^ forma d'illustres disciples. Alcuin fonda aussi Técole du palais de Charleniagne, très-célèbre encore sous Charles le Chauve. Ce naouvement d'études donna naissance aux écoles de Saint-Germaio de Paris, de Saint-Germain d'Auxerre, de Corbie, de Reims, de Lyon. Les ravages des Normands, les guerres et les malheurs des derniers temps de la dynastie carlovingienne interrompirent de nouveau les études et ruinèrent plusieurs écoles. Mais pendant que les Normands désolaient les provinces maritimes de la France, les études se conservèrent dans les églises et les monastères les plus reculés, vers la Meuse, le Rhin, le Danube et au delà ; dans la Saxe et le fond de l'Allemagne où elles fleuiirent sous les empereurs saxons. En France Técole de Reims se soutenait toujours; et on en connaît la suite jusqu'au corn* meucemenl de l'Université de Paris\
Ces écoles se tenaient dans les églises cathédrales et dans les monastères; plus souvent dans les monastères. L'évêque lui-même enseignait dans les écoles épiscopales^ ou bien se faisait
* Fleury, Histoire ecclésiastique , Discours ficpuis Van 600 Jusqu*àVan il 00.
remplacer par quelque clerc distingué. On n'enseignait pas seulement la théologie^ mais on montrait aussi tous les éléments des sciences connues. Ces sciences , au nombre de sept, la grammaire, la rhétorique, la dialectique, Tarithmétique , la géométrie , l'astronomie et la musique, formaient ce qu'on appelait le trmum et le quatrwium. Ainsi se conservaient dans ces écoles fondées par la religion tous les débris de rancienne civilisation, les éléments des sciences, les procédés les plus nécessaires des arts, les grands écrivains de Tautiquité profane et ecclésiastique. Mais nous ne devons nous occuper ici que de la théologie.
La théologie était étudiée dans TÉcriture et dans les Pères. 11 y avait peu d'invention, peu de philosophie ; on se bornait à copier, k compiler, ou à abréger les anciens. C'est ce que nous voyons dans les écrits de Bède, de Raban et des autres écrivains de cet âge. Cependant, malgré cette disette du génie créateur et inventif, l'époque que nous passons en revue vit naitre des essais d'une systématisation de la théologie plus complets que ceux que nous a offerts l'âge des Pères. Au milieu du vn"" siècle , un évéque de Saragosse, nommé Tayon , est le premier qui ait dressé un corps ou somme de théologie. Voici ce qu'en dit MabilloD : « Tayon rédigea en cinq livres, sous certains titres, tout ce qu'il trouva dans saint Grégoire touchant la théologie, sans y mêler
58 TROISIÈIIB UÇOIl.
aucun Iraisonnenient, ni même les témoignages des autres Pères , excepté quelques-uns de saint Augustin. Le premier livre de cette compilation traite de Dieu et de ses attributs ; le second de rincamation j de la pi*édication de TÉvangilé^ des pasteurs et des ouailles; le troisième, des di^^ vers ordres de TÉglise, des vertus et des vices; le quatrième , des jugements de Dieu , de^ tentations et des péchés; et le cinquième enfin y des réprouvés , du jugement dernier et de la résurrection ^ » L^entreprise de Févéque de Sàragosse fut renouvelée quelque temps après ^ au sein de rÉglise grecque ) par saint Jean de Damas. Il divise sa somme en quatre livres : dans le premier, il traite de Dieu et de ses attributs ; dans le second, de la création et des créatures ; dans le troisième et le quatrième, de Tlncamation et des mystères, qu'il termine par la résurrection des morts. Ainsi préludait cet esprit de coordination et d'ensemble qui s'élèvera un jour à son apogée avec saint Thomas d'Aquin.
Dans l'intervalle qui s'écoula entre le vu* et le Xi* siècle, l'iLglise latine ne fut guère troublée par Tesprit novateur de l'hérésie. S'il y eut quelques déviations, elles furent individuelles et n'exercèrent pas une influence générale ni durable. La controverse fut toujours dirigée selon l'esprit que nous avons déjà signalé à l'époque des Pères.
* MabiHon , Traité des études monastiques.
HISTOniE Dfe LA TIltOLOGIE. 59
Avec le xi* siède^ des destttoëes doirrelles coni*^ mencent pour la science sacrée. Les études furent reprise^ avec ardeur, des écoles célèbres surgi«^ rent , FUniversité de Paris prit naissance. C'est à cette époque que remonte Torigine de la philoso^ phieet de la théologie scolastiques, qui ont exercé sur la pensée uine influence prolongée jusque dans les temps modernes.
Maïs avant de nous occuper de la scolastique, nous devons signaler le réveil de la philosophie dirétienne dans la célèbre école de Tabbaye du Bec, sous la direction de Lanfranc, et surtout de saint Anselme. Saint Anselme n'appartient pas proprement à la scolaslique , quoiqu'il ait eu de grands démêlés avec un des fondateurs de cette philosophie. Ce qui me parait caractériser la méthode d'Anselme, c'est un retour à la philosophie des anciens Pères, à cette philosophie qui part de la foi, prend dans la foi son principe et sa règle, et cherche à concevoir par l'intelligence les vérifés acceptées par la foi : Fides quœrens intel" fecium. En appliquant toutes les forcesd'un esprit vigoureux à la méditation de la Divinité, Anselme développa cette belle démonstration de Dieu, tirée de l'idée que nous avons de la perfection infinie. Toutes nos idées, dit-il, de beauté, de grandeur, de bonté supposent une mesure commune, une idée universelle du vrai, du beau et du bon. Cette idée représente la perfection infinie et implique son existence réelle ; car si elle n'existait
60 nOiSlÈME LEÇON.
pas réelIemeDt, si elle ne correspondait pas à une existence réelle, elle ne serait pas l'idée de la perfection souveraine, puisqu'on concevrait une perfection plus grande que celle représentée par cette idée. Cette perfection plus grande serait la perfection souveraine, non pas possible seulement, mais existante; car il est plus parfait d'exis* ter que d'être simplement possible.
Dans ces hautes spéculations, saint Anselme continuait saint Augustin et précédait Descartes. Les autres théories du saint archevêque sur la nature divine , la création , la Trinité , Tlncarnation sont très-remarquables aussi par la profondeur et l'enchainement des idées.
Si saint Anselme , dans toutes ses spéculations rationnelles sur les dogmes, avait pour principe de ne s'écarter jamais de la règle de la foi ; si sa maxime favorite était : « Il faut ci'oire aux mystères de la foi avant de les sonder par la raison ; . • . . c'est une coupable témérité de disputer contre la foi , quand l'intelligence ne sait pas atteindre la hauteur de ses vérités; » l'adversaire qu'il eut à combattre , Roscelin de Compiègne , prenait son point de départ dans un ordre purement logique, et détruisait les mystères de la foi , sous prétexte de les expliquer.
Mais pour comprendre les faits nouveaux qui se produisent avec Roscelin, le fondateur du nominalisme, il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.
HISTOIRE Dfi LA l'HÉOLOGIE. 61
Nous avons vu que la dialectique entrait dans le cours régulier des études, tel qu'il existait depuis le vu* siècle jusqu^au xi^. Il est prouvé que les deux premières parties de la Logique d'Aristote, les Catégories et llnterprétation, ainsi que rintroduction de Porphyre à \Organuniy ont toujours été connues et étudiées en Occident dans la traduction de Boèce. Quant aux trois autres parties de la Logique d'Aristote, les Analytiques, les Topiqueset les Arguments sophistiques, il n'est pas également certain qu'elles fussent généralement répandues et étudiées. Mais il existait un ouvrage qui pouvait les suppléer : c'était la Logique de Boèce lui-même, entièrement rédigée dans l'esprit de celle d'Aristote ; de sorte qu'il est exact de dire que la Logique d'Aristote a toujours été connue et étudiée, et qu'elle a présidé à l'éducation première de la pensée européenne. La Ix)gique d'Aristote est, comme vous le savez, Messieurs, la législa-* tien même du raisonnement. L'analyse de la proposition, par le philosophe de Stagyre, est un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain; et les règles du raisonnement qu'il a posées sont l'expression même de la nature des choses. L'œuvre logique d'Aristote n'a point été dépassée et ne peut l'être. 11 est donc heureux que la pensée se soit formée d'abord sous cette forte discipline. Degrandsavantages de méthode, de précision, de clarté, avantages souvent appréciés, en ont été le résultat. ~
L^ étude de la dialectique acquit de jour en jour
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plus d'importance ; à la fin du xi*" «Âèclei elle devint dominante el produisit deux choses, deux grandes choses : la philosophie scolastique et une nouvelle méthode de traiter la théologie, qui a duré pendant huit siècles, qui subsiste encore dans renseignement ecclésiastique, et qu'on a appelée la méthode scolastique. Je vais d'abord jeter un coup d'œil rapide sur la philosophie scolastique dans ses rapports avec la théologie ; j^ examinerai ensuite cette théologie scolastique qui occupe une si grande place dans T histoire générale de celte science.
Dans sa belle Introduction aux œuvres inédites d'Abélard, M. Cousin nous a montré la phiio^ sophie scolastique sortant d'ime phrase de Porphyre, traduite par Boèce.
Porphyre, dans son introduction à YOrgnumm d^Âristote, jette en passant un problème qui a eu toujours le pouvoir de tourmenter Tesprit humain et de le féconder en même temps. Ce |pro« blême a agité Tantique philosophie, divisé Platon et Aristote, et constitué T éternelle opposition des écoles fondées par ces deux philosophes. Quoiqu'il se présente d'abord sous une forme logique ou psychologique, il renferme cependant toute la philosophie; car de sa solution dépend celle des questions que Thomme peut élever touchant Dieu et l'âme. Ce problème est celui de la con*naissance humaine. Porphyre se demande donc si les genres et les espèces, les idées universelles
existent par eUes-aiémes, ou seulement dans Tintelligeoce. On peut poser ce problème de diverses manières ; il se réduit toujours à savoir si Tâme humaine est ëclairée ou non par une lumière supérieure et divine, qui lui découvre la vérité des, choses. Les réponses diverses à cette question fondamentale engendrent toutes les écoles de philosc^hie.
Ge prd3lèmey déposé dans la traduction et les écrits de Boèce, était lu depuis plusieurs siècles, sans qu'il fixât beaucoup l'attention, sans qu'il excitât la curiosité des esprits. Mais â la fin du xf siècle, il s éveille, éclate^ imprime un grand mouvement à la pensée et engendre les trois grandes écoles philosophiques du moyen âge, le nominalisme, le réalisme et le conceptualisme ; et, suivant Tesprit du temps, tous ces systèmes sont bientôt appliqués à la théologie.
Je ne fais pas ici Thistoire de la philosophie ; je n'ai pas à exposer les doctrines et les fortunes diverses de ces écoles : je ne les considère que dans leurs rapports avec la théologie.
Avec la philosophie scolastique se développe un fait grave, et qui aura de grandes conséquences. Cette philosophie, remarquez-le bien. Messieurs, n'avait pas pour principe unique le besoin de se rendre compte, d'expliquer plus ou moins les dogmes de la foi, regardés toujours comme incontestables et divins, le besoin de s'élever de la foi à l'intelligenee. Cet usage de la
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raison dans la foi a existé de tout temps ; nous Tavons trouvé chez les Pères; nous venons d'en constater un éclatant réveil dans Técole du Bec, et dans saint Anselme : il constitue la philosophie chrétienne. Ce n'est donc pas Tusage de la raison dans la foi qui dislingue la philosophie scolastique. Ce qui lui est propre^ ce qui la caractérise, la grande nouveauté du xi'' siècle, c'est le changement du point de départ de la science. En effet, c'est dans Tordre logique et psychologique, dans une sorte d'expérience et d'obsei*vation, dans la conscience qu'elle prend son principe. Sans doute , la révélation , les dogmes sacrés, l'autorité de l'Église n'étaient pas niés par les philosophes scolastiques ; bien loin de là, ils s'efforçaient de mettre en har^ monie avec les dogmes révélés leurs théories rationnelles; mais entin, si l'harmonie avec le dogme était le but avoué de leurs efforts, le terme de leur spéculation, le dogme lui-même n'était pas la base unique sur laquelle ils s^appuyaient. Ils constituaient donc une philosophie humaine et rationnelle.
Que va faire TÉglise en face d'une entreprise pareille, d'une aussi grande nouveauté à cet âge ? L'Église sera toujours semblable à elle-même. Dès son origine, elle a rencontré sur sa route la philosophie humaine. Jamais sans doute elle ne lui a reconnu le pouvoir et le droit de conduire les hommes à la perfection de leur nature ; tou-
mSTOlBB DE LA THÉOLOGIE. 65
jours elle a contesté la souveraineté de la philosophie. Mais, tout en accusant Tinsuflisance de la philosophie, elle a applaudi aux efTorts de la raison pour se comprendre elle-même, pour s^ élever à son auteur; elle a adopté toutes les vérités découvertes par Tinvestigation philosophique. Ainsi, les anciens Pères ont admis, développé, perfectionné toutes les vérités enseignées par Platon. Au moyen âge , TÉglise fit ce qu'elle avait fait aux premiers siècles ; elle vit naitre la philosophie sans crainte et sans ombrage ; elle Fencouragea même ; ses plus grands évéques, ses plus saints docteurs se livrèrent aux spéculations nouvelles. L'Église laissa la philosophie aller dans ses voies, mais en l'avertissant qu'il y avait une barrière qu'elle devait respecter, et ne jamais franchir : cette barrière est le dogme révélé dont rÉglise est dépositaire.
Celte règle est d'autant plus nécessaire que la philosophie humaine est plus sujette à s'égarer. Un principe exclusif, et par cela même erroné , étant posé, la raison en déduit les conséquences; et plus elle est forte, plus elle s'avance dans la route de l'erreur. Mais l'erreur, venant toujours se heurter au dogme par quelque côté , trouve nécessairement en lui un obstacle ; et c'est pour le briser que s'arme l'orgueil de la raison : telle est l'histoire de certains philosophes scolastiques. Par son nominalisme exclusif, Ros-
celin fut conduit à n'admettre que des indivi-
66 TBOiaiÈIIE LEÇON*
dualités ; les individus seuls existèrent pour lui. Avec cette théorie, runîté dans la Trinité ëtait inconcevable ; celte théorie ne «pouvait se concilicfr avec le dogme de la Trinité ; Roscelin nia te dogme. Abélard , quoiqu'il eût adouci le nomidalisme , quoiqu'il eût inventé une espèce d'opinion mitoyenne entre le nominalisme et le réalisnïe ^ ne put auâsi se tenir dans la pureté du dogme; et son éloquent antagomste, saint Bernard, put dire de lui, avec raison : Quum de Trinitate lot^uitur , sapit Arium; quum de gror^ tia, sapit PeUtgium; quum de persona Ckristi, sapit Nestoriuht, Le réalisme devait avoir aussi ses exagérations. Guillaume de Ghampe&ux aTait dit que l'essence, en se particularisant, condtituait les diverses individualités ; Amaui^ de Chaptres tira de ce principe toutes les consêquenC6s qu'il renfermait, et arriva au panthéisme le plus absolu.
1/ Église s'opposa à ces hardis novateurs. Siails proscrire ni la philosophie, ni la méthode philo-* sophique, tant qu'elle ti'est pas exclusive, elle défendit ses dogmes avec un adîtiirable bon sens et un tact infini , et il arriva qu'en défendant ^es dogmes , elle défendît la vérité et la raison. Eu effet, en proscrivant le nominalisme insensé de Roscelin, elle proscrivit le sensualisme luiméhieet le matérialisme; enanathétnaiisatitle réa- Ksnlè absurde d'Amàury^ elle anathétnatisa la^jilus dangereuse de toutes les erreurs, le ipanthëiame.
HlSrOUUB . W Là SfltoLOGlE. i?
Mmif UessiùurSj TÉgUse à cetie éfioque^ oûBiiBe aux .époques précédentes., et conuiàe ^cUe fera^dif» f kis temps postérieurs , tiot toujours .œ mUiau qui&iLsa forée; et, pour trouver .ce milieu, cUe D!a.pas besoin d'une. sagesse .hiunaine^ il «lui suffit de conserver pur le dépôt de fies^c^;iiie&, de j^pousser tout ce qui leur est contraire; «car on ne 4>eui attaquer le dogme dans son essence, sans détruire la raison eUe-rméme.
Je ne suivrai pas la philosophie scolasUque dans lies âges postérieurs ; nous y trouverionsdes fiuts anak^ues à ceux que je viens de signaler:.
Vous venez de voir, Messieurs, que TÉglise., taut en jiroscrivant sévèrement les erreurs en* Êuilées par la philosqphie sortie de la dialectique d'Aristote., s^ était .montrée juste et impartiale envers cette philosophie elle-même. Que fera-t^e à regard de celte dialectique qui a esigendré la nouvelle philosophie ? L'Église adoptera pleinement la dialectique; et, l'appliquant à la théojogie, elle es tirera une méthode qui renouvetlera cette science , et lui fera £sâre sous plusieurs mpporis, de grands progrès.
Dans le x«*tûècle , Thomme qui se servit avec le plus de succès de la méthode scolaslû|ue fui cecélèbre^équedePsuris, Pierre Lombard^ dont le livre eutia^^oire délne commenté par tous les giwKU hommes du xuf et du xrv'' siède. Cest dans ces4heolDgiena, surtout dans saint Thomas,
'il fiuU étudier la méthode scolasti^e, pour
voir tout ce qu'il y avait en elle de grandeur et de puissance ; et, comme nous devons nous borner, nous ne nous occuperons que de saint Thomas. En 1257, non loin de ce lieu, dans ce quartier même, et ce souvenir n'est pas une de ses moindres gloires, T Université de Paris accordait les honneurs du doctorat théologique à un jeune bachelier de Tordre des Frères prêcheurs. Ce jeune homme avait expliqué pendant trois ans , au sein même de la faculté de théologie , le livre des Sentences de Pierre Lombard. Avant d'enseigner , il avait étudié pendant neuf ans à Cologne et à Paris même , sous le maitre le plus célèbre du temps , cet Albert à qui son siècle donna le nom de Grand. L'enseignement du jeune bachelier avait eu un grand succès. Un intérêt iramense s'attachait à sa personne. Ce jeune professeur, revêtu de l'habit dominicain, était pelit-neveu du puissant empereur Frédéric Barberousse, et cousin de l'empereur alors régnant , ce brillant Frédéric II , si célèbre par ses qualités et par ses vices; il descendait par sa mère des anciens rois normands de Sicile ; son père était comted'Aquino, au royaume de Naples. On racontait du jeune Thomas des choses étranges : que ses parents, pour le détourner de sa vocation , l'avaient enlevé et tenu prisonnier pendant un an dans un château ; qu'une femme ayant été introduite dans sa chambre , il l'avait poursuivie avec un tison enflammé à la main ; quUl avait gagné à la vie religieuse
HIftTOIlB DE LA THÉOLOGIE. 69
deux de ses sœurs qui cherchaient à Ten détourner lui-même. On disait aussi que , pendant ses études à Cologne , il se montrait si absorbé j si taciturne que ses condisciples lui avaient donné le wna de Bœuf muet (le Sicile; et alors son maître avait prédit qu'un jour les mugissements de sa doctrine rempliraient le monde. Les succès du nouveau docteur justifièrent cette prédiction. Après avoir professé dans T Université de Paris , Thomas enseigna avec le même éclat dans plusieurs villes d*ltalie. On était si ravi de Tenteudre , qu'on se dbputait Tavantage de le posséder ; et j lorsqu'en 1272 le roi Charles de Sicile eut obtenu du chapitre général des Frères prêcheurs que Thomas vint enseigner à Naples, FUniversité de Paris écrivit à ce chapitre pour redemander avec les plus vives instances son docteur; mais le rot remporta. Cependant Naples ne devait pas posséder longtemps Thomas. Appelé au concile général de Lyon, il mourut en s'y rendant à Fosse-Neuve, presque à moitié chemin de Naplea à Rome, et non loin de ce château de Roche- Sèche, où probablement il était né , et où il avait été retenu prisonnier par ses frères. Saint Ttiomas n'était âgé que de quarante-neuf ans quand il mourut; il avait enseigné pendant vingt ans; et on reste confondu , quand on songe que c*e8t pendant un si court espace de temps qu'il a composé les nombreux ouvrages que nous possédons de lui, et qui forment dis-sept volumes
IQj noisiËMB leçom;
inrfolîo. Le plus important de ce» écrit» est qii>'il composa le dernier. A Tâgedë quarante et im ans 9 ib ^racid docteur voulut i*ésumer toutes tes p^oseesy el} élever un monument à la science théo^ logique : c'est Touvrage connusousie nonude Swnmeyet dont je dois vous donner une idée;
La théologie est la science de Dieu j de rhomme eldiela nature, dans leurs rapports les plus proftmde y les plus mystérieux. Portée sur les aëes^dft ktfoif et guidée par le flambeau de l^divinep»role^ la théologie s'élève vers le monde divin pour y étntfier la nature divine. Comme Meâie sur le Sinal, elle contemple , sousles volés de» mystères, les km mêmes de TÊtne divin;. IHatemée du rayon céleste, elle descend TéchcHb de ia création , et éclaire de la lumière em^ pruntée à son étemel foyer les êtres divets cpii la composent. Sur cette route descendmite, elle Irouve d'abord le monde des esprits piifSi des inteUigences célestes. Ce monde réfléchît 4le la manière kt pluspaifaîte, et autant que le ccmmportent les Isnites du fmi , la vie, la perfection, la félicité de Dieu même. A T^Ltrémité opposée à ot monde se trouve celui des corps avec ses leîs, ses forces , les myriades d'êtres qu il renferme, pâles reflets , mais reflets pourtant de réicrneMe beauté. Entre ces deux mondes est celui de Vbm-manhé , qui participe à Tun et à Tautre. Ces trots mondes sont liés entre eux , et avec leinr cause suprême, fiar une infinité de rapports» Ces np^