HISTOIRE DE LA TBÊODICÊE CHRÉTIENNE
: ce quelque cUose, c est la vérîU ; et la vérité, c'est Dieu*. »
Saiot Augustin raisoime sur le beau comme il Tient de le faire sur le vrai. Le beau relatif lui ré^ vêle la beauté absolue, qu'il avait connue trop tard , qu'il avait aimée trop tard , disait-il. Je. ccoîfi que vous me saurez gré de vous citer le pasr sage suivant : « Ce qui nous plait dans tous les suttSfCeslla convenance, qui constitue la beauté et rbarmonie. L'harmonie fait régner l'unité par la similitude des parties égales, ou par la symétrie des parties inégales. Mais qjji cherchera la parfaîte beauté dans les corps ? La beauté , l'unité preflOMere n'est vue ni par les yeux , ni par les leaa; elle ne l'est que par l'esprit. Car comment jugerioDs^nous de la beauté des corps, comment jti|;erioD&-nous qu'elle est bien inférieure à la beauté suprême, à la beauté idéale, si nous ne lapercevions par l'esprit? Et toutes ces beautés extérieures, produit de la nature ou de l'art, sont soumises à l'espace et au temps, tandis que cette beauté supérieure et idéale, la règle de tous nos jugements lorsque nous apprécions les beautés eilérîeures, est indépendante du temps et de Tes^ pMe, c'est une nature immuable, au-dessus de la raison; elle est Dieu, car la vie suprême et Tessence suprême se trouvent là où est la sagesse infinie. C'est cette sagesse , cette vérité qui est la
* De libero Arbitrioy l. II, c. xiii.
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loi de tous les arts , et Fart même du suprême artiste*. »
L'idée du l>eau conduit saint Augustin à celle du bien. Voici son raisonnement que nous abrégeons : « Vous n'aimez certainement que ce qui est bon. Vous aimez la terre parce qu elle est bonne, avec ses hautes montagnes, ses collines et ses plaines. Vous aimez un domaine parce qu'il est bon par sa fertilité et ses agréments ; une maison, parce qu'elle est bonne par son habile distribution, son étendue, la lumière qui Tinonde; les animaux , parce qu'ils sont bons par la vie qui les anime; Tair, parce qu'il est bon par sa douceur et sa salubrité; la nourriture, parce qu'elle est bonne par le plaisir et les forces qu'elle nous donne ; la santé , parce qu'elle est bonne en nous préservant de la douleur et de la fatigue; la figure de rhomme , parce qu'elle est bonne par l'harmonie des formes, delà couleur et des sentiments qu'elle exprime. Vous aimez l'âme de votre ami, bonne par le charme d'une intime correspondance et la fidélité de l'amour; l'homme juste, bon par ses vertus ; les richesses, bonnes par les ressources qu'elles nous offrent; le ciel, bon avec le cortège des astres qui le peuplent; les esprits célestes, bons par la sainte obéissance; la parole, bonne parce qu'elle enseigne avec douceur et avertit à propos; les vers, bons par l'harmonie du
* De Fera rcligione , c. xxx, xxxi.
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nombre et la solidité de la pensée. Pourquoi d autres exemples? Dans tout ce que vousaimez, vous retrouvez le caractère de la bonté. Supprimez ce qui distingue les choses les unes des autreset voyez, si vous le pouvez, le bien lui-même. Ainsi vous verrez Dieu , Dieu qui n'est pas bon par la communication d'un bien étranger, mais qui est le bien de tout ce qui est bon. A la vue de tous ces biens, en eflet, tant de ceux que j'ai mentionnés, que de tous les autres qui sont peiv çus ou pensés , nous ne pourrions dire que l'un est meilleur que l'autre, et juger ainsi avec vérité, si nous n'avions imprimée dans nos âmes la no« tion du bien lui-même; et c'est en vertu de cette connaissance, que nous apprécions les choses, regardant l'une comme préférable à l'autre. C'est ainsi que Dieu doit être aimé, non comme tel ou tel bien en particulier , mais comme le bien en soi Il n'y aurait pas des biens sujets au changement, s'il n'y avait pas un bien immuable. Lors donc que vous entendez parler de ces biens, qui n'en sont pas sous certains rapports, si vous pouvez, sans le secours de ces biens dérivés, percevoir le bien absolu d'où tous les autres déri» vent ; si dans tous les biens particuliers, vous ne voyez que ce bien suprême , si vous les oubliez pourne penserqu'à lui, vous vous élevezàDieu^» Platon aussi avait connu une vérité éternelle
* De Trinitaie, lib. VIII, c. m.
el oéeesaaire f une beauté abookie, «la ià préme ; mais oomme il n'avait pu établir, d'une iMDicre nette et pi'écbe^ les rapporta des idées €tdM moude avec Diev^ il se trouve dans sa tbéo* rîe de grandes lacuues et de funestes erreurs, ici, toutes ces ombres disparaissent ^ et le soleil de la miarilé^ de la beauté , de la bonté suprêmes brille daus tout son éclat.
Vous avez sans doute remarié , Messieurs , que l'élément principal des considératîoDS augns* tiniennes, que je viens de vous présenter , est ndée même de la toute^puissance, de la perfeolion infinie y inaccessible à la pensée antique. Hluminé par le christianisme , Augustin s'élève d'i^ord à la conception de l'Être infini et parfait. De cette hauteur, il descend dans le monde de la nature et dans celui de l'humanité, dans le monde des esprits, dans cdui des corps; et il lui est fiMsile de montrer que ces mondes ne possèdent pas les caractères de l'immuable perfection qu'il entrevoit et qui le ravit. Alors , recueillant dans l'àme humaine et dans la nature tous les traits de vérité, de beauté, de bonté, traces vivantes de la souveraine perfection, il remonte à Dieu, oomme au foyer de l'être et de la vie; et là, il s'eoivre de la contemplation du bien suprême et jouit des plus ineffables délices. Dans cette pâle aoalyse, je n'ai pu vous rendre ces mouvements impétueux et passionnés de l'âme d'Augustin vers son Dieu ; je n'ai pu vous taire entendre ces sou-
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piiSy €ms éàan&y ces prières ardentes, qui inlèrvmspeoÊ, a cfaacpie moment la suite des pensées et des laisoBnements ^ et qui nous montrent ee gMnd homme conversant avec Dieu, comme un ami avec son ami. Cest dans ce rapport si nou-» Mtau et si doux entre Tàme et Dieu que le chrislîâiiîsme triomphe, et que saint Augustin n'a pas d'iégai. Il faudrait ici tout citer; pour vous donner une idée de ee langage et de ces sentiments, je ne ytOK rappeler qu'un seul trait. Après avoir dé^ pk>réles égarements de sa vie et les illusions d'une finMse sagesse, Augustin s'écrie : « C'est vous, e'esl vous seules que je veux, 6 justice, ô inné» oence, qu'environne une pure et brillante lumière, et qui rassasiez complètement nos insatiables désirs. En vous, on trouve un repos pro-» fond, une vie pleine d'un calme immense; celui qni entre en vous entre dans la plénitude de la joie, et se désaltère délicieusement à la source même du souverain bien. Hélas! dans les jours de ma jeunesse, glissant sur la pente des plaisirs, Je m'éloignai de vous rapidement, 6 vérité immuaUe, et aussitôt, errant au hasard, je me de*> vins à moi-même une région d'indigence et de douleur. Quel autre sort pouvais-je attendre? vous nous avez faits pour vous, ô mon Dieu, et notre cœur est perpétuellement agité jusqu'à ce qu'il se repose en vous ^! »
' Coitfe$s., 18>. n, c. XL.
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Quels accents 1 quelle nouveauté dans le monde ! Et si nous i*eportons notre pensée sur la sagesse antique, ne pouvons-nous pas nous écrier avec les prêtres de Sais : « O Grecs, et vous, divin Platon, vous n'êtes que des enfants! »
Quelle que soit la puissance de Targumenta* tion augustinienne, il faut bien reconnaître qu'il y manque quelque chose. Les diverses considérations que je viens de réunir, disséminées dans plusieurs livres, se présentent sans suite et sans ensemble. L'expression est rarement d'une rigueur complète; les principes sont souvent séparés de leurs conséquences: les raisonnements ne sont pas poussés à leur dernier terme; on sent que toutes ces idées pourraient être soumises à une analyse plus profonde , et présentées sous une forme plus exacte.
Ce travail ne se fera que plusieurs siècles après saint Augustin, et sera la gloire de ce célèbre abbé du Bec, ensuite archevêque de Cantorbéry, saint Anselme , rénovateur de la philosophie au xi"" siècle. Dans une courte exposition de l'argument de saint Anselme , vous verrez aisément les rapports et les différences qui existent entre cette démonstration et celles de saint Augustin.
(c Puisqu'il y a un si grand nombre de biens dont les sens nous attestent la diversité, et tant d'autres que notre intelligence dislingue, dois-je croire qu'il y a un principe un par lequel seul est bon tout ce qui est bon , ou faut-il penser
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que telle chose est bonne en vertu d'un principe, et telle autre en vertu d'un autre? Il est certain et facile à saisir pour un esprit attentif que les objets entre les^iuels on peut établir des rapports de plus, de moins ou d'égalité, ne sont tels qu'en vertu d'une chose qui n'est ni Tun ni l'autre ) mais qui se retrouve en tous toujours la même , dans quelque mesure , égale ou non y qu'on l'y perçoive Comme donc il est certain que toutes les choses bonnes j comparées les unes aux autres, le sont plus ou moins, il est nécessaire qu'elles soient telles en vertu de quelque principe que Ton conçoit le même dans toutes Or qui peut douter que ce qui communique la bonté à toutes choses ne soit un grand bien ? Celui-lù donc est bon par soi-même, puisque c'est par sa bouté que tout est bien. Il suit que tous les autres biens sont biens par un autre, et ce bien-là seul par lui-même. Mais aucun bien, tel par la vertu d'un autre, n'est égal à celui qui l'est par soi-même, ou n'est plus grand que lui. Celui-là donc est seul souverainement bon qui est bon par soi ; car celui-là seul est suprême qui est tellement élevé au-dessus des autres, qu'il n'a ni égal ni supérieur. Mais ce qui est souverainement bon est aussi souverainement grand Comme on parvient à trouver
un bien suprême , en considérant que tous les objets bons ne sont tels qu'en vertu d'un bien qui est par soi; la même nécessité nous élève
jusqu'à ta sotiveraine gmideur, en pvtniit de cette coDsidération que tout ce qét est grMd Test par communication de la gnmdeur ^vits être qui est grand par lui-même ; grand, mm par l'espace comme le corps ^ mais par qnelqne chose de supérieur, de meilleur et de plus d%oe, tel que la sagesse. £t parce que rim ne peut être souverainement grand qui ne soît sMrverai* niaient bon, il suit nécessairem^nc qu'il y a quelque chose à la fois soùverainemenl grand et souverainement bon , c'est-à-dire supérieur à tout. Enfin , non*seulement tout ce qui est bon ai tout ce qui est grand Test en vertu d'une seule et même chose; mais encore tout ce <)tii est n'existe qu'en vertu de ce même principe. En e(Tet y tout ce qui est , est par quelque chose ou par rien. Mais rien ne peut recevoir l'être de rien; car on ne peut pas même imaginer que quelque chose soit sans une cause ; ce qui est n'est donc qu'en vertu de quelque autre chose. D'après cela /ou la cause de ce qui est est unique, ou il y en a plusieurs : s'il y en a plusieurs, elles doivent être rapportées à un principe qui leur a donné l'être ; elles existent chacune par elles-mêmes, ou elles se sont créées mutuellement. Si elles sont plusieurs par la vertu d'un seul principe, elles ne sont pas tontes par la vertu de plusieurs, mais plutôt par ce pi*iildpe un par qui elles sont plusieurs. Si, d'un autre cà/béf elles sont chacune par elles-mêlnes , en-
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core doilon supposer Texisteace d'une force on d'une nature de laquelle elles reçoive»! cette fiiGullé d'eûster par soi-niéiBe; or^ dans cOlte supposition y on ne saurait douter qu'elles n'eiîi^ tassent par la vetlu de ce principe duquel elles oui reçu la cooditîon d'être par elles-méme». tt est donc plus vrai de dire qu'elles sont touies en raison de ce principe un, qu'en raison* de plusieurs qui , d'aucune façon, ne sauraient être sans lui. Quant à une existence mutuelle qu'dhes se communiqueraient, aucun principe ne pemet de l'admettre; car il serait contradictoire qu'use chose reçut l'être de celle à laquelle elle le donoe^ et les rapports eux-mêmes ne se créent pas
ainsi mutuellement Puis donc que la vérité
ne permet pas d'admettre que la cause de toutes choses soil multiple, il est nécessaire que cette cause soit une ; et puisque tout ce qui est n'existe qu'en vertu d'une cause unique, il faut que cette cause unique soit par elle-même. Les choses qui sont différentes entre elles n'existent qu'en vertu d'une chose qui n'est pas elles , et cette cbûse seule est par elle-même; mais tout ce qui est par la puissance d'un autre est moindre que la cause qui a produit tous les êtres et qui existe par ellemême. C'est pourquoi ce qui est par soi-même
est plus grand que tout autre H y a donc un
principe qui seul s'élève d'une manière absolue au-dessus de tout , qui est à la fois souveraitiement grand et souverainement bon^ puisque
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c'est en lui que chaque chose puise sa bontë , sa grandeur et son être ^ ))
U est évident que ces raisonnements sont plus rigoureux que ceux de saint Augustin. Les preuves se développent dans un ordre parfaitement logique et avec un bel ensemble. Saint Anselme n'opère pas seulement sur Tidce du bon et du grand ; mais aussi , et principalement, sur ridée de Tétre qui embrasse toutes les autres : là est la supériorité de sa démonstration. Cependant je ne puis souscrire au reproche qu'un critique récent fait à saint Augustin de ne s'élre élevé à Dieu que par Tidée du bon; vous avez vu le contraire ; vous avez vu que saint Augustin embrasse aussi les idées de la beauté , de la vérité , de la perfection souveraines. 11 est vrai que ces diverses preuves se trouvent éparses dans plusieurs ouvrages, et que Testimable auteur dont nous signalons la méprise ne parle que du seul traité de la Trinité '.
Je ne vous soumettrai pas d'autres réflexions aujourd'hui. Dans la prochaine leçon nous verrons que l'argument de saint Anselme ne restera
* Saint Anselme y de Divinitatis essentia Monohgium ,