THÊODICÉES DE PLATON ET D*AR1ST0TE
un témoigDage précis. « Quel doit être Tétat habituel, de l'intelligence divine? se demande Aristote. Si elle ne pensait rien, si elle était comme UD homme endormi, où serait sa dignité? Et si elle pense, mais que sa pensée dépende d'un autre principe, son essence n'étant plus alors la pensée, mais un simple pouvoir de penser, elle ne saurait être l'essence la meilleure, car ce qui lui donne son prix, c'est le penser. Enfin, que son essence soit l'intelligence, ou qu'elle soit la pensée, que pense-t-elle ? Ou elle se pense ellemême, ou elle pense quelque autre objet; et si elle pense un autre objet , ou bien c'est toujours le même, ou bien son objet varie. Importe-t-il, oui ou non, que l'objet de sa pensée soit le bien, ou la première chose venue ? ou plutôt ne serait-il pas absurde que telles ou telles choses fussent l'objet de sa pens*ée? Ainsi il est clair qu'elle pense à ce qu'il y a de plus divin et de plus excellent, t\,qu*eUe ne change pas d^ objet ; car changer, ce serait passer du mieux au pire; ce serait déjà un mouvement. Et si elle n'était pas la pensée, mais une simple puissance, il est probable que la continuité de la pensée serait pour elle une fatigue.... Il va des choses qu'il faut ne pas voir plutôt que de les voir, sinon la pensée ne serait pas ce qu'il y a de plus excellent. L'intelligence divine se pense donc elle-même, puisqu'elle est ce qu'il y a de plus excellent, et la pensée est la pensée de la pensée. . . La pensée humaine n'est pas
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son objet à eUe-méme ; tandis que la pensée éternelle qui saisit son objet dans un instant indivisible, se pense elleHfnéme durant toute rétemité'. »
D'après ce passage, il est évident que Totijet de la pensée divine est cette pensée elle*niéme, et que cet objet ne cliange pas, parce que changer, ce serait déchoir. Dieu donc, n'ayant d'autre objet que lui-même , ne peut connaître le monde ; cette connaissance entraînerait pour lui, fatigue, souillure, déchéance; telle est la vraie doctrine d'Aristote.
Mais si Dieu ne connaît pas le monde, comment peut-il le gouverner ? Si le monde n'est pas régi par une intelligence bonne et sage , il est sous l'empire du destin, d'une fatalité invincible; et il n'y a pas de Providence. Oui, Messieurs, voilà le terme de la théologie d'Aristote, la négation delà Providence. Aussi, ce philosophe ne parle-t-il jamais de la bonté , de la justice de Dieu , et ne cherche-t-il point à concilier l'existence du mal avec la perfection divine.
Vous avez vu, au contraire, avec quel amour et quelle éloquence Platon parle de la Providence ! 11 ne craint pas, lui, que les soins de cette Providence , s'étendant jusqu'aux plus humbles* des êtres, fassent déchoir Dieu de sa perfection souveraine, ou diminuent sa félicité suprême.
* Métaphysique, liv. xii, c. 9 ; traduction de MM. Picrron etZévort.
THÊODICÊES DB PLATOH Et D'aRISTOTE. iSt
Rësomond en deux mots la thëoltfgie d' Aiislolir et celle de Platon. Le Dieu d'Aristote n'est qt»e la cause finale du monde; il n'est pas une prori^ dence. Le Dieu de Platon est une force efficiente, une providence; mais il n'est pas une caoat réelle , une cause créatrice.
Je viens de vous exposer, d'une manière sans doute bien imparfaite^ mais aussi fidèlement qy'ik ma été possible , la théologie de Platon et celhf d'Aristote, c'est-à-dire tout ce que la pensée antique a produit de meilleur. Je sais que ces théories n'ont pas toujours été interprétées comme je viens de le Mre ; l'enthousiasme des disciples^ des intérêts d'école ou de système ont conduit plusieurs historiens et plusieurs phik>sophes à attribuer à Platon et à Aristote des opt^ nions étrangères à leur vrai système^ Mais quand on se tient aux textes^ et aux textes authentiques, quand on néglige des traditions d'école, pro* venues évidemment de sources suspectes^ oit arrive infailliblement aux interprétations que je viens de vous présenter, et qui d'ailleurs sntU celles des plus modernes et des plus habiles critiques. Nous venons donc de toucher les limites de la pensée antique lorsqu'elle a voulu s'élever vers Dieu. J'ose, Messieurs , me permettre tmé question : étes-vous satisfaits des théories quejd viens d'esquisser? R'ont^elles pas blessé queU ques*uns de vos sentiments les plus intiorss, froissé qtielqués^uues de vos convictions les
plus profondes? Même avant mes observations , ne vous étiez-vous pas bien vite aperçus des vices qu'elles présentent? 11 faut en convenir, ces théories sont un édifice bien mal conçu, et appuyé sur des bases bien fragiles. Ces bases ne résistent pas; elles croulent vite sous les coups du raisonnement. Oui, grand Platon, #ublime poète , chantre divin , dont la voix , après tant de siècles, va encore réveiller les plus profonds échos deTâme; vous qui, dans une langue ravissante d'harmonie, savez encore nous enflammer pour le vrai, pour le beau, pour le bon; vous qui avez compris la puissance de Tunité, pourquoi faut-il que vos pensées se troublent , quand vous voulez pénétrer dans ce monde divin qui vous attire? Â votre insu, vous souillez la perfection souveraine ; vous altérez Tessence inaltérable. Ces idées distinguées et séparées de Dieu, cette matière coéternelle et co-nécessaire ne laissent à Dieu qu'un être borné , qu'une puissance subalterne. La raison renie votre Dieu amoindri et imparfait.
£t vous, puissant législateur de la pensée humaine, vous croyez avoir suspendu le monde, comme vous dites, à votre Dieu solitaire et égoïste; et vous n'aboutissez qu'à une conception bien inférieure k celle de votre maître, à une conception fatale à l'humanité.
Cependant, qui de nous pourrait se croire supérieur «1 ces deux hommes, l'éternelle gloire